« MILES VOU­LAIT ÊTRE UNE ROCK-STAR »

Le trom­pet­tiste Erik Truf­faz, qui signe son re­tour dis­co­gra­phique avec Do­ni Do­ni, évoque l’au­ra de Miles Da­vis.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - CLÉ­MEN­TINE GOLDSZAL — PRO­POS RE­CUEILLIS PAR

Quand j’étais en­fant, nous nous prê­tions des vi­nyles entre co­pains. Plu­tôt du Led Zep­pe­lin ou du Deep Purple, mais je suis tom­bé sur Kind of Blue de

, qui ap­par­te­nait sans doute Miles Da­vis aux pa­rents d’un ami. J’avais 13 ans et j’ai tout de suite été frap­pé par l’at­mo­sphère de cet al­bum, par ces mor­ceaux as­sez simples où les tem­pos lents per­mettent de dé­cou­vrir le lan­gage du jazz, de se l’ap­pro­prier. Je jouais de la trom­pette de­puis mes 6 ans mais, au dé­but des an­nées 1970, cet ins­tru­ment n’était pas très sexy... Je ne vou­lais pas jouer de la mu­sique de vieux et même si j’ado­rais Kind of Blue, ça ne res­sem­blait pas à ce que j’écou­tais avec mes amis. Nous étions tous fans de rock, de Pink Floyd, etc. À l’ado­les­cence, j’ai vou­lu ar­rê­ter et c’est Bitches Brew, un autre al­bum de Miles Da­vis, qui m’a fait chan­ger d’avis. Sou­dain, la trom­pette son­nait dif­fé­rem­ment. Puis, en dé­cou­vrant In a Silent Way, j’ai com­pris qu’elle pou­vait s’ins­crire dans une dy­na­mique élec­trique, ce qui a été pré­pon­dé­rant pour mon ave­nir : je n’avais pas be­soin d’ap­prendre la gui­tare élec­trique, je pou­vais trou­ver une voix avec mon ins­tru­ment. Miles Da­vis était un type ex­trê­me­ment doué et élé­gant, en mu­sique et dans la vie, mais aus­si très doué pour vo­ler les autres. In a Silent Way, c’est le monde ar­tis­tique du pia­niste , Kind

Joe Za­wi­nul of Blue ce­lui d’un autre pia­niste, . Et son quin

Bill Evans tette, c’est à quatre-vingts pour cent l’oeuvre du saxo­pho­niste

... Miles Da­vis Wayne Shor­ter a pas­sé sa vie à chan­ger de style pour s’adap­ter aux évo­lu­tions de la so­cié­té et s’est tou­jours en­tou­ré de gens qui sa­vaient in­no­ver. Il était ain­si en con­tact avec la créa­ti­vi­té to­tale. Cette ma­nière de res­ter à la ver­ti­cale du temps, de ne pas se re­po­ser sur une mu­sique de ré­per­toire, c’est un exemple pour moi. En ce­la, j’ai es­sayé de col­ler à l’at­ti­tude de Miles : après mes deux al­bums de drum’n’bass qui ont très bien mar­ché [The Dawn et Ben­ding New Cor­ners], j’ai très vite ar­rê­té pour cher­cher autre chose. Et au­jourd’hui, je sors un disque ins­pi­ré d’une col­la­bo­ra­tion avec des dan­seurs sud-afri­cains, sur le­quel chantent et Ro­kia Trao­ré

. Ce qui est Ox­mo Puc­ci­no fas­ci­nant avec Miles Da­vis, c’est qu’il a en fait tou­jours joué la même chose – du blues –, mais en chan­geant la forme et les ins­tru­ments qui l’ac­com­pa­gnaient. À l’in­verse, a

John Col­trane creu­sé le fond, en gar­dant presque tout le temps le même or­chestre. À la fin de sa vie, Col­trane était dans une quête presque spi­ri­tuelle, alors que Miles rou­lait en Fer­ra­ri et vou­lait être une rock-star. Au fi­nal, sa mu­sique est beau­coup moins pure que celle de Col­trane, qui a fi­ni par faire Cosmos, un mor­ceau in­écou­table. Moi, j’aime bien plaire aux gens, je n’ai pas honte de le dire, mais il n’y a rien de pire que d’être le double d’un gé­nie, et je souffre en­core d’être ar­ri­vé après. Du coup, j’écoute ses vieux al­bums, no­tam­ment sa tri­lo­gie pour le la­bel Pres­tige, Re­laxin’, Stea­min’ et Wor­kin’, plu­tôt que la pé­riode qui se rap­proche de ce que je pour­rais faire. J’avais la même sour­dine que lui, mais je ne l’uti­lise plus pour en­re­gis­trer des disques. C’est très im­por­tant de ne pas copier. »

Miles Da­vis,

king of jazz.

Erik Truf­faz Quar­tet.

Sous le cha­peau,

Erik Truf­faz.

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