« NOTRE ÉPOQUE EST OB­SÉ­DÉE PAR LA PU­RE­TÉ »

Dans Pu­ri­ty, son nou­veau ro­man, l’écri­vain amé­ri­cain Jo­na­than Fran­zen mêle se­crets de fa­mille, Sta­si et In­ter­net. Une in­trigue dé­bri­dée d’une ef­fi­ca­ci­té ra­va­geuse dont il dé­voile la ge­nèse.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ÉLI­SA­BETH PHI­LIPPE

J« ’avais ce ro­man en tête de­puis mes études à Ber­lin, au dé­but des an­nées 1980. J’étais fas­ci­né par la fi­gure du dis­si­dent en Al­le­magne de l’Est. Puis m’est ve­nue l’en­vie d’écrire un ro­man sur le ma­riage. Pour être hon­nête, mon pre­mier ma­riage res­sem­blait à ce­lui de Tom et Ana­bel dans le livre, une union de deux très jeunes gens dans la­quelle votre exis­tence est to­ta­le­ment en­chaî­née à celle de l’autre. J’ai conser­vé une sorte de honte de cette ex­pé­rience, de son in­ten­si­té. En un sens, j’ai pris le risque de ra­con­ter cette his­toire em­bar­ras­sante en es­pé­rant que des lec­teurs me di­raient : “Mais non, ce n’est pas hon­teux. Je suis pas­sé par là moi aus­si.” Je dé­si­rais éga­le­ment par­ler de San­ta Cruz [où Fran­zen vit une par­tie du temps], de la Ca­li­for­nie et du mou­ve­ment Oc­cu­py Oak­land. Il m’a fal­lu créer une his­toire la­by­rin­thique pour mê­ler ces dif­fé­rents élé­ments. Mais au- de­là, j’avais sur­tout en­vie d’abor­der la ques­tion de l’idéa­lisme de la jeu­nesse et des dé­cep­tions qui lui suc­cèdent. Il y a une cer­taine hor­reur dans la dés­illu­sion, mais aus­si une di­men­sion co­mique. Nous vi­vons une époque ob­sé­dée par un idéal de pu­re­té, no­tion de re­pli dans un monde de plus en plus in­stable. On le voit avec la ra­di­ca­li­sa­tion de la gauche et de la droite aux États-Unis, à tra­vers la vo­lon­té des dji­ha­distes de “pu­ri­fier” l’is­lam, et même dans la Si­li­con Val­ley où règne cette idée que la tech­no­lo­gie et une pure éco­no­mie de mar­ché ré­sou­dront tous nos pro­blèmes. Contrai­re­ment à ce que l’on peut pen­ser, je ne dé­teste pas In­ter­net. En re­vanche, je suis très cri­tique en­vers les ré­seaux so­ciaux qui en­cou­ragent les pro­pos ir­res­pon­sables et in­cen­diaires pour gé­né­rer du clic. Mais si j’ai choi­si d’évo­quer In­ter­net dans Pu­ri­ty, no­tam­ment à tra­vers le per­son­nage d’An­dreas Wolf qui, à cer­tains égards, rap­pelle Ju­lian As­sange, ce n’est pas pour dé­fendre ma po­si­tion. Je n’écris ja­mais pour ex­po­ser une thèse mais pour al­ler à l’en­contre de mes propres opi­nions. Ce­ci dit, pen­dant que j’écri­vais le livre, j’ai pris conscience du lien qui pou­vait s’éta­blir entre to­ta­li­ta­risme et In­ter­net : An­dreas est de­ve­nu pri­son­nier du per­son­nage qu’il s’est créé sur In­ter­net tout comme il était pri­son­nier du sys­tème en RDA, le pays où il a gran­di. J’ai eu l’idée de ce per­son­nage de lan­ceur d’alerte il y a des di­zaines d’an­nées, bien avant que l’on parle de Ju­lian As­sange. Il joue un rôle cen­tral : il est ce­lui qui ré­vèle les se­crets. Le se­cret a tou­jours été un mo­tif ro­ma­nesque, mais au­jourd’hui, avec In­ter­net, tout fi­nit par être dé­voi­lé et ce­la change la na­ture même du ro­man. Pip, la jeune hé­roïne du livre, est la seule à ne pas connaître la vé­ri­té. Parce qu’elle ne sait pas qui sont ses pa­rents, des cri­tiques ont fait un lien entre Pu­ri­ty et Les Grandes Es­pé­rances de Charles Di­ckens. Mais j’avais plu­tôt en tête les Chro­niques de l’oi­seau à res­sort de Mu­ra­ka­mi : un livre dans le­quel l’au­teur ne s’im­pose au­cune li­mite. Une ins­pi­ra­tion pour écrire une his­toire com­plè­te­ment folle. » —

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