LE FANTÔ ME de DSK

Vanity Fair (France) - - Affaires - IL­LUS­TRA­TION LINCOLN AGNEW

Thier­ry Leyne était l’as­so­cié et l’un des rares confi­dents de Do­mi­nique Strauss-Kahn. En oc­tobre 2014, il s’est je­té d’une tour de Tel-Aviv, lais­sant der­rière lui des mil­lions d’eu­ros de dettes et bien des ques­tions. SO­PHIE DES DÉSERTS a me­né l’en­quête sur un homme qui conti­nue de han­ter ses amis et d’in­tri­guer la justice.

« CROYEZ-VOUS VRAI­MENT QUE THIER­RY SE SOIT SUI­CI­DÉ ? MOI, J’AI DES DOUTES. » Un an­cien sa­la­rié de Thier­ry Leyne à DSK

Il parle de lui au pré­sent comme s’il ne l’avait pas quit­té. Do­mi­nique Strauss-Kahn n’est pas du genre sen­ti­men­tal mais un éclair de tris­tesse file dans son re­gard à l’évo­ca­tion de son an­cien as­so­cié et ami, Thier­ry Leyne. « Un mec char­mant, ra­pide, sen­sible, culti­vé, confiet-il lors d’une pre­mière ren­contre, en juin, dans une bras­se­rie en vue de Mont­par­nasse. Entre nous, c’est un peu comme chez Mon­taigne : “Parce que c’était lui ; parce que c’était moi.” » Il a les pau­pières lourdes et les épaules voû­tées du globe- trot­ter un peu las de don­ner des con­fé­rences dans le monde en­tier ; il rentre alors de Hong Kong, s’ap­prête à ga­gner Mos­cou, où il conseille une banque du géant pé­tro­lier Ros­neft, puis Cu­ba où Raúl Cas­tro songe à sol­li­ci­ter ses ser­vices. L’an­cien di­rec­teur gé­né­ral du Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal (FMI) évoque ses ac­ti­vi­tés d’un ton dé­ta­ché, tout en beur­rant ses tar­tines, sou­rire gour­mand quand passent, ici ou là, quelques sil­houettes fé­mi­nines. « Pour­quoi vous in­té­res­sez-vous au­jourd’hui à Thier­ry Leyne ? de­mande- t-il en ba­layant les miettes épar­pillées sur sa che­mise en po­pe­line. Tout le monde a ou­blié cette his­toire. »

C’est ce que DSK veut croire, ou faire croire. Per­sonne, en réa­li­té, n’a rayé de sa mé­moire Thier­ry Leyne, l’homme qui s’est mys­té­rieu­se­ment je­té d’une tour de Tel-Aviv le 23 oc­tobre 2014. Le drame hu­main re­ce­lait un nau­frage fi­nan­cier : près de 100 mil­lions d’eu­ros sont par­tis en fu­mée dans la so­cié­té luxem­bour­geoise bap­ti­sée au nom des deux an­ciens amis, LSK (Leyne, Strauss- Kahn & Part­ners). Le fa­meux fonds d’in­ves­tis­se­ment qu’ils vou­laient lan­cer n’au­ra été qu’une co­quille vide. Nombre de créan­ciers, ré­si­gnés, hon­teux, ont ava­lé leurs pertes en si­lence. D’autres ont dé­ci­dé de sai­sir la justice en Suisse, au Luxembourg, en Is­raël et en France où trois plaintes ont été dé­po­sées. « Je ne crois pas un ins­tant que Thier­ry Leyne soit le seul res­pon­sable de ce fias­co », mar­tèle Ma­thieu Croi­zet, l’avo­cat de deux en­tre­pre­neurs qui ont in­ves­ti quelques cen­taines de mil­liers d’eu­ros dans l’af­faire. Une in­for­ma­tion ju­di­ciaire a été ou­verte en mars 2016 pour « es­cro­que­rie en bande or­ga­ni­sée », « abus de confiance » et « abus de biens so­ciaux » ; trois juges d’ins­truc­tion du par­quet fi­nan­cier s’at­tellent dé­sor­mais à dé­mê­ler le par­cours de Thier­ry Leyne, sa for­tune, ses af­faires, ses ami­tiés éclec­tiques où l’on croise, aux cô­tés de grandes fi­gures de la com­mu­nau­té juive, une in­tri­gante prin­cesse saou­dienne et un es­croc de haut vol ré­cem­ment condam­né dans l’af­faire du CO2, l’ar­naque à la taxe car­bone éva­luée à plu­sieurs cen­taines de mil­lions d’eu­ros.

L’en­quête pro­gresse, des tonnes de do­cu­ments in­for­ma­tiques ont été sai­sis sans que, bi­zar­re­ment, Do­mi­nique Strauss-Kahn n’ait en­core été en­ten­du. « Ça ne sau­rait tar­der, sou­pire- t-il, fa­ta­liste. Je suis se­rein. Je di­rai aux juges ce que je vais vous dire : j’au­rais dû me mé­fier ; j’ai été con. Je me suis fait avoir comme un bleu. » L’im­pru­dence, c’est une fois de plus sa ligne de dé­fense. Elle est fra­gile, il le sait. L’ex- di­ri­geant du FMI risque gros : il pour­rait être condam­né à rem­bour­ser une par­tie des dettes, au même titre que les an­ciens ad­mi­nis­tra­teurs de LSK. « Les sur­vi­vants », comme les sur­nomme l’avo­cat luxem­bour­geois char­gé de la liquidation, ne cessent de res­sas­ser le pas­sé, sou­cieux évi­dem­ment de se dé­doua­ner mais aus­si de com­prendre. Ils ne sont pas les seuls : tous ceux qui ont cô­toyé de près Thier­ry Leyne, ses amis, ses col­la­bo­ra­teurs, ses par­te­naires d’af­faires, s’in­ter­rogent en­core. Ils tentent, à tra­vers les ré­cits des uns et des autres, de re­cons­ti­tuer l’étrange puzzle de sa vie. Au fil des mois, ils ont ac­cep­té de me par­ler à Pa­ris, à Ge­nève, à Nice, au Luxembourg, à Tel-Aviv. Il y a en­core de l’émo­tion sur leurs vi­sages, de la tris­tesse, de la co­lère. Deux ans après le drame, ils sont tou­jours si­dé­rés, comme han­tés par le fan­tôme de Thier­ry Leyne.

Un cou­pé Bent­ley avec un noeud rose

Ce ven­dre­di 24 oc­tobre 2014, le so­leil brûle sur les col­lines ouest de Jé­ru­sa­lem. Au ci­me­tière de Gi­vat Shaul, quatre en­fants, trois grands gar­çons et une pe­tite fille de 6 ans, pleurent leur père. Thier­ry Leyne, 48 ans, a dis­pa­ru la veille en sau­tant par la fe­nêtre de son ap­par­te­ment, au 23e étage de la cé­lèbre tour Yoo de Tel-Aviv. Dans la foule ve­nue lui rendre hom­mage, les larmes sont rem­plies de stu­peur. Com­ment « Thier­ry », l’homme à l’éter­nel cha­peau noir ad­mi­ré de tous, ce juif or­tho­doxe au coeur si pieux, a- t-il pu dé­ci­der d’en fi­nir avec la vie alors que sa re­li­gion l’in­ter­dit ? Com­ment a- t-il pu aban­don­ner quatre en­fants qui ont dé­jà per­du leur mère ? Leyne est par­ti avec ses se­crets. En cette veille de shab­bat, son grand corps re­pose dans un lin­ceul, veillé par ses proches : sa mère, son frère, ses fils, sa der­nière com­pagne, Na­tha­lie Bi­der­man, son chauf­feur, Yos­si, ses col­lègues et

as­so­ciés ve­nus de toute l’Eu­rope. L’am­bas­sa­deur de France en Is­raël est là, ain­si que le grand rab­bin de Mar­seille, de pas­sage à Jé­ru­sa­lem pour cé­lé­brer un ma­riage. « Tu m’avais an­non­cé, Thier­ry, qu’on se ver­rait au­jourd’hui, dit-il, grave. Je n’au­rais ja­mais ima­gi­né que ce se­rait en de telles cir­cons­tances. » La cé­ré­mo­nie touche à sa fin quand sur­git Do­mi­nique Strauss-Kahn, ar­ri­vé de Mar­ra­kech dans l’avion pri­vé d’un ami. On le re­con­naît à peine, son bron­zage est gris, il se fait tout pe­tit. Un homme en cos­tume sombre s’ap­proche pour le sa­luer. Les mots lui manquent, la voix tremble : il a pas­sé plus de vingt ans au­près de Thier­ry Leyne. Il pro­pose à DSK de l’ac­com­pa­gner en voi­ture jus­qu’à Tel-Aviv où un buf­fet les at­tend sur les lieux du drame, en haut de la tour Yoo. Dans l’ap­par­te­ment du dé­funt, 800 m2 somp­tueux tout en cercle, la vue est ver­ti­gi­neuse et le cré­pus­cule pro­pice aux confi­dences. « Croyez­vous vrai­ment que Thier­ry se soit sui­ci­dé ? de­mande l’an­cien em­ployé à DSK. Moi, j’ai des doutes. »

Aux échecs comme dans la vie, l’homme au cha­peau noir avait tou­jours un coup d’avance. Ain­si le dé­crivent tous ceux qui ont tra­vaillé avec lui, comme cet ex- tra­der di­plô­mé de Har­vard dé­bau­ché en deux ren­dez-vous. Il sup­plie de ne pas ci­ter son nom, de peur d’être as­so­cié à ja­mais au scan­dale, mais il peut par­ler des heures de son an­cien boss. « C’était un vi­sion­naire, in­siste- t- il. Il an­ti­ci­pait tout. Il al­lait vite avec un es­prit syn­thé­tique et une as­su­rance folle. » Leyne, fils d’un as­su­reur pa­ri­sien, di­plô­mé de l’École po­ly­tech­nique de Bruxelles après un bref pas­sage à l’uni­ver­si­té du Tech­nion de Haï­fa, a réus­si une jo­lie opé­ra­tion au tour­nant des an­nées 2000. Ax­fin, la so­cié­té de bourse en ligne qu’il a créée avec trois as­so­ciés, est ven­due au groupe de cour­tage sur In­ter­net Cor­tal Con­sors (qui se­ra lui- même ab­sor­bé par Pa­ri­bas). À la clé, pour lui seul, près de 100 mil­lions d’eu­ros. Il entre dans le clas­se­ment des plus grandes for­tunes du ma­ga­zine Chal­lenges, à la 284e place. « Thier­ry sa­vait que cet en­goue­ment des par­ti­cu­liers pour la bourse ne du­re­rait pas, se sou­vient un té­moin de ces an­nées- là. Il avait ga­gné au lo­to ; il vou­lait faire fruc­ti­fier son pac­tole. » Leyne s’ap­puie sur un col­la­bo­ra­teur qui, avec son as­sis­tante, lui res­te­ra éter­nel­le­ment fi­dèle : Phi­lippe Her­vé, le pi­lier de l’ombre, un ges­tion­naire so­lide et tai­seux, ex- syn­di­ca­liste FO re­cru­té dans une des caisses de re­traite dont il gé­rait les fonds. Avec lui, Leyne crée une pre­mière so­cié­té de ges­tion de for­tune au Luxembourg et in­ves­tit dans la pierre : à Pa­ris, où il pos­sède no­tam­ment le siège du Nou­vel Ob­ser­va­teur place de la Bourse, à Deau­ville où il s’offre une ré­si­dence en­tière, une villa en face du ca­si­no et un hô­tel à 10 mil­lions d’eu­ros, Le Gar­de­nia. L’homme d’af­faires prend aus­si des parts dans des en­tre­prises, avec plus ou moins de suc­cès : il perd beau­coup d’argent dans une so­cié­té d’in­for­ma­tique, Aeres, en gagne, no­tam­ment avec Aca­do­mia, le site de sou­tien sco­laire, ou Mo­to­cab, un ser­vice de mo­to­taxis. Les mon­tagnes russes, c’est le jeu. Leyne aime ça ; il flambe. Rien n’est trop beau pour sa femme, Ka­ren, la mère de ses quatre en­fants ren­con­trée lors­qu’elle était étu­diante en den­taire. Un cou­pé Bent­ley dé­co­ré d’un gros noeud rose l’at­tend de­vant la porte pour ses 30 ans. La vie est belle, pleine de Rolex, de sacs Her­mès, d’es­ca­pades – Mia­mi l’hi­ver, Saint-Tro­pez l’été – avec lo­ca­tion de yachts et ho­mards à vo­lon­té. À l’époque, Thier­ry Leyne ne mange pas ca­sher. Il ré­side de­puis 2005 près de Ge­nève, à Co­lo­gny, pa­ra­dis do­ré des bords du lac, non loin des di­plo­mates, des oli­garques et de ses co­pains for­tu­nés, Pa­trick Dra­hi, le créa­teur d’Al­tice, et Claude Ber­da, le na­bab de l’au­dio­vi­suel, fon­da­teur d’AB pro­duc­tion, avec qui il fait des af­faires im­mo­bi­lières. Le for­fait fis­cal suisse lui convient bien et la vic­toire de Ni­co­las Sar­ko­zy, qu’il sou­tient en tant que grand do­na­teur de l’UMP, n’y change rien. « La France, c’est pour les gagne- pe­tit », s’em­porte- t- il. Après la vic­toire de Fran­çois Hol­lande, il son­ge­ra même à rendre son pas­se­port. Pour l’heure, il re­vient à Pa­ris d’un coup de jet pour gé­rer ses af­faires, jouer au po­ker, em­bras­ser sa mère et son frère qui ne le re­con­naissent plus.

À 40 ans, Thier­ry plane. Il se rêve en War­ren Buf­fet, son idole, dont il dé­vore les livres. Dé­sor­mais, il veut bâ­tir un groupe fi­nan­cier in­ter­na­tio­nal. En 2010, il s’as­so­cie avec Gilles Boyer, di­ri­geant d’une so­cié­té de cour­tage pa­ri­sienne, Glo­bal Equi­ties,

« NOUS DEUX, C’ÉTAIT UN PEU LA REN­CONTRE DE L’AVEUGLE ET DU PA­RA­LY­TIQUE. » DSK

qu’il veut dé­ve­lop­per à l’étran­ger. Leyne re­crute sa ban­quière en Is­raël, un an­cien d’UBS, un ex- cadre de Mer­rill Lynch qu’il place à la tête de ses fi­liales. Il veut les plus beaux bu­reaux : à Ra­mat Gan, dans la ban­lieue est de Tel-Aviv, près de la bourse du dia­mant ; dans une tour somp­tueuse de Mo­na­co ; rue du Rhône, les Champs-Ély­sées de Ge­nève. « C’est simple, se sou­vient son as­so­ciée suisse de l’époque, Mi­ru­na Klaus, Thier­ry avait choi­si les lo­caux les plus chers, à 30 000 eu­ros de loyer men­suel. » Le pa­tron offre des ca­deaux à ses col­la­bo­ra­teurs, une montre Pa­tek, un jeu d’échec en cuir, des sacs Guc­ci ou Bot­te­ga Ve­ne­ta.

L’en­det­te­ment ex­plose, d’au­tant plus que la plu­part des fi­liales – en at­tente d’agré­ment pour cer­taines – ne rap­portent rien. « On va faire de grandes choses », pro­met Leyne de sa voix douce qui ne to­lère au­cune bar­rière. Mal­gré quelques ten­sions in­ternes, l’am­biance est bonne jus­qu’à ce qu’un ma­tin de dé­cembre 2011, de sombres en­ve­loppes, toutes iden­tiques, par­viennent au bu­reau. À l’in­té­rieur, le por­trait d’une jeune femme sou­riante au dos du­quel il est écrit : « Thier­ry m’a tuée. »

Ka­ren Leyne est morte le 1er dé­cembre 2011. Elle s’est je­tée dans le vide d’un par­king de Ge­nève, après avoir pas­sé la ma­ti­née avec sa fille de 3 ans, Ta­lya, et la nou­nou. Ce jour-là, Thier­ry Leyne an­nule aus­si­tôt sa pré­sence à l’inau­gu­ra­tion de la fi­liale de Mo­na­co, où doit se rendre le mi­nistre des fi­nances de la prin­ci­pau­té. « Ma femme s’est sui­ci­dée », dit-il à ses proches col­la­bo­ra­teurs. L’un d’eux se sou­vient en­core de ce triste jour : « Thier­ry avait une voix d’outre- tombe. On était tous dé­so­lés pour lui. Il nous avait fait part de ses dif­fi­cul­tés conju­gales. » Leyne s’était ins­tal­lé de­puis quelques mois à l’hô­tel Kem­pins­ki de Ge­nève, où il or­ga­ni­sait par­fois des réunions de tra­vail in­for­melles, et s’en­vo­lait dès le jeu­di soir vers Tel-Aviv. Ses sa­la­riés veulent lui té­moi­gner leur sou­tien. Ce 5 dé­cembre 2011, ils sont une di­zaine, réunis au ci­me­tière de Pan­tin, en ban­lieue pa­ri­sienne. Tous se rap­pellent, le re­gard sai­si d’ef­froi, cette scène digne d’un po­lar. Thier­ry Leyne est en­fer­mé dans sa Porsche Pa­na­me­ra à quelques mètres du cer­cueil. Des vi­giles ha­billés en noir l’em­pêchent d’en sor­tir. Ils ont été re­cru­tés par la fa­mille de Ka­ren qui le tient pour res­pon­sable du drame. Ses propres fils l’ignorent; ils ne veulent plus le voir. Une fois la foule dis­per­sée, Thier­ry Leyne se re­cueille briè­ve­ment sur la tombe, y dé­pose quelques pierres. Les larmes sont froides. Ses em­ployés le trouvent digne et « fort ». Une se­maine plus tard, à la veille des va­cances de Noël, Leyne en­lève sa fille à la sor­tie de l’école. Un jet dé­colle di­rec­tion Tel-Aviv. L’en­fant pleure sa grand-mère ma­ter­nelle qui consulte tous les avo­cats de Ge­nève pour la ré­cu­pé­rer. Des pou­pées at­tendent Ta­lya dans sa nou­velle mai­son, au 23e étage d’une tour gla­ciale, Yoo, des­si­née par Phi­lippe Starck.

Un prêt à 35 %

Un homme en pa­nique dé­boule au com­mis­sa­riat de Ver­sailles en juin 2012. Gilles Boyer, vient de re­ce­voir à son do­mi­cile un pa­quet : 1,5 kg de co­caïne pure en pro­ve­nance des An­tilles. Ce père de huit en­fants a peur; il se confie aux po­li­ciers. Il ne sait pas qui lui a en­voyé un tel ca­deau, mais le co­lis est ar­ri­vé peu après une dis­pute avec son as­so­cié, Thier­ry Leyne. Gilles Boyer lui re­proche de­puis quelque temps dé­jà de confondre ses comptes avec ceux de l’en­tre­prise, en fac­tu­rant al­lè­gre­ment ses voyages en jet, ses res­tau­rants étoi­lés, ses ca­deaux luxueux. Par le pas­sé, Leyne a dé­jà été rap­pe­lé à l’ordre par les com­mis­saires aux comptes et re­dres­sé par l’ad­mi­nis­tra­tion fis­cale. Mais cette fois, c’est plus grave : un drôle de las­car s’in­vite dans les bu­reaux. Un cer­tain Mar­co Mou­ly, hâ­bleur, sans gêne, un an­cien ga­min de Bel­le­ville anal­pha­bète pa­ré comme un mi­lord. À l’époque, Mou­ly n’a pas en­core fait la « une » des jour­naux, il n’est pas en­core in­quié­té par la justice même s’il est dé­jà soup­çon­né d’être l’une des fi­gures de l’es­cro­que­rie à la taxe car­bone. Thier­ry Leyne a sim­ple­ment confié à quelques proches qu’il a ren­con­tré en 2008 « sur une plage de Tel-Aviv, un type d’un mi­lieu très dif­fé­rent, bour­ré de po­gnon ». Re­cycle-t-il dans ses so­cié­tés une par­tie de l’argent du CO2 ? C’est l’hy­po­thèse des en­quê­teurs de Trac­fin, la cel­lule an­ti­blan­chi­ment de Ber­cy, qui s’in­té­ressent alors aux ac­ti­vi­tés de Leyne. Ils dé­couvrent qu’il a dé­jà em­prun­té à Mar­co Mou­ly 6 mil­lions d’eu­ros

avec un taux d’in­té­rêt fa­ra­mi­neux de... 35 %, et hy­po­thé­qué sa mai­son de Co­lo­gny. Que cache cet ar­ran­ge­ment in­sen­sé ? Le prêt, ins­crit dans les comptes du groupe, est rem­bour­sé chaque mois à hau­teur de plus de 100 000 eu­ros. Les po­li­ciers s’in­ter­rogent et rap­pellent dans un rap­port éta­bli du­rant l’été 2012 : « Mar­co Mou­ly est ci­té dans l’ar­naque à la taxe car­bone. Il a aus­si des liens avec un cer­tain Sa­my Souied, as­sas­si­né le 14 sep­tembre 2010, porte Maillot. »

L’homme d’af­faires ne quitte plus ce nou­vel ami ex­tra­va­gant. Il re­crute même la fille Mou­ly, Cin­dy, en stage d’abord à la mai­son mère, puis dans une so­cié­té qu’il fi­nance : La­doire, à Ge­nève, fa­bri­cant de montres en zinc à 90 000 eu­ros pièce. Leyne conduit l’en­tre­prise comme sa nou­velle Fer­ra­ri. Seul au vo­lant, prêt à tous les risques, avec ses trois té­lé­phones Ver­tu à 10 000 eu­ros pièce. Rien ne le freine, même la re­li­gion qu’il em­brasse avec fer­veur après la mort de sa femme. Il n’écoute per­sonne. Avec son as­so­cié, Gilles Boyer, la rup­ture est in­évi­table. Un pro­to­cole d’ac­cord est si­gné à l’au­tomne 2012. Thier­ry Leyne laisse l’im­mo­bi­lier ; il prend toutes les fi­liales et la dette de 25 mil­lions d’eu­ros.

Épo­pée sou­da­naise

Au diable les coups durs, un autre dieu vient d’en­trer dans sa vie : DSK. Leyne rê­vait de l’ap­pro­cher et voi­là que, quelques mois plus tôt dans un avion, il est tom­bé amou­reux de sa grande amie, Na­tha­lie Bi­der­man, une com­mu­ni­cante qui or­ga­nise ses con­fé­rences. L’élé­gante brune a na­tu­rel­le­ment fait les pré­sen­ta­tions. Droit sous sa kip­pa, l’oeil bleu per­çant, Leyne a par­lé de sa vie, de ses réus­sites, de ses épreuves. Strauss-Kahn ve­nait de perdre Anne Sin­clair dans le scan­dale du Carl­ton. « J’étais au plus bas, Thier­ry aus­si, nous étions deux es­tro­piés de la vie, réa­lise DSK, plein d’au­to­dé­ri­sion lors d’un se­cond en­tre­tien dans un res­tau­rant proche de l’Ély­sée. Au fond, c’était la ren­contre de l’aveugle et du pa­ra­ly­tique. »

Leyne l’in­trigue avec ses tsit­sit, les franges de son châle de prière qui dé­passent sous ses che­mises Her­mès. Il y a du spi­ri­tuel sous l’ap­pa­rat. Cet homme ne juge pas ; il n’in­ter­roge ni ses moeurs ni sa foi. C’est « un pro­tes­tant du ju­daïsme », dit avec ad­mi­ra­tion DSK, croyant mais ou­vert, fa­vo­rable au di­vorce et même au ma­riage ho­mo­sexuel. Il en connaît vi­si­ble­ment un rayon en fi­nance. Il a de la poigne mais aus­si un cô­té Pe­tit Chose. À l’époque, Leyne boit du lait et ne mange que des corn flakes ; il pré­tend avoir une ma­la­die grave et un pas­sé lourd : avant sa femme, son père s’est aus­si sui­ci­dé. C’est du moins ce qu’il confie par­fois à ses in­ter­lo­cu­teurs, pour les désar­mer peut- être, ou pour jus­ti­fier sa bou­li­mie de tout. Leyne col­lec­tionne les bu­si­ness, les montres, les mo­tos. À DSK qui en a eues ja­dis, il pro­met des che­vau­chées fan­tas­tiques.

Dans la tour Yoo, les es­tro­piés se font du bien. Par­ties d’échecs, dis­cus­sions ci­gares aux lèvres, siestes dans l’im­mense ha­mac en ve­lours rose du sa­lon. Yos­si, le chauf­feur- garde du corps-in­ten­dant, s’oc­cupe, avec la nou­nou, des en­fants re­ve­nus vivre chez leur père. Ici, la vie de fa­mille est lé­gère ; le dé­cor, somp­tueux. La baie de Tel-Aviv scin­tille au loin. Les murs portent des mer­veilles, dont un grand por­trait, tout en dol­lars col­lés, de Gol­da Meir, la dame de fer d’Is­raël, ain­si qu’une toile de Sou­lages. Tout semble dé­ci­dé­ment réus­sir à Leyne. Strauss-Kahn, lui, est à la peine, blo­qué dans tous ses pro­jets par le nou­veau scan­dale du Carl­ton. Les dis­cus­sions en­ta­mées avec Ken­neth Ja­cobs, le di­ri­geant de La­zard, et Da­vid de Roth­schild, n’ont fi­na­le­ment rien don­né. Il s’en rend compte : il est car­bo­ni­sé. Certes, il y a les con­fé­rences fac­tu­rées 100 000 à 150 000 eu­ros, les mis­sions de conseil en Rus­sie, en Ser­bie, en Tu­ni­sie... La de­mande est là mais il fau­drait dé­ve­lop­per la struc­ture. DSK s’y re­fuse ; son chauf­feur suf­fit, il ne veut même pas em­bau­cher une as­sis­tante. De­puis tou­jours, la pa­pe­ras­se­rie lui fiche le blues.

Thier­ry Leyne, lui, a plus de cent em­ployés et de grands pro­jets pour son nou­vel ami. Il lui pro­pose de l’ac­com­pa­gner en mai 2013 au Sou­dan du Sud pour l’inau­gu­ra­tion d’une banque mise sur pied avec son as­so­ciée ge­ne­voise, à la de­mande d’un riche client. DSK ac­cepte de don­ner une confé­rence ré­mu­né­rée dans cette jeune ré­pu­blique née après des an­nées de guerre ci­vile. Avec lui, Thier­ry Leyne est ac­cueilli comme un chef d’État, in­vi­té à dî­ner avec quelques mi­nistres sou­da­nais au bord du fleuve Jub­ba. C’est lui qui, dès son re­tour, com­mente l’évé­ne­ment dans les mé­dias. « Il m’a ac­com­pa­gné à l’inau­gu­ra­tion de cette banque, ça a été un vrai suc­cès », s’em­balle Leyne au mi­cro de France In­ter. À quelques sa­la­riés sur­pris par cette as­so­cia­tion ha­sar­deuse, le fon­da­teur de LSK ré­torque : « Ayez confiance, je mise sur DSK, sa cote va mon­ter. »

Au re­tour du Sou­dan, Leyne lui a fait une pro­po­si­tion en or. Strauss-Kahn s’en sou­vient, presque en­thou­siaste, comme s’il re­vi­vait la scène : « Il me dit : “J’ai la so­lu­tion pour toi. Je te four­nis le back- of­fice, l’in­ten­dance pour or­ga­ni­ser tes voyages, s’oc­cu­per de tes billets d’avion, de ta comp­ta­bi­li­té. Toi, tu ne gères rien. Et tu nous fais aus­si des con­fé­rences pour la boîte.” » L’éco­no­miste ac­cepte sans écou­ter ceux qui lui parlent, sans preuves, de la mau­vaise ré­pu­ta­tion de Leyne. Les ru­meurs, il en a souf­fert ; il s’en mé­fie. « Thier­ry » a une réus­site avé­rée avec sa so­cié­té re­ven­due à Con­sors (ul­té­rieu­re­ment cé­dé à BNP Pa­ri­bas), un groupe dé­sor­mais co­té en Bourse et un avo­cat que DSK connaît bien : Pierre-Fran­çois Veil, le frère de son meilleur ami et propre conseil, Jean Veil. As­sez pour faire confiance. La col­la­bo­ra­tion dé­marre ; DSK ap­porte ses mis­sions de consul­ting, ses con­fé­rences et pro­fesse de­vant les équipes, sou­vent par vi­sio­con­fé­rence. Leyne en veut plus. « Do­mi­nique, lui dit-il, puisque les gens sont prêts à payer très cher pour que tu nour­risses des ana­lystes fi­nan­ciers, fai­sons ce­la nous-mêmes,

avec nos équipes. » Strauss-Kahn est em­bal­lé. « C’est le rêve de tout éco­no­miste, plaide- t-il à cha­cun de nos en­tre­tiens. Après Ber­cy et le FMI, j’avais une troi­sième chance de mettre en pra­tique mes ta­lents. Thier­ry m’as­su­rait qu’il avait une équipe de tra­ders ca­pables d’in­ter­pré­ter au ni­veau mi­cro- éco­no­mique ce que je di­sais sur la baisse du prix du pé­trole ou les ten­sions sur les taux chi­nois par exemple. Moi, j’en étais bien in­ca­pable. » Ain­si est née l’idée de créer un fonds d’in­ves­tis­se­ment au nom triom­phant, « le DSK Glo­bal In­vest­ment Fund », au sein du groupe re­bap­ti­sé LSK. L’an­cien di­ri­geant du FMI re­dresse la tête. Et signe des deux mains, le 18 oc­tobre 2013, quand son ami Thier­ry lui dit : « Comme tu ne peux pas être mon sa­la­rié, tu se­ras mon pré­sident ! »

L’oracle est dans la boîte mais les comptes sont dans le rouge. Les fi­liales peinent tou­jours à dé­col­ler, le di­vorce avec Gilles Boyer a coû­té cher. Quelques mois plus tôt, lors d’une réunion à Ge­nève sans DSK, Thier­ry Leyne a ex­pli­qué qu’il fal­lait vite trou­ver 15 mil­lions d’eu­ros. Il a som­mé ses col­la­bo­ra­teurs de vendre un pro­duit conte­nant des dettes de son en­tre­prise, avec un taux mi­ro­bo­lant de 7,5 % par an. Une pra­tique peu éthique qui res­semble aux pré­mices d’un sys­tème à la Ma­doff. Deux cadres ont re­fu­sé de se sou­mettre. « Si vous la jouez per­so, vous ne mé­ri­tez pas de faire par­tie du groupe », a tran­ché Leyne. Quand ceux-là, pres­sen­tant la dé­bâcle, ont ten­té de faire sor­tir l’argent préa­la­ble­ment in­ves­ti de leurs clients, il a ré­tor­qué : « Tu me prends pour le père Noël ou quoi ? » Quelques sa­la­riés du groupe ont en­vi­sa­gé de sai­sir Do­mi­nique Strauss-Kahn lors­qu’il pas­sait en coup de vent pour dis­ser­ter sur la baisse du prix du pé­trole ou l’éco­no­mie chi­noise. « On avait en­vie de lui confier notre in­quié­tude, de l’aler­ter, bre­douille une qua­dra­gé­naire qui fut un des pi­liers de LSK. Mais Thier­ry nous au­rait tués. Il gar­dait Do­mi­nique au chaud, rien que pour lui. On avait in­ter­dic­tion de lui par­ler di­rec­te­ment. Et puis si on l’avait fait, on au­rait tout per­du, y com­pris l’es­poir que, peut- être, les choses s’ar­rangent. Car tout le monde mi­sait sur le fonds pour que l’argent rentre. »

Leyne le jure : « On va bien­tôt dé­trô­ner La­zard. » Il est sans cesse en ébul­li­tion. Pen­dant ses va­cances en fa­mille aux Fermes de Ma­rie, un luxueux cha­let de Me­gève, il a dé­ni­ché un fu­tur di­rec­teur pour le fonds : un fi­nan­cier li­ba­nais qui en jette, di­plô­mé en in­gé­nie­rie et en mé­de­cine, ul­tra­con­nec­té au Moyen-Orient, Mo­ha­mad Zei­dan. Le voi­ci aus­si­tôt em­bar­qué en bu­si­ness class, avec Strauss- Kahn pour une grande tour­née in­ter­na­tio­nale en mars 2014. C’est à Pé­kin qu’un com­mu­ni­qué de presse an­nonce le lan­ce­ment of­fi­ciel du fonds avec un ob­jec­tif dé­li­rant de le­ver 2 mil­liards de dol­lars. « N’im­porte quoi, c’est ir­réa­liste », s’agace Zei­dan tan­dis que DSK, amu­sé, laisse l’ami Thier­ry spé­cu­ler dans les mé­dias. Des ren­dez-vous ont bien lieu avec des di­ri­geants de fonds de pen­sion chi­nois, de fonds sou­ve­rains, à Bah­reïn no­tam­ment. D’autres voyages de pros­pec­tion sont or­ga­ni­sés, au Sri Lan­ka où l’ex-pa­tron du FMI est ac­cueilli en grande pompe, au Pa­na­ma aus­si où Thier­ry veut ou­vrir une fi­liale. Mais LSK n’a tou­jours pas le sta­tut de banque d’af­faires, le fonds n’a au­cune exis­tence lé­gale. Les au­to­ri­tés luxem­bour­geoises bloquent. « Qu’ils sont lents », peste Leyne. Et Strauss-Kahn conti­nue de fer­mer les yeux. Tous les signes sont pour­tant là : le groupe d’au­dit Ernst & Young a re­fu­sé d’exa­mi­ner les comptes en 2013, il a fal­lu trou­ver un autre ca­bi­net qui tarde à rendre ses conclu­sions. Le di­rec­teur du fonds, Mo­ha­mad Zei­dan, dé­mis­sionne. « La si­tua­tion n’est pas brillante, je m’en vais, in­dique- t-il par té­lé­phone à DSK en juin 2014. Mé­fie- toi. Re­garde : c’est pas propre, il y a de lourdes dettes, plus que tu ne le penses. » Strauss-Kahn, en far­niente à Ca­pri, ne creuse pas da­van­tage. Leyne pré­tend que c’est lui qui a im­po­sé ce dé­part. Il passe le voir peu après dans sa villa de Mar­ra­kech. Pas la grande forme, il se plaint de dou­leurs au ventre, cherche en­core et tou­jours des in­ves­tis­seurs. DSK ac­cepte de ré­in­ves­tir per­son­nel­le­ment plus de 400 000 eu­ros. Il faut que ça marche, im­pos­sible de faire marche ar­rière. Il a dé­jà em­bar­qué dans le groupe ses amis mil­liar­daires, Vik­tor Pint­chouk,

« C’ÉTAIT UN BEAU PRO­JET. LA SI­MU­LA­TION DON­NAIT, SUR SIX MOIS, UN REN­DE­MENT DE PRÈS DE 20 %. » Une an­cienne de Moo­dy’s

l’oli­garque ukrai­nien, proche de To­ny Blair et des Clin­ton, ain­si que Mo­ha­med Ould Boua­ma­tou, l’un des hommes les plus puis­sants de Mau­ri­ta­nie, em­pe­reur de l’in­dus­trie, du ta­bac, des té­lé­coms... qui, en voi­sin at­ten­tion­né de DSK à Mar­ra­kech, a in­ves­ti plus de 7 mil­lions d’eu­ros. Plus grave en­core, ses propres en­fants sont dans le ba­teau Leyne.

Les en­fants de DSK

L’or­di­na­teur a tout gar­dé en mé­moire, ses tra­vaux en an­glais sur les éco­no­mies la­ti­no-amé­ri­caines, le mar­ché de l’or, l’im­pact des sanc­tions russes sur l’éco­no­mie eu­ro­péenne...« Tout est là, avec les gra­phiques, si ça vous in­té­resse », sug­gère Va­nes­sa Strauss-Kahn en ou­vrant les fi­chiers sur son por­table. Re­gard doux, voix claire, la jeune femme, éco­no­miste comme son père, pro­fes­seur à l’ESCP, a tra­vaillé à la mise en place du fonds. « L’idée était de faire un point sur l’ac­tua­li­té heb­do­ma­daire et sur des su­jets plus spé­ci­fiques afin de nour­rir l’ex­per­tise de papa. Ça fait long­temps que nous vou­lions tra­vailler en­semble. C’était l’oc­ca­sion... » Aus­si­tôt bom­bar­dée par Leyne « di­rec­trice du dé­par­te­ment re­cherche », Va­nes­sa Strauss-Kahn a consti­tué sa pe­tite équipe. Son frère, un crack, agré­gé de maths, di­plô­mé en fi­nance et en neu­ros­ciences, a plan­ché sur un lo­gi­ciel d’éva­lua­tion des risques. L’une de ses amies, Sa­ra Ber­tin, an­cienne du FMI, sa­la­riée du­rant dix ans chez Moo­dy’s, a ac­cep­té de quit­ter son job pour re­joindre LSK à Ge­nève. « C’était un beau pro­jet, un beau chal­lenge, ça me plai­sait de ve­nir tra­vailler avec DSK que j’avais eu comme prof en doc­to­rat », confie l’éco­no­miste. La si­mu­la­tion, lan­cée avec un fonds fic­tif de 100 mil­lions d’eu­ros, est ap­pa­rem­ment concluante : « On avait, sur six mois, un ren­de­ment de l’ordre de 20 %. » Ils y croient, avec la foi des in­no­cents.

Sep­tembre 2014, Mick Jag­ger en­flamme le Fes­ti­val du ci­né­ma amé­ri­cain de Deau­ville. À cô­té, dans le plus bel hô­tel, le Nor­man­dy, Thier­ry Leyne inau­gure son sé­mi­naire an­nuel. Il est tout bron­zé, re­po­sé par sa cure à Évian. L’été, pour­tant, a été pé­nible : Glo­bal Equi­ties, dont il dé­te­nait en­core 25 % des parts, a fait faillite. En Suisse, le pa­tron d’un fonds, com­pre­nant sou­dain qu’il s’était fait four­guer des obli­ga­tions du groupe LSK, a aler­té les au­to­ri­tés de ré­gu­la­tion. Au Luxembourg, un autre client, la com­pa­gnie d’as­su­rances La Bâ­loise, fait sai­sir les comptes de la so­cié­té, faute de pou­voir ré­cu­pé­rer ses 2 mil­lions d’eu­ros. L’af­faire vient d’être ré­vé­lée par une jour­na­liste, Vé­ro­nique Pou­jol, qui a écrit un ar­ticle sur le site éco­no­mique Pa­per­jam. Leyne l’a at­ta­quée en justice pour ten­ter de blo­quer la pa­ru­tion, en vain. As­sez des pres­sions, des créan­ciers, à Deau­ville, Leyne sable le cham­pagne. « L’am­biance est gaie, se sou­vient Sa­ra Ber­tin qui ex­pose alors le plan de dé­ve­lop­pe­ment du fonds. Les sta­tuts ont été dé­po­sés in fine à Guer­ne­sey, lan­ce­ment pré­vu en jan­vier 2015. Le bien­fai­teur de DSK, Ould Boua­ma­tou, est ve­nu fê­ter ça avec son fils, tout comme Jean-Fran­çois Ott, un pro­mo­teur im­mo­bi­lier qui est ré­cem­ment en­tré, à hau­teur de 500 000 eu­ros, au ca­pi­tal de LSK. Il man­quait les tout der­niers ac­tion­naires re­cru­tés par Thier­ry Leyne, les Ur­bach, un couple de re­trai­tés ren­con­tré dans un ga­la de cha­ri­té à Mar­seille. Fin août, ils lui ont vi­ré toutes leurs éco­no­mies, soit 1,4 mil­lion d’eu­ros. Ils sont confiants. Le 16 sep­tembre, Le Monde an­non­çait dans ses pages in­té­rieures : « In­ves­tis­sez DSK. »

Pote de la mort

Plus c’est gros, plus ça passe ; Mar­co Mou­ly en a sou­vent fait l’ex­pé­rience. « Mais Thier­ry, c’est un degré au- des­sus, la grande classe », jure l’homme condam­né dans l’af­faire du CO2 dé­but juillet 2016. Il est en ca­vale quand il donne ren­dez-vous en sep­tembre dans un ma­ga­sin des grands bou­le­vards. Dé­gui­sé en tou­riste, bob et ba­nane en ban­dou­lière, Mou­ly est mé­con­nais­sable. Il prend des risques pour ve­nir par­ler de Leyne, un « pote de la mort » qu’il n’hé­site pas, tou­te­fois, à char­ger. Du­rant son pro­cès, il a évo­qué Leyne avec qui il au­rait al­lè­gre­ment spé­cu­lé sur le mar­ché du car­bone. « Thier­ry et moi, on a fait les 400 coups, ré­pète- t-il, l’oeil aux aguets, crai­gnant à chaque ins­tant l’ar­ri­vée de po­li­ciers. Il m’a ai­dé, je lui ai confié de l’argent dès 2008, beau­coup d’argent. Il m’a ai­dé à ou­vrir des comptes à Ge­nève, je lui ai ra­me­né une quin­zaine de pas­se­ports ; on n’au­rait ja­mais fait ça sans lui. Après, il m’a par­lé de son pro­jet du Sou­dan. DSK, pour lui, c’était une carte de vi­site de fo­lie. » Mou­ly siffle son ca­fé, sur­veille ses trois té­lé­phones, re­prend : « J’étais là pour Thier­ry le jour de l’en­ter­re­ment de sa femme. Je l’ai ai­dé à re­mon­ter la pente, je lui ai pré­sen­té des filles, je lui ai ap­pris la grande vie... Quelque part, je le te­nais entre mes mains. » On ne sait ja­mais chez un es­croc quand émerge la vé­ri­té. Mais une chose est sûre : Thier­ry Leyne est en­tré dans le cercle in­time de Mar­co Mou­ly. Il est à la bar-mitz­vah de son fils, au­quel il offre alors une ser­viette en cuir Ber­lu­ti dont le prix –12 000 eu­ros – sub­jugue ses co­pains de classe. Dans une vi­déo tour­née ce soir-là, au mi­lieu des rires de Gad El­ma­leh et Cy­ril Ha­nou­na, Leyne re­mer­cie les Mou­ly de l’avoir « tant sou­te­nu dans les mo­ments dif­fi­ciles ». Quatre mois plus tard, quand « Mar­co », mis en exa­men pour « es­cro­que­rie », est in­car­cé­ré, Leyne prend soin de sa fa­mille, pro­pose d’ai­der à payer la cau­tion. Il ap­pelle ré­gu­liè­re­ment son an­cienne sta­giaire, Cin­dy Mou­ly, et l’in­vite à la pro­jec­tion d’un film qu’il a fi­nan­cé sur le mar­tyre d’Ilan Ha­li­mi. « Il me pro­pose alors de nous as­so­cier dans la banque qu’il monte avec DSK, in­dique la jeune femme. Il veut nous cé­der des parts, en échange de l’argent qu’il rem­bourse chaque mois à mon père. »

Cin­dy Mou­ly dé­cline : ces af­faires lui semblent trop com­plexes. Elle se rap­pelle seule­ment avoir dî­né à Tel-Aviv, en 2012, avec son père, Thier­ry Leyne et Do­mi­nique Strauss-Kahn qui lui est ap­pa­ru « sym­pa ». L’an­cien di­ri­geant du FMI ne s’en sou­vient pas. Mais il garde en mé­moire sa ren­contre avec Mar­co Mou­ly au bar du Royal Mon­ceau. « Thier­ry m’avait pré­sen­té cet in­di­vi­du comme un in­ves­tis­seur po­ten­tiel. Il était avec un grand che­ve­lu, je l’avais trou­vé exo­tique, sans sa­voir qui c’était. » Mou­ly as­sure avoir re­vu DSK une di­zaine de fois, à la Ma­mou­nia, le pa­lace de Mar­ra­kech, et ailleurs, tout en pré­ci­sant : « Strauss ne cher­chait pas à sa­voir ce que je fai­sais. » Com­ment ne pas se mé­fier d’un tel per­son­nage ? DSK pou­vait-il to­ta­le­ment igno­rer, comme il l’af­firme, les liens qui unis­saient Mar­co Mou­ly à son as­so­cié ? L’été 2014, à sa sor­tie de pri­son, il a en­core ali­men­té Leyne en cash. « Il di­sait qu’il avait be­soin de 30 mil­lions », confirme- t-il tout en res­tant flou sur le mon­tant ef­fec­ti­ve­ment vi­ré. Avec les gars du CO2, les rem­bour­se­ments ne doivent pas traî­ner. Thier­ry Leyne est aux abois. Il sup­plie l’une de ses col­la­bo­ra­trices au re­tour de Deau­ville : « Trouve-moi de l’argent, si­non ça va mal fi­nir. » Il part aus­si à Londres re­joindre l’une de ses conquêtes, une prin­cesse saou­dienne, qui in­ves­tit alors 500 000 eu­ros dans LSK. Elle fi­gure au­jourd’hui sur la liste des plai­gnants. res­sou­dée ; l’homme d’af­faires a même fait la paix avec sa belle-mère qui est ve­nue vivre à Tel-Aviv. De jo­lies pho­tos sont pos­tées sur Fa­ce­book. Mais, sous les sou­rires, af­fleurent les re­grets. « C’était bien mais dou­lou­reux », confie Leyne à son re­tour de­vant quelques proches. Mer­cre­di 8 oc­tobre, il dé­barque dans les bu­reaux de son as­so­ciée ge­ne­voise. Elle s’en sou­vient, les larmes aux yeux. « Thier­ry m’a dit : “Je viens te dire adieu, je n’en peux plus, je vais me sui­ci­der.” On est tom­bé dans les bras l’un de l’autre. Le soir même, il al­lait mieux et me pres­sait de trou­ver de nou­veaux in­ves­tis­seurs. » L’heure de vé­ri­té ap­proche. Les comptes du groupe pu­bliés le 15 oc­tobre ré­vèlent une dette de 45 mil­lions. Cinq jours plus tard, le 20 oc­tobre, une réunion de crise est or­ga­ni­sée avec DSK, à Mar­ra­kech, chez son gé­né­reux voi­sin. Ould Boua­ma­tou veut bien, par ami­tié, lâ­cher en­core quelques mil­lions jus­qu’au lan­ce­ment du fonds. Strauss-Kahn veut s’y consa­crer ex­clu­si­ve­ment : il se li­bère de ses autres obli­ga­tions et dé­mis­sionne de son poste de pré­sident. Un conseil d’ad­mi­nis­tra­tion se tient dans la fou­lée à Pa­ris, au ca­bi­net de Jean Veil pour dé­ci­der s’il faut pour­suivre cer­taines ac­ti­vi­tés, dé­po­ser le bi­lan, faire une dé­cla­ra­tion à la presse. Un mo­ment, Leyne sort en pleurs. « Je vais me flin­guer », dit-il à Phi­lippe Her­vé, son bras droit de­puis plus de vingt ans. En­semble, ils en ont connu, des hauts, des bas. Le fi­dèle sug­gère un peu de re­pos, pour­quoi pas à Saint-Anne. Ça va al­ler, pense- t-il, Thier­ry re­bon­dit tou­jours. Le soir-même, il est dans l’avion pour Tel-Aviv.

Le ma­tin du 23 oc­tobre 2014, Leyne veut se re­cou­cher après avoir pris un ca­fé avec sa com­pagne, Na­tha­lie Bi­der­man, qui ha­bite au- des­sus de chez lui. Elle lui rap­pelle que son oncle doit ve­nir le voir dans la ma­ti­née pour dis­cu­ter des éco­no­mies qu’il a pla­cées dans LSK. Quelques heures plus tard, le vieil homme sonne à la porte puis, éton­né de ne trou­ver per­sonne, ap­pelle sa nièce. Quand elle pé­nètre au 23e étage, la fe­nêtre du sa­lon est ou­verte. Sur le bu­reau, Thier­ry Leyne a lais­sé trois lettres : une pour elle, une pour ses en­fants, une pour son bras droit, Phi­lippe Her­vé, écrite dans l’avion de re­tour de New York. « Voi­là le plan », a-t-il grif­fon­né en dé­taillant les dis­po­si­tions à prendre. L’as­su­rance-vie de 10 mil­lions d’eu­ros, sous­crite peu avant, ne com­porte éton­nam­ment pas de clauses spé­ci­fiques en cas de sui­cide. Elle ser­vi­ra à payer l’hy­po­thèque qui pèse sur l’ap­par­te­ment. Thier­ry Leyne semble avoir tout pla­ni­fié, jus­qu’à la ve­nue de ce­lui qui fut du­rant vingt ans son ami et sa conscience, le grand rab­bin de Mar­seille. Ses amis sont trou­blés. Le soir même de l’en­ter­re­ment, ils s’in­ter­rogent sur le sui­cide. Et se rap­pellent sou­dain ce que di­sait Thier­ry : « Il faut tout pré­voir, an­ti­ci­per, avoir du cash dans un coffre pour se bar­rer vite au cas où ça tourne mal. » L’un d’eux ra­conte : « Deux mois avant sa mort, il s’était fait faire un pas­se­port pour un pays d’Amé­rique du Sud. C’est à par­tir de là qu’il a com­men­cé à dire qu’il vou­lait en fi­nir. » Thier­ry Leyne sa­vait si bien se mettre en scène et ma­nier le men­songe, jus­qu’à in­ven­ter le sui­cide d’un père qui, en réa­li­té, s’est éteint ma­lade, à 83 ans, comme le confirme un in­time de la fa­mille Leyne. Pour­quoi ? Et pour­quoi di­sait-il à cer­tains qu’il avait un can­cer du foie ? Et que fai­sait-il exac­te­ment avec la dan­ge­reuse bande du CO2 qui traî­nait dé­jà quelques ca­davres dans son sillage ?

Les ques­tions tournent en boucle et les hy­po­thèses les plus folles cir­culent dans son an­cienne équipe : « En Is­raël, c’est pas com­pli­qué d’ache­ter un ca­davre à la morgue », mur­mure, d’une voix lu­gubre, un homme qui a long­temps tra­vaillé avec Leyne. Il ne plai­sante pas. La ré­vé­la­tion lui est ap­pa­rue, dit-il, le jour des ob­sèques. Il por­tait le corps et l’a trou­vé « étran­ge­ment lé­ger ». Lui, il croit sin­cè­re­ment que « Thier­ry s’est fait la belle » pour échap­per à ses créan­ciers. Étran­ge­ment, quelques avo­cats du dos­sier pensent comme lui et songent même à de­man­der une ex­per­tise ADN. D’autres sont per­sua­dés que Leyne « a été pous­sé dans le vide », sans ex­pli­quer les lettres lais­sées sur le bu­reau. Tous s’étonnent que la po­lice is­raé­lienne n’ait me­né au­cune in­ves­ti­ga­tion. « Un ami, bien in­for­mé dans les ser­vices, m’a dit : “Ou­blie ce dos­sier”, san­glote une an­cienne em­ployée de LSK en Is­raël. J’ai lu dans le rap­port que Thier­ry était mé­con­nais­sable. » Leurs doutes re­posent sur le fait qu’une seule per­sonne ait re­con­nu le corps : le chauf­feur, Yos­si. « C’était bien Thier­ry mal­heu­reu­se­ment, jure le gaillard au té­lé­phone de Tel-Aviv. Je l’ai re­con­nu, avec le rab­bin, avant l’in­hu­ma­tion. » Un membre de la fa­mille Leyne s’in­digne des ru­meurs : « On ai­me­rait bien que Thier­ry soit vi­vant... On ai­me­rait bien aus­si que cesse le bal­let des vau­tours. »

Le 7 no­vembre, deux se­maines après le drame, LSK a été dé­cla­ré en faillite et les vic­times – plus de 150 re­cen­sées à ce jour – n’ont pas tar­dé à se ma­ni­fes­ter.

L’HOMME PRES­SÉ Thier­ry Leyne dans ses bu­reaux à Ge­nève. Ci- des­sous, che­vau­chant l’une de ses nom­breuses mo­tos de col­lec­tion.

À LA VIE À LA MORT Thier­ry Leyne avec Anne Sin­clair, Ma­rine Strauss-Kahn et son père lors de l’en­ter­re­ment de la se­conde femme de DSK, en 2013.

LES CONQUÉRANTS Pla­quette de pré­sen­ta­tion du fonds LSK dis­tri­buée en 2014 aux in­ves­tis­seurs po­ten­tiels.

VRP EN OR En mis­sion de consul­ting au Sou­dan du Sud en 2013 ou avec le pré­sident tu­ni­sien en 2014, DSK ser­vait les in­té­rêts de Thier­ry Leyne, sans craindre le mé­lange des genres.

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