Si LOIN, si PROCHES

Vanity Fair (France) - - Pouvoir -

Em­ma­nuel Ma­cron et Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem sont tous deux nés en 1977 et ont gran­di dans la même ville de Pi­car­die, Amiens. L’un s’est épa­noui chez les jé­suites, l’autre a fait son che­min dans les quar­tiers po­pu­laires. CLAUDE AS­KO­LO­VITCH a re­mon­té le fil d’une en­fance où dé­jà af­fleu­raient les am­bi­tions et per­çaient les di­ver­gences.

« COM­MENT MI­CHEL ON­FRAY PEUT DIRE QUE MON FILS N’A PAS FAIT D’ÉTUDES DE PHI­LO­SO­PHIE ? » Fran­çoise Ma­cron (la mère d’Em­ma­nuel)

Cette his­toire est un piège so­cio­lo­gique. Elle se si­tue à Amiens il y a un quart de siècle et parle de deux en­fants qui lisent et de­vien­dront des princes de la Ré­pu­blique. On ne les a ja­mais as­so­ciés, comme s’il était in­con­ce­vable qu’ils viennent du même en­droit, tant ils semblent dif­fé­rents. Et Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem et Em­ma­nuel Ma­cron sont pour­tant de la même ville, ca­pi­tale de la Pi­car­die, mais de deux mondes dis­tincts : elle, du Pi­geon­nier, un en­semble cu­biste au nord d’Amiens, sur une col­line où pousse un quar­tier po­pu­laire tis­sé de pro­lé­ta­riat et d’im­mi­gra­tion ; lui, d’Hen­ri­ville, co­con bour­geois de toute éter­ni­té amié­noise, où ses pa­rents avaient ache­té une mai­son de briques rouges quand il avait 3 ans. Voi­ci donc une gé­mel­li­té im­pos­sible. Na­jat est d’oc­tobre 1977 ; Em­ma­nuel, de dé­cembre. Il y a entre eux, d’Hen­ri­ville au Pi­geon­nier, quatre ki­lo­mètres, au­tant dire un monde : la bru­nette et le blon­di­net ont vé­cu dans la même ville sans ja­mais se voir, se par­ler ni se croi­ser. Elle fait ses études au col­lège Cé­sar-Franck et au ly­cée De­lambre, les éta­blis­se­ments d’AmiensNord dont les noms fai­saient fré­mir les bonnes fa­milles. Il est à La Pro­vi­dence – on dit « La Pro’ » –, la ci­té sco­laire des jé­suites au sud où l’on s’épa­nouit dans la dou­ceur de l’entre- soi. La mère de Na­jat est à la mai­son et son père, sur des chan­tiers. Les pa­rents d’Em­ma­nuel sont mé­de­cins, lui pro­fes­seur à l’hô­pi­tal de la ville, elle à la Sé­cu­ri­té so­ciale. Em­ma­nuel fait du théâtre et joue du pia­no. En pre­mière, on le pré­sente au concours gé­né­ral. La même an­née, il tombe amou­reux d’une en­sei­gnante, Bri­gitte, qui de­vien­dra sa femme. Na­jat rentre chez elle après les cours. Elle a res­sen­ti des pin­ce­ments en re­gar­dant des gar­çons, mais ces choses-là ne peuvent al­ler bien loin...

Quatre ki­lo­mètres. Ils se connaî­tront adultes, en 2012, quand elle se­ra porte-pa­role du gou­ver­ne­ment de Fran­çois Hol­lande et lui se­cré­taire gé­né­ral ad­joint de l’Ély­sée. On ne sait pas, à re­gar­der ce par­cours, si la France est en­viable, puisque tout se ter­mine en haut de la Ré­pu­blique, ou cruelle, puis­qu’il faut le pou­voir pour qu’une bru­nette et un blon­di­net fi­nissent par se par­ler.

Je tu­toie Ma­cron et je tu­toie Val­laud-Bel­ka­cem. C’est un ef­fet de l’âge, du mé­tier de jour­na­liste. De ses dé­for­ma­tions. Ou de la sym­pa­thie. Je la connais mieux, elle, ins­tal­lée en po­li­tique de­puis plus long­temps que lui, ap­pa­ru plus ré­cem­ment dans nos pay­sages, mais avec quel cu­lot ! Em­ma­nuel prend ; Na­jat at­tend. Elle monte dans les trains qui passent à sa por­tée comme pas­sa­gère de son am­bi­tion. Il se sent par­tout comme chez lui, tran­quille adulte comme il l’était ado­les­cent, puisque le monde lui était pro­mis. Ces choses-là viennent de loin.

Le père aux mains de bat­toir

«Je n’ai au­cun sou­ve­nir du centre d’Amiens, me ra­conte un jour Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem. Je m’en suis ren­du compte en y re­tour­nant comme mi­nistre. Je tra­ver­sais des rues qui ne me di­saient rien. Mes re­pères étaient au nord, dans mon quar­tier. Le reste de la ville, je n’y al­lais pas, tout sim­ple­ment. » Amiens sait mas­quer ses frac­tures. Dé­suète par en­droits, char­mante sou­vent, des mai­sons de maître d’une dou­ceur sur­an­née. Du centre, on ne voit pas que la ci­té fut in­dus­trielle, long­temps gou­ver­née par le Par­ti com­mu­niste. La Somme est la fron­tière entre deux mondes. Après la ri­vière, une route monte vers Le Pi­geon­nier, plus pim­pant qu’en l’en­fance de Na­jat, mais plus iso­lé. La pis­cine du quar­tier, su­perbe avec un bas­sin de plon­gée, était sur­nom­mée, dans l’autre Amiens, « la pis­cine des Arabes », puis­qu’on fai­sait « tout pour eux ». Là où elle a été construite, il y avait ja­dis des jeux pour en­fants.

Na­jat est ar­ri­vée ici pour s on e ntrée au C P. Au­pa­ra­vant, elle avait vé­cu à Ab­be­ville. Avant en­core, au Ma­roc, à Be­ni Chi­ker, dans le Rif, la ma­trice de sa fa­mille. « Je suis une en­fant du re­grou­pe­ment fa­mi­lial », a-t- elle lan­cé à l’été 2016. Le Rif est une ré­gion mal­com­mode, ré­vol­tée et pu­nie par la France co­lo­niale lors de la guerre d’Ab­del­krim, dans les an­nées 1920, puis par la mo­nar­chie alaouite. Quand on est ri­fain, on su­bit ou on part, pour se nour­rir, par fra­tries en­tières, par villages par­fois. Ce même été 2016, après l’at­ten­tat de Nice, dans l’am­biance de deuil et de mi­sère qui s’em­pa­rait du pays, la mi­nistre a com­men­cé à écrire un livre po­li­tique et de mé­moires qui sor­ti­ra chez Gras­set ce prin­temps. Elle a for­cé ses re­te­nues pour par­ler d’elle, la pe­tite Ma­ro­caine ar­ra­chée au so­leil pour de­ve­nir fran­çaise. Il fal­lait que des peurs mau­vaises étreignent le pays, que l’on se mette à craindre ou dé­tes­ter ce qu’elle

était – une im­mi­grée, une mu­sul­mane – pour qu’elle ac­cepte de trans­gres­ser le ta­bou de la dis­cré­tion.

Ils sont trois frères Bel­ka­cem qui vont, dans les an­nées 1970, cher­cher for­tune en Pi­car­die. Sa­lam, puis Mo­ha­med et le père de Na­jat, Ah­med, aux mains de bat­toir, ces mains qui sont un trait fa­mi­lial. Na­jat, ça m’a tou­jours frap­pé, a des mains plus fortes que sa sil­houette. Des pro­lé­taires. Tra­vailler dans les usines de Pi­car­die : Va­léo, Goo­dyear, qui fe­ront plus tard des drames in­dus­triels. On fait ve­nir les femmes, les en­fants, des pe­tits naissent en France. Avec le HLM vient l’apai­se­ment. « On ne sa­vait pas ce qu’avaient vé­cu nos pa­rents quand ils ha­bi­taient dans des foyers d’im­mi­grés, iso­lés, dit Yous­sef, un cou­sin de Na­jat. Dans leur culture, on ne dit pas. On est sur terre pour tra­vailler et pour nour­rir les siens. » En une gé­né­ra­tion, les Ri­fains font gran­dir des comp­tables et des profs de sport, une mi­nistre et des avo­cats, des com­mer­çants et un met­teur en scène de théâtre, Ka­rim, un jeune frère de Na­jat. Yous­sef a fait de la boxe fran­çaise et de la com­mu­ni­ca­tion. Il vou­drait écrire sur le quar­tier, « avant que ce­la parte avec nos pa­rents ».

Les Ma­cron sont pi­cards. Ils ont souf­fert un autre exil, en 1976. Dans une fa­mille de mé­de­cin, ne pas voir que quelque chose va de tra­vers au mo­ment d’une gros­sesse, lais­ser fi­ler une in­fec­tion ? Jean-Mi­chel Ma­cron et son épouse Fran­çoise at­ten­daient une pe­tite fille. Le bé­bé est mort-né. Em­ma­nuel est l’en­fant d’après. Fran­çoise porte la bles­sure. Chaque mois de fé­vrier, la dou­leur est lan­ci­nante. Re­trai­tée au­jourd’hui – grand-mère épa­nouie, me dit- elle –, elle ex­hale une souf­france en sus­pen­sion que je res­sens le jour où je la ren­contre, parce qu’elle veut me par­ler de son fils. « Je ne sup­porte plus qu’on ra­conte n’im­porte quoi sur Em­ma­nuel ! Com­ment Mi­chel On­fray peut-il dire qu’il n’a pas fait d’études de phi­lo­so­phie ? Com­ment Étienne Ba­li­bar ou­blie- t-il qu’il a lui-même di­ri­gé ses tra­vaux ? » De­puis qu’Em­ma­nuel est de­ve­nu l’am­bi­tieux de la Ré­pu­blique, il prend des coups. Fran­çoise compte sur notre ren­contre pour ré­ta­blir la vé­ri­té. Elle est ve­nue avec des notes, des do­cu­ments. « Em­ma­nuel me dit de ne pas faire at­ten­tion à ce que je lis... – Il a rai­son. Plus vite vous se­rez in­dif­fé­rente, mieux ça se­ra. – Mais dire qu’il n’a pas étu­dié la phi­lo ? Quel sens ce­la peut-il avoir ?

– Pour On­fray ou Ba­li­bar – un po­pu­liste en co­lère et un mar­xiste pas gué­ri – Em­ma­nuel est un ban­quier, un so­cial­li­bé­ral, un en­ne­mi ! »

Le bruit est ar­ri­vé à Amiens : d’émi­nents so­cia­listes ri­ca­naient à Pa­ris en mur­mu­rant que leur fils était un ho­mo­sexuel hon­teux. « C’est le jeu, lui dis-je. Em­ma­nuel les me­nace ; ils veulent l’af­fai­blir, l’éner­ver. Vous n’ima­gi­nez pas la mé­dio­cri­té de ce monde. »

Je ne sais pas si ce­la console Fran­çoise. Elle est à vif comme une mère peut l’être. Jean-Mi­chel, le père, est plus pe­tit qu’Em­ma­nuel mais lui res­semble pour­tant, avec plus de co­lère. Très culti­vé, dé­tes­tant la po­li­tique et les po­li­ti­ciens. Il n’a pas com­pris ce que son fils fai­sait avec Hol­lande. Il ne voit pas non plus ce qu’il fa­brique dans des ma­ga­zines. Son fils se sert sou­vent de Bri­gitte pour faire pas­ser des mes­sages. Jean-Mi­chel Ma­cron est un homme qui a du mal avec l’époque. « L’école ne fait plus son tra­vail, l’uni­ver­si­té non plus, dit-il. On n’élève plus les jeunes hors de leur condi­tion ! » Je ra­conte à Ma­cron les ré­flexions de son père : « Il est de­ve­nu de droite ! » dis-je. Em­ma­nuel dé­ment : « Non. Il a cru à l’ex­cel­lence et à la Ré­pu­blique, et il a vu ce qu’il construi­sait être abî­mé par la mol­lesse po­li­tique. »

Em­ma­nuel Ma­cron ne m’a pas beau­coup don­né de son en­fance. « J’ai un rap­port né­vro­tique à ce que tu fais, m’ex­plique-t-il. J’ai tou­jours consi­dé­ré que l’in­time, ce que je suis au plus pro­fond, est dis­so­cié de mes ac­ti­vi­tés pu­bliques. C’était dé­jà vrai dans mon en­fance. » Il y a chez cet homme sou­riant une étran­ge­té dif­fuse. Ses vieux en­sei­gnants se sou­viennent d’un en­fant brillant, qui in­tel­lec­tua­li­sait les choses. Les livres et la musique étaient un uni­vers à sa di­men­sion. Quand la fa­meuse loi Ma­cron a dû pas­ser par la ruse consti­tu­tion­nelle du 49.3, im­po­sée dans un vote blo­qué alors qu’Em­ma­nuel pen­sait convaincre l’As­sem­blée na­tio­nale, il s’est conso­lé en jouant du pia­no : l’homme ébran­lé re­trou­vait le pe­tit gar­çon qui s’ac­cro­chait au Con­ser­va­toire. C’est ain­si que Bri­gitte, son épouse, a com­pris qu’il n’al­lait pas bien. Elle l’a dit à ses pa­rents. On est tou­jours, adulte, un en­fant pour le­quel on s’in­quiète.

Un ro­man dans le ti­roir

Il fut un temps où la France y croyait. La cé­sure so­ciale est une grille fal­la­cieuse. Il y a trente ans, cha­cun de son cô­té de la Somme, la même en­vie pous­sait ou­vriers du Pi­geon­nier et bour­geois d’Hen­ri­ville à in­ven­ter un ave­nir plus riche. Ah­med Bel­ka­cem écu­mait la bra­de­rie de la ville – la « Ré­de­rie », le mot vient du vieux fran­çais et évoque le rêve ou l’ex­tra­va­gance – pour rap­por­ter des livres à ses filles. « Des caisses de livres, lit­té­ra­le­ment des bou­quins au ki­lo »,

« JE TROUVENI TROPQUE JE N’AI FAIT NI TROP PEU DE BÊ­TISES. » Ex­trait d’une ré­dac­tion de sixième de Na­jat Bel­ka­cem

se sou­vient Fa­ti­ha, son aî­née. Ah­med Bel­ka­cem ne plai­san­tait pas avec l’ordre. Il sa­vait com­bien de temps il fal­lait aux filles pour ren­trer du col­lège et le re­tard n’était pas une op­tion. Mais lire était une li­ber­té sou­hai­table. Fa­ti­ha et Na­jat li­raient et se­raient bonnes élèves. Rien ne leur se­rait im­pos­sible, même si beau­coup leur était in­ter­dit. Fa­ti­ha et Na­jat li­saient la nuit, à la lueur d’une lampe de poche, les livres de la Ré­de­rie, puis ceux du bi­blio­bus qui s’ar­rê­tait au coeur du quar­tier.

Em­ma­nuel li­sait aus­si. Dans sa de­meure d’adulte, au Tou­quet, cette ex­crois­sance de l’Amiens bour­geois sur la côte, il a ra­pa­trié la bi­blio­thèque de sa grand-mère, Ger­maine No­guès. Ma­nette – on ap­pe­lait ain­si la prin­ci­pale de col­lège à la re­traite ori­gi­naire des Hautes-Py­ré­nées – lui of­frit un monde : ses vieilles « col­lec­tions blanches » de Gal­li­mard, dont il se construi­sait un lan­gage que les autres en­fants igno­raient. À 11 ans, il s’était en­chan­té à la lec­ture de La Sym­pho­nie pas­to­rale d’An­dré Gide et des Contes de la bé­casse de Guy de Mau­pas­sant. Il res­te­rait pré­coce. La mai­son pa­ter­nelle n’était pas en reste. Jean-Mi­chel fai­sait du grec avec lui. « Em­ma­nuel était cu­rieux, dit-il. C’était une éponge. Il a tou­jours pris tout ce qu’il pou­vait prendre de ceux qu’il cô­toyait. » Au­tour de l’en­fant se jouait une sourde com­pé­ti­tion. Ma­nette avait choi­si Em­ma­nuel entre tous ses pe­tits- en­fants, le nour­ris­sant de tra­vail jusque pen­dant les va­cances fa­mi­liales dans les Py­ré­nées. « Quand il a gran­di, ça a conti­nué, se sou­vient une cou­sine. Elle lui fai­sait des fiches de lec­ture quand il était à l’ENA parce qu’il n’avait plus le temps de tout lire. » Rien n’est faux, mais il n’y a pas que ça. Fran­çoise : « Il n’était pas en­fer­mé. Il sor­tait. Il jouait aux boules. Il al­lait à la pêche. »

Quand je ren­contre les pa­rents d’Em­ma­nuel, un manque se des­sine. Ils doivent se re­trou­ver dans le ré­cit de leur fils. Il leur a échap­pé de­puis long­temps, dans ses amours et dans ses choix : Ma­nette, puis Bri­gitte, comme si d’autres adultes avaient pris leur place. Em­ma­nuel les a au­to­ri­sés à me voir pour ce­la : ils en ont be­soin. Quand il était pe­tit, Jean-Mi­chel se fâ­chait avec sa bel­le­mère pour qu’elle lui rende « Ma­nu ». Ger­maine l’en­va­his­sait. Fran­çoise in­siste : « Non, nous n’étions pas des pa­rents aus­tères qui ont aban­don­né leur fils à sa grand-mère ! Non, il n’a pas été ques­tion qu’elle l’adopte ! » Alors qu’Em­ma­nuel était col­lé­gien, ses pa­rents ont vi­si­té le Mexique. Ils en ont ra­con­té as­sez pour que l’en­fant parte en ob­ses­sion. Il a lu Serge Gru­zins­ki, l’his­to­rien du mé­tis­sage la­ti­no-amé­ri­cain, et écrit un ro­man, Ba­by­lone Ba­by­lone, l’his­toire du der­nier In­dien avant l’ex­ter­mi­na­tion par les sol­dats de Cor­tez. Il l’a pro­po­sé à l’édi­teur Jean-Marc Ro­berts, qui l’a re­fu­sé gen­ti­ment. Fran­çoise garde la nos­tal­gie de l’écri­vain que son fils n’est pas de­ve­nu.

On ne dit pas « pal­lier à »

Je ne connais pas les pa­rents de Na­jat. Na­jat a du mal avec ces his­toires. Elle se pro­tège et pro­tège les siens. Il y a quelques an­nées, sa mère est ve­nue vivre avec elle, à Lyon, après s’être sé­pa­rée de son ma­ri. Na­jat l’a alors ins­crite à des cours de fran­çais. Ah­med était de­ve­nu autre. Na­jat n’en parle pas. Elle évoque sa mère, son op­ti­misme et son cou­rage. Fa­ti­ha parle plus de son père. Elle seule re­voit Ah­med, sexa­gé­naire au­jourd’hui, qui vit entre le Ma­roc et Amiens. Nul ne sait ce qu’il pense quand il voit sa ca­dette au som­met de ce pays.

L’ab­sence du père met un voile sur l’en­fance ? Dom­mage. Alors la fa­mille est forte. On va au bord de la mer. On fré­quente les cou­sins. On re­crée au Pi­geon­nier un pe­tit Rif avec ses rites. « On cé­lé­brait les nais­sances, les bap­têmes, se sou­vient Yous­sef, le cou­sin. Des en­fants nais­saient en France. On tuait le mou­ton ! » Il y avait des fermes au nord d’Amiens où les hommes al­laient cher­cher les bêtes pour l’Aïd et les fêtes. L’is­lam n’était pas un su­jet. L’is­la­mo­pho­bie, une hy­po­thèse. Le ra­cisme, un nuage in­cer­tain. « Si tu n’es pas sage, on va cher­cher Le Pen », di­sait- on à Yous­sef dans son en­fance. Au col­lège, Ra­phaël Vi­latte, fils de la prof de musique, en­fant de mi­li­tants com­mu­nistes, ta­qui­nait Fa­ti­ha pen­dant le ra­ma­dan. « Tu vas de­voir te­nir jus­qu’à ce soir, ça va être dur ! »

Quand j’ai connu Na­jat, à Pa­ris, elle jeû­nait pen­dant le mois sa­cré. Elle a lais­sé la cou­tume en route. Elle s’est mou­lée na­tu­rel­le­ment dans les ca­nons du dé­sir ré­pu­bli­cain. So­cia­liste, bonne élève, ma­riage exo­game avec un énarque lan­dais. Je prends un ca­fé avec elle, un ma­tin de sep­tembre, à son mi­nis­tère. Elle me montre son bu­reau, qui fut ce­lui de Jean Zay, mi­nistre de l’édu­ca­tion du Front po­pu­laire. On parle po­li­tique et un peu plus. Elle vient de se lâ­cher dans L’Obs contre le dis­cours ul­tra­laïque de son pre­mier mi­nistre : « Ma­nuel Valls a son iden­ti­té po­li­tique. Pour lui, l’es­sor de l’is­lam ra­di­cal est le com­bat cen­tral. Pour moi, la so­cié­té fran­çaise est d’abord mi­née par le re­pli iden­ti­taire, le res­sen­ti­ment à l’égard des mu­sul­mans. » Elle dit « les mu­sul­mans » et l’on se de­mande si elle pense « nous ». Moi, alors, ayant re­pé­ré la date : « Au fait, bon Aïd ! » Elle : « Ah oui, je dois ap­pe­ler ma mère pour le lui sou­hai­ter ! » Quelques jours plus tard, j’ap­prends par Fa­ti­ha que la fa­mille s’était re­trou­vée la veille, chez elle, en ban­lieue pa­ri­sienne, pour cé­lé­brer la fête avec un jour d’avance. Na­jat y as­sis­tait. Elle ne me l’a pas dit.

Na­jat se pro­tège dans une mé­moire ra­pié­cée. Elle a tant ou­blié des lieux et des gens, mais rit quand je les lui rap­pelle. « Tu as vu, Laurent ? s’amuse-t- elle. C’est énorme ! » Laurent Ma­gnier, fils de ban­quier et au­jourd’hui ban­quier lui-même, que ses pa­rents avaient lais­sé étu­dier dans un quar­tier po­pu­laire, était l’amou­reux pla­to­nique de Na­jat. « J’ai gar­dé d’elle le sou­ve­nir de son rire en cas­cade, dit-il. Elle était vive, brillante ! » Laurent est tou­jours épris de Na­jat, mais aus­si ho­mo­sexuel et ma­rié. Que sa co­pine de classe, porte-pa­role du gou­ver­ne­ment au mo­ment du ma­riage pour tous, ait in­car­né sa li­bé­ra­tion, est un en­chan­te­ment. « Toute ma vie, j’ai en­ten­du des choses ignobles ; c’est Na­jat qui m’a ren­du ma di­gni­té ! » Elle est ra­vie : « Laurent est ma­rié ? C’est énorme ! » Elle re­trouve une pho­to, elle aux che­veux longs et fri­sés, lui en cra­vate, à une ré­pé­ti­tion théâ­trale or­ga­ni­sée par une as­so­cia­tion lo­cale, Théâtre 80, qui a chan­gé ja­dis quelques vies.

Mi­nistre, Na­jat s’est fâ­chée un jour contre l’éco­no­miste Tho­mas Pi­ket­ty, qui pré­ten­dait vaincre l’in­éga­li­té en ar­ra­chant

les en­fants pauvres aux écoles de leurs quar­tiers. Elle fut heu­reuse dans ses écoles. Au coeur du Pi­geon­nier, le col­lège Cé­sar-Franck a dé­sor­mais une ré­pu­ta­tion contras­tée. Quand on en­tend que ce­la chauffe à Amiens, Na­jat se de­mande tou­jours si c’est ar­ri­vé chez elle. Mais de son temps, on es­pé­rait en­core. L’im­mi­gra­tion se mê­lait aux classes po­pu­laires pi­cardes et les en­fants de la cam­pagne re­joi­gnaient les Ma­ro­cains en classe. L’école fonc­tion­nait. En sixième, en no­vembre 1988, Na­jat doit dis­ser­ter sur « les bê­tises ». « D’après mon ju­ge­ment, je trouve que je n’ai fait ni trop ni trop peu de bê­tises, écri­vait- elle. Mes pa­rents ne m’ont ja­mais ra­con­té que j’étais in­to­lé­rable. » Les textes sont char­mants. En mars 1989, sur les jouets : « Il y avait une pou­pée que j’ai­mais beau­coup. Je lui ai tou­jours prê­té plus d’at­ten­tion qu’aux autres que je consi­dé­rais comme de simples jouets. Mais celle- ci était pour moi un être hu­main. Lorsque j’étais triste, la prendre dans mes bras était pour moi une grande conso­la­tion. » En cin­quième, Na­jat planche sur l’éco­lo­gie, pour une bro­chure pé­da­go­gique. « Le bois, l’arbre, la fo­rêt ont long­temps été sans se­cours, im­puis­sants, aban­don­nés aux mains des hommes. Mais pour­quoi s’en prend- on à eux ? » Sa langue est celle d’une jeune lec­trice. Rien ne trans­pa­raît de ses ori­gines. « On ne dit pas “pal­lier à” », souffle- t- elle à Ma­rie-Laure Clerc, fille d’un res­pon­sable d’Em­maüs, qui de­vient sa meilleure amie en sixième. La ga­mine est ad­mi­ra­tive : « Tu parles comme un livre. »

Dé­ca­lage ? Au même âge, le col­lé­gien Ma­cron lit Le Roi des aulnes de Mi­chel Tour­nier, Les Nour­ri­tures ter­restres d’An­dré Gide, Re­né Char ou Paul Éluard, et che­mine en avant de ses ca­ma­rades. Au­tant Em­ma­nuel sort de la norme, au­tant Na­jat y as­pire. Elle n’a pas le choix de la transgression. Fa­ti­ha ouvre les portes. L’école est le lieu de la seule li­ber­té en­vi­sa­geable. Au ly­cée, l’aî­née ai­me­rait pas­ser en sec­tion lit­té­raire mais l’éta­blis­se­ment où elle s’épa­noui­rait, Madeleine-Mi­che­lis, est trop éloi­gné du quar­tier. Elle fe­ra sciences- éco à De­lambre. À la mai­son, les pa­rents parlent ber­bère entre eux et avec Fa­ti­ha. Na­jat veut par­ler fran­çais à sa mère. Les soeurs Bel­ka­cem sont vives à l’ex­té­rieur, Fa­ti­ha plus que Na­jat, mais ap­pré­hendent les li­mites. On ap­prend les fron­tières du di­cible. Ce qui est de la mai­son et ce qui est de l’école. Ce qui est comme tout le monde et ce qui n’ap­par­tient qu’à soi.

Ma­rie-Laure, la meilleure amie, tient un jour­nal. « Na­jat est ma su­per- co­pine, écri­vait- elle. Elle est hy­per- ex­tra- gé­niale. On a les mêmes am­bi­tions. » Les­quelles ? « On vou­lait de­ve­nir ma­gi­ciennes », me dit celle qui est au­jourd’hui pro­fes­seur do­cu­men­ta­liste à Or­léans. Elles fai­saient des concours de 20 sur 20 en classe. Elles se ca­chaient dans les es­ca­liers pour ne pas sor­tir en ré­créa­tion. Des an­nées plus tard, Na­jat, mi­nistre, a de­man­dé à Ma­rie-Laure de re­ve­nir avec elle à Amiens. Ma­rie-Laure a alors dé­cou­vert une Na­jat dont elle igno­rait tout, quand son amie et sa suite ont vi­si­té une as­so­cia­tion dont le res­pon­sable al­lait être dé­co­ré par la mi­nistre. L’Al­co, l’As­so­cia­tion des langues et cultures d’ori­gine, avait été aus­si im­por­tante pour Na­jat que Ma­rie-Laure, mais celle- ci n’en sa­vait rien. Mo­ha­med El Hi­ba était un gau­chiste ma­ro­cain des an­nées d’uto­pie, qui pré­fé­ra la France à la po­lice du roi. Dans les an­nées 1970, il crée l’Al­co à Amiens-Nord avec des amis – mi­li­tants ca­tho­liques ou is­sus de l’im­mi­gra­tion – afin de pré­pa­rer les jeunes pour le re­tour au pays. « On pen­sait que les fa­milles re­par­ti­raient. Il fal­lait gar­der le lien avec le Por­tu­gal, le Cap-Vert ou le Ma­roc, en­sei­gner les langues... » Le re­tour n’au­ra pas lieu mais l’Al­co de­vient un point fixe. Une tante de Na­jat, Mi­mount, y tra­vaille. « On sa­vait qu’il y avait quelque chose à faire pour les filles, pour qu’elles sortent de chez elles, se sou­vient Mo­ha­med El Hi­ba. On a fait pas­ser le mes­sage : on al­lait ou­vrir un ate­lier seule­ment pour les filles, et on y fe­rait de la bro­de­rie ! Des pa­rents ont cru que ça va­lo­ri­se­rait leurs filles de sa­voir bro­der, le jour où il fau­drait les ma­rier ! » La tante Mi­mount est dé­sor­mais ac­tive au sein de la com­mu­nau­té mu­sul­mane. La re­li­gion a pris sa place au quar­tier, comme en té­moignent les femmes voi­lées dans les rues. L’Al­co n’a pas chan­gé. Au sous- sol, il y a vingt­cinq ans, Na­jat et Fa­ti­ha fai­saient de la bro­de­rie, mais pas seule­ment. Elles res­pi­raient, échap­pant aux fa­milles ou à l’en­fer­me­ment. Elles met­taient de la musique, dan­saient, chan­taient. C’était à elles. El Hi­ba et son équipe les pro­té­geaient. Ma­rie-Laure ne pou­vait- elle pas le de­vi­ner ? Les in­times sont dis­so­ciés.

Per­cu­té par une voi­ture

ÀLa Pro­vi­dence, Em­ma­nuel est un bon ca­ma­rade. Il passe sa co­pie ou ex­plique ce qu’il a su avant les autres. On n’ima­gine pas de mé­chan­ce­té à « La Pro’ ». C’est un ly­cée-mo­nu­ment re­cons­truit après la guerre, do­té d’une salle de spec­tacle de six cents places. Dans les an­nées 1950, le fu­tur écri­vain Vla­di­mir Vol­koff y a en­sei­gné l’an­glais et trans­mis son amour du théâtre. Sur les pho­tos de classe des an­nées 1990, quand Em­ma­nuel est au ly­cée, « La Pro’ » est un monde blanc. Jean-Mi­chel et Fran­çoise l’ont choi­si par com­mo­di­té, ils ha­bi­taient tout près. Ma­nette avait aver­ti son gendre et sa fille : le ni­veau du col­lège de zone n’était pas très bon sauf si Em­ma­nuel pre­nait al­le­mand pre­mière langue. « Je vou­lais qu’il fasse an­glais, dit Jean-Mi­chel. Je n’avais pas en­vie de cette ruse. » Na­jat a fait al­le­mand pre­mière langue.

Em­ma­nuel tra­verse La Pro­vi­dence avec grâce. Les en­sei­gnants sont sou­vent des ca­tho­liques en­ga­gés, que l’on re­trouve chan­tant dans des choeurs d’église ou mi­li­tant pour les mi­grants au Se­cours ca­tho­lique. Les élèves sont amié­nois, d’une

bour­geoi­sie qui se pro­tège par­fois des in­dis­ci­pli­nés pa­ri­siens ou lillois pla­cés par leur fa­mille. L’ins­truc­tion re­li­gieuse est fa­cul­ta­tive. Quand ils gran­dissent, les élèves prennent leurs ha­bi­tudes dans les ca­fés de la place Gam­bet­ta et, pour les plus chan­ceux, en s’in­vi­tant dans les vil­las du Tou­quet. Em­ma­nuel marque ce monde sans en être vrai­ment. Il n’ap­prend pas grand- chose, tant il sait dé­jà. Il a lu le pro­gramme avant la ren­trée. « C’était l’élève qui res­tait avec moi pour dis­cu­ter sé­rieu­se­ment », se sou­vient Marc De­fer­nand, qui fut son pro­fes­seur d’his­toire. Le gar­çon re­garde les adultes dans les yeux. Un pro­fes­seur de la­tin ex­plique- t- il, pour faire simple, qu’une forme gram­ma­ti­cale se re­trouve dans tous les textes qu’ils étu­die­ront ? Une se­maine plus tard, Em­ma­nuel vient le voir avec un contre- exemple. Il ne pa­rade pas, ni ne raille. Les adultes en parlent chez eux. « Ma fille a souf­fert de mon ad­mi­ra­tion pour Em­ma­nuel, se sou­vient Léo­nard Ter­noy, pro­fes­seur de lettres au­jourd’hui re­trai­té. Elle avait un an de plus. Elle pré­pa­rait son bac fran­çais et je par­lais à table du jeune Ma­cron, ce gar­çon ex­cep­tion­nel. »

Ce­la forge un rap­port au monde d’avoir tou­jours ren­con­tré l’ap­pro­ba­tion. Pré­ci­sons : l’ap­pro­ba­tion et la re­con­nais­sance des gens plus âgés. Com­plé­tons : de n’ap­pré­cier, au fond, que cette va­li­da­tion, ve­nue d’êtres hu­mains ayant plus vé­cu que lui. « Em­ma­nuel a tou­jours été adulte », disent ses pa­rents. Il ne choi­si­ra, long­temps, que des an­ciens, dont il pour­ra s’en­ri­chir. Sa grand­mère. Ses en­sei­gnants. Bri­gitte bien­tôt. Plus tard, à Pa­ris, le phi­lo­sophe Paul Ri­coeur dont il se­ra l’as­sis­tant. L’homme d’af­faires Hen­ry Her­mand, qui vient de mou­rir, no­na­gé­naire, en no­vembre 2016 : son té­moin de ma­riage. Ce­la com­mence tôt. Jeune homme – je pa­rie sans risque –, ses contem­po­rains ne le pas­sion­naient pas. Le res­sen­taient-ils ? « Em­ma­nuel sait vous don­ner l’im­pres­sion que vous êtes im­por­tant », dit Jean-Mi­chel. « Em­ma­nuel est un ac­teur, pré­cise Marc De­fer­nand. Il jouait aus­si par­mi nous. Quand il fai­sait un ex­po­sé brillant, il le jouait ! »

Ceux qui sont autres ap­prennent d’ins­tinct à se faire par­don­ner. À La Pro­vi­dence, Em­ma­nuel at­tire des élèves qui se piquent d’ai­mer les livres et en­tendent par­ler d’un ga­min qui a lu Le Roi des aulnes. Em­ma­nuel ne force rien. L’aime-t- on tou­jours ? À la fin des an­nées sco­laires, les élèves se dé­di­cacent les pho­tos de classe. En pre­mière, à un ca­ma­rade au­jourd’hui phar­ma­cien, Em­ma­nuel concocte un hom­mage éla­bo­ré, où il évoque le mot « ou­li­pien » d’un autre ami... Ou­li­po, l’ou­vroir de lit­té­ra­ture po­ten­tielle, cette école de dé­con­trac­tion de l’écri­ture à la­quelle par­ti­ci­pa Georges Pe­rec, était fa­mi­lière à Em­ma­nuel. Pas aux autres. « J’ai dû al­ler cher­cher le dic­tion­naire pour com­prendre », dit le com­père.

« Le seul pro­blème d’Em­ma­nuel, à l’époque, et sans doute aus­si au­jourd’hui, c’était de gé­rer l’échec », dit Re­naud Dar­te­velle. Ce pro­fes­seur d’his­toire en Es­sonne fut l’ami d’Em­ma­nuel à La Pro­vi­dence : Re­naud se sou­vient – ces choses-là res­tent – d’un mo­ment de la classe de cin­quième, quand les élèves, mon­tant To­paze de Mar­cel Pa­gnol, n’avaient pas re­te­nu Em­ma­nuel pour le rô­le­titre. « Em­ma­nuel était très gen­til ; il avait plein de co­pains. Sim­ple­ment, on ne l’avait pas choi­si. Il y avait une cris­pa­tion, un éton­ne­ment, comme si les lois de l’uni­vers ne fonc­tion­naient plus. La pre­mière place, qui lui re­ve­nait na­tu­rel­le­ment, lui échap­pait ! » Deux ans plus tard, Em­ma­nuel prend les de­vants. Avec Dar­te­velle, ils montent Jacques et son maître de Mi­lan Kun­de­ra, d’après Di­de­rot. Ils se sont dis­tri­bué les rôles. C’était plus sûr.

À l’ado­les­cence, Em­ma­nuel tombe amou­reux. Elle s’ap­pelle Anne-Laure. Elle est juive. Il a des gestes ro­man­tiques et lui écrit de belles lettres. Un jour, il sort de chez elle, la tête dans les nuages. Une voi­ture le per­cute ; il n’a rien vu ve­nir. Il en fe­rait, des bê­tises ? Est-il à ce point dans son propre spec­tacle, en­chan­té ? Le théâtre est ce qui émeut Em­ma­nuel. Il est un ado­les­cent en che­mise blanche et aux che­veux fous. On s’évade du monde ou on prend une op­tion sur ce qu’il se­ra. es an­nées-là, l’his­toire s’em­balle. Le com­mu­nisme s’ef­fondre alors qu’Em­ma­nuel et Na­jat ont 12 ans. À Cé­sar-Franck, la pro­fes­seur d’al­le­mand ras­semble ses élèves quand le mur de Ber­lin tombe : « Vous vous sou­vien­drez que vous vi­vez un jour his­to­rique. » Na­jat se rap­pelle : « Elle nous avait sen­si­bi­li­sés avant même la chute du mur. Elle nous mon­trait des images de ki­lo­mètres de bar­be­lés, de grillage, de mi­ra­dors... » Deux ans plus tard, quand com­mence la guerre du Golfe, au Pi­geon­nier, on fait des pro­vi­sions. Les gens du Rif gardent la peur de man­quer che­villée au corps.

Au centre-ville, on n’a pas peur. On parle po­li­tique comme des en­fants bien édu­qués. Re­naud Dar­te­velle s’amuse d’avoir un co­pain de gauche. « C’était la pre­mière fois que je ren­con­trais quel­qu’un qui di­sait Mit- ter-rand, pas “mi­trand”, comme chez moi, dans les fa­milles de droite qui ne l’ai­maient pas. » Em­ma­nuel aime bien Hen­ri Em­ma­nuel­li, le ru­gueux Lan­dais qui tient la juste ligne, en ce temps-là. Il l’imite par­fois. L’his­toire est es­piègle. Avant de cam­per à l’aile gauche du Par­ti so­cia­liste, Em­ma­nuel­li a été ban­quier. Chez Roth­schild. Qua­si­ment là où, plus tard – autre temps, autre struc­ture, mais le même nom – Ma­cron, jeune adulte, de­vien­dra riche. Autre ha­sard ? Quand Jacques At­ta­li, in­tel­lec­tuel pro­li­fique qui conseilla Fran­çois Mit­ter­rand, pu­blie Ver­ba­tim, ses Mé­moires de la pré­si­dence so­cia­liste, Em­ma­nuel, 15 ans, est fas­ci­né. « Il di­sait le plus grand bien d’At­ta­li, as­sure Dar­te­velle. Il ad­mi­rait ce­lui qui avait réus­si à être si proche du pou­voir, en fai­sant pas­ser ses idées ! » Em­ma­nuel connaî­tra At­ta­li, qui le re­com­man­de­ra chez Roth­schild, jus­te­ment ! Et le pren­dra en 2007 dans sa Com­mis­sion pour la li­bé­ra­tion de la crois­sance fran­çaise...

DES­TINS CROISÉS Em­ma­nuel Ma­cron et Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem. Ici, le 10 sep­tembre 2015, lors d’un som­met fran­co­pa­les­ti­nien à Pa­ris : il est alors mi­nistre de l’éco­no­mie, elle de l’édu­ca­tion.

L’ÂGE TENDRE Pho­tos d’en­fance d’Em­ma­nuel Ma­cron et Na­jat Bel­ka­cem.

À L’ÉCOLE DU POU­VOIR Après des études de droit, Na­jat a in­té­gré Sciences Po en 2000.

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