LEO­NAR­DO DiCAPRIO Face au scan­dale

qui me­nace sa car­rière

Vanity Fair (France) - - La Une -

À Saint-Tro­pez, le 20 juillet 2016, Leo­nar­do DiCaprio fait la fête. Un gra­tin de mil­liar­daires et de cé­lé­bri­tés ar­rive par jet, yacht ou hé­li­co pour conver­ger

vers le do­maine du vi­gnoble Ber­taud Be­lieu, hôte de l’ul­tra­chic ga­la de bien­fai­sance de la Leo­nar­do DiCaprio Foun­da­tion, dé­vo­lue à la cause du cli­mat et de l’en­vi­ron­ne­ment. Il y a là les ac­teurs Ro­bert De Ni­ro, Ar­nold Sch­war­ze­neg­ger ou Cate Blan­chett, le chan­teur Bo­no, des co­ver-girls, des oli­garques russes et autre beau monde, se­lon le Hol­ly­wood Re­por­ter, la bible de l’in­dus­trie du cinéma. Tous ont payé leur cou­vert quelque 10 000 dol­lars et par­ti­cipent à une vente aux en­chères dont les lots vont de la Ro­lex de Leo­nar­do à un vol en hé­li­co­ptère au-des­sus de l’Eve­rest en pas­sant par une jour­née avec le prince Al­bert de Mo­na­co qui co­pré­side la cé­ré­mo­nie. La pri­va­ti­sa­tion de la tour Eif­fel pen­dant une soi­rée est ad­ju­gée 550 000 dol­lars. Le roi Leo exulte et y va de son sage dis­cours sur l’éco­lo­gie dans une or­gie de cham­pagne et de bim­bos.

En ce mois de juillet, l’ac­teur est au som­met de sa gloire. Au dé­but de l’an­née, il a en­fin re­çu l’os­car tant es­pé­ré – lui qui avait été plu­sieurs fois nom­mé – pour son rôle dans The Re­ve­nant d’Ale­jan­dro Iñár­ri­tu. Il a réus­si le tour de force de suc­cé­der à Ro­bert De Ni­ro au­près de Mar­tin Scor­sese, qui a fait de lui son ac­teur fé­tiche dans dé­jà cinq films, de Gangs of New York au Loup de Wall Street. L’ado­les­cent ro­man­tique ap­pa­ru il y a presque vingt ans sur la proue du Ti­ta­nic est l’un des plus grands ac­teurs du monde. Plus qu’une star, une icône po­li­ti­co- éco­lo­gique : un sau­veur de la pla­nète, par le biais de sa fon­da­tion. Ban Ki-moon, se­cré­taire gé­né­ral de l’ONU, l’a nom­mé en 2014 « mes­sa­ger de la paix » sur la ques­tion du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. La car­rière de Leo­nar­do DiCaprio est im­pec­cable. Une tra­jec­toire par­faite, un homme par­fait. Beau, glo­rieux, sans fautes, sans taches.

Et puis, pa­ta­tras. Le voi­là au­jourd’hui em­pê­tré dans l’un des plus grands scan­dales fi­nan­ciers du XXIe siècle, au­quel il n’est peut- être lié que par un mal­heu­reux jeu de coïn­ci­dences. Cette his­toire cra­pu­leuse com­mence avec la créa­tion par la Ma­lai­sie d’un fonds sou­ve­rain fort bien do­té, bap­ti­sé 1MDB et di­ri­gé par un mil­liar­daire ma­lai­sien du nom de Jho Low. Ce Low est au­jourd’hui en fuite, soup­çon­né d’avoir pillé ce fonds à des fins per­son­nelles. Au to­tal, plus de 3,5 mil­liards de dol­lars au­raient été blan­chis.

L’en­nui est que le nom de Leo­nar­do DiCaprio ap­pa­raît à plu­sieurs re­prises dans l’en­quête du FBI, qui l’iden­ti­fie sans l’ac­cu­ser sous le nom « ac­teur hol­ly­woo­dien 1 », pour ses liens avec les deux principaux sus­pects. Un ha­sard ? Jho Low au­rait co­pieu­se­ment fait pro­fi­ter l’ac­teur de l’ar­gent dé­tour­né, par le biais de ca­deaux et de dons à sa fon­da­tion phi­lan­thro­pique. Autre ha­sard : le deuxième sus­pect est Ri­za Aziz, beau-fils du pre­mier mi­nistre ma­lai­sien et ami de Jho. Il a co­fon­dé Red Gra­nite Pic­tures, une so­cié­té de pro­duc­tion ci­né­ma­to­gra­phique in­ter­ve­nue pour le fi­nan­ce­ment d’un unique film : Le Loup de Wall Street... Ça fait beau­coup de coïn­ci­dences. Ri­za, Jho et Leo­nar­do ont été vus en­semble sur les gra­dins de la Coupe du monde de foot­ball en Afrique du Sud en 2010, ain­si que dans di­verses boîtes de nuit. Ce­rise sur le gâ­teau : la struc­ture ju­ri­dique de la Leo­nar­do DiCaprio Foun­da­tion a été mo­di­fiée de telle sorte que le fisc amé­ri­cain peut dif­fi­ci­le­ment en contrô­ler les comptes et la pro­ve­nance des dons.

Bac­cha­nales li­ber­tines

Le 38e an­ni­ver­saire de Leo­nar­do DiCaprio est res­té dans les an­nales. « Une pure dé­bauche », se­lon le Hol­ly­wood Re­por­ter. Le Wall Street Jour­nal, qui s’est pen­ché sur les fi­nances de Red Gra­nite Pic­tures, a ré­vé­lé cer­taines des dé­penses fa­ra­mi­neuses de la so­cié­té de pro­duc­tion pour épa­ter la puis­sante star du Loup de Wall Street. Par­mi les ca­deaux of­ferts à Leo­nar­do ce jour de no­vembre 2012, l’os­car re­çu par Mar­lon Bran­do en 1955, ache­té 600 000 dol­lars. Le Hol­ly­wood Re­por­ter, res­pec­té pour l’exac­ti­tude de ses in­for­ma­tions dans le mi­lieu des stars, a re­cueilli les té­moi­gnages de sources sur les dé­tails de cet an­ni­ver­saire et d’autres ga­las ca­ri­ta­tifs or­ga­ni­sés par DiCaprio. Le ma­ga­zine évoque plus d’un mil­lion de dol­lars en bou­teilles de cham­pagne ap­por­tées par des créa­tures en te­nue lé­gère et dé­crit, avec un pu­dique sens de l’eu­phé­misme, « des bac­cha­nales li­ber­tines au cours des­quelles les épouses des par­ti­ci­pants se re­trouvent en mi­no­ri­té face à des femmes slaves vê­tues d’un bus­tier » et où « des gens s’ac­couplent dans les toi­lettes ». Red Gra­nite Pic­tures dé­nonce des « al­lé­ga­tions men­son­gères, mal­veillantes et sans fon­de­ment ». Les au­to­ri­tés amé­ri­caines ont in­ter­ro­gé Leo­nar­do DiCaprio qui ne fait l’ob­jet d’au­cune plainte pour l’ins­tant.

La Suisse y va aus­si de son en­quête, dans la me­sure où une par­tie des mil­liards dé­tour­nés au­raient tran­si­té par la com­pa­gnie pé­tro­lière Pe­troSau­di fon­dée à Ge­nève et do­mi­ci­liée à Londres. Le fonds bâ­lois Bru­no Man­ser, qui dé­fend les fo­rêts tro­pi­cales et no­tam­ment la fo­rêt vierge en Ma­lai­sie, rap­pelle que « la cor­rup­tion est l’une des causes prin­ci­pales de la des­truc­tion des fo­rêts plu­viales en Asie du Sud-Est ». Le di­rec­teur de ce fonds, Lu­kas Strau­mann, a po­sé un ul­ti­ma­tum à Leo­nar­do DiCaprio lors d’une con­fé­rence de presse à Londres : soit il re­nonce à ses liens avec les « per­sonnes po­li­ti­que­ment ex­po­sées » qui se trouvent au

centre de ce scan­dale de cor­rup­tion en Ma­lai­sie et rend l’ar­gent sale dont il au­rait bé­né­fi­cié, soit il dé­mis­sionne du poste of­fert par le se­cré­taire gé­né­ral de l’ONU, Ban Ki-moon, en 2014.

L’ac­teur qui adore in­car­ner les op­por­tu­nistes cra­pu­leux ou cu­pides de l’his­toire amé­ri­caine – de Djan­go Un­chai­ned au Loup de Wall Street en pas­sant par Gats­by le ma­gni­fique –, a tou­jours veillé à peau­fi­ner son image de « mec bien », en­ga­gé pour une noble cause et usant de sa no­to­rié­té pour contrer les pres­sions po­li­tiques. Quoi de mieux pour la res­pec­ta­bi­li­té qu’une fon­da­tion qui lutte en fa­veur de la pro­tec­tion des éco­sys­tèmes na­tu­rels, la pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­si­té et la pro­tec­tion du cli­mat ? À l’ap­proche de l’en­trée en vi­gueur de l’ac­cord de Pa­ris sur le cli­mat, Leo a fait un beau coup, dé­but oc­tobre, en par­ti­ci­pant à une table ronde à Wa­shing­ton avec Ba­rack Oba­ma. « Nous sommes vé­ri­ta­ble­ment en­ga­gés dans une course contre la montre ! » a lan­cé le pré­sident amé­ri­cain. « Il est urgent d’agir ! » a ren­ché­ri la star, avant la pro­jec­tion d’Avant le dé­luge (Be­fore the Flood), le der­nier do­cu­men­taire qu’il a pro­duit sur les ef­fets du chan­ge­ment cli­ma­tique. Leo­nar­do y est mon­tré dans ses pé­ré­gri­na­tions éco­lo­gistes dans le monde en­tier et aux cô­tés de rien de moins que Ba­rack Oba­ma, le pape Fran­çois ou Ban Ki-moon. Le 17 oc­tobre, il est ve­nu pré­sen­ter son film en avant-pre­mière au théâtre du Châ­te­let, à Pa­ris, en cos­tume gris sage. Le su­jet de la jungle ma­lai­sienne n’a pas été abor­dé. Le nau­frage du Ti­ta­nic non plus.

Les en­nuis de cette in­fluente per­son­na­li­té de­ve­naient gê­nants pour Hilla­ry Clin­ton, dont la fa­meuse Leo­nar­do DiCaprio Foun­da­tion fi­nan­çait la cam­pagne pour l’élec­tion amé­ri­caine. Un ar­tiste conser­va­teur de San Fran­cis­co n’a pas tar­dé à ins­tal­ler dans la rue une oeuvre d’art sur le blan­chi­ment : deux ma­chines à la­ver dis­po­sées l’une sur l’autre, dans les­quelles tour­ni­cotent les têtes de Clin­ton et de DiCaprio avec des liasses de dol­lars. L’ac­teur s’est re­ti­ré de la cam­pagne, of­fi­ciel­le­ment pour des rai­sons d’agen­da. Fin août, il a su­bi­te­ment an­nu­lé sa col­lecte de fonds pour la can­di­date.

Le grand Leo­nar­do est dans la tour­mente, ju­di­ciai­re­ment en pé­ril, son image en­ta­chée. Que ce soit pour lui-même, sa fon­da­tion ou le fi­nan­ce­ment d’un de ses films, il au­rait bé­né­fi­cié de l’ar­gent dé­tour­né de ce fonds ma­lai­sien vé­reux. Fin oc­tobre, il s’est dé­ci­dé à sor­tir de son si­lence, via un com­mu­ni­qué de sa fon­da­tion : l’ac­teur as­sure « sou­te­nir to­ta­le­ment les ef­forts pour que jus­tice soit faite » et pro­met que tout don sus­pect « se­ra res­ti­tué aus­si vite que pos­sible ». La ques­tion reste en­tière : sa­vait-il ? �

En plein scan­dale, DiCaprio a an­nu­lé sa col­lecte de fonds pour la cam­pagne de Hilla­ry Clin­ton.

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