JULIANNE MOORE

QUI A DIT QUE LES FEMMES DE 50 ANS N’AVAIENT AU­CUN AVENIR ?

Vanity Fair (France) - - La Une -

« J’ai tout fait à l’en­vers »

« Je ne t’écri­rai plus, je n’en ai plus be­soin. »

— CL AUDE BAR ZOT T I

par­fai­te­ment ac­cor­dée à son teint lu­mi­nes­cent constel­lé de taches de rous­seur et à ses yeux ka­ki. C’est Julianne Moore, l’ac­trice de Loin du pa­ra­dis et de The Big Le­bows­ki, vue plus ré­cem­ment dans Maps to the Stars ou Hun­ger Games. Le dis­cret tres­saille­ment gé­né­ral qui se fait sen­tir à son pas­sage ne trompe pas : sa pré­sence donne un pe­tit goût d’ex­cep­tion à cette bras­se­rie pa­ri­sienne près du Pa­lais-Royal, trans­for­mée en stu­dio pho­to éphé­mère avec ven­ti­los de ri­gueur à fond tan­dis qu’au de­hors, le vent de mars souffle de tout son coeur. Mais le froid ne semble pas la gê­ner plus que ce­la. Entre les séances pho­to, elle se ré­chauffe d’un thé, sans prê­ter at­ten­tion au fait qu’elle s’est ins­tal­lée à ca­li­four­chon au- des­sus de la grosse pou­belle du buf­fet ré­gie – qu’une jeune femme de l’équipe s’em­pres­se­ra de faire glis­ser su­brep­ti­ce­ment hors de vue. Mais Julianne Moore est tout en­tière ab­sor­bée par les pho­tos de ses en­fants, qu’elle fait dé­fi­ler sur son Iphone pour les mon­trer à un ami ve­nu la sa­luer. On sent la grande ha­bi­tude de ces mo­ments de tran­si­tion, d’at­tente, d’in­con­fort, qui sont le lot quo­ti­dien des ac­trices quand elles ne sont pas en re­pré­sen­ta­tion glit­ter sur un quel­conque ta­pis rouge.

Peu de temps après, la robe de créa­teur en­vo­lée (dé­jà ren­voyée à son pro­prié­taire), voi­là la co­mé­dienne as­sise en tailleur face à moi dans un pei­gnoir éponge blanc, contente comme une ga­mine de boire un Co­ca Light : « Ce­la fait une éter­ni­té que je n’ai pas bu de so­da, mais là, j’ai vrai­ment be­soin de ca­féine ! » S’il est évident que Julianne Moore, 56 ans, somp­tueu­se­ment belle, n’a eu re­cours à au­cun sou­tien chi­rur­gi­cal pour ca­mou­fler les em­preintes du temps, la contre­par­tie semble être qu’elle ne tran­sige pas avec son hy­giène de vie. Elle est d’ailleurs connue pour don­ner ses in­ter­views à New York tou­jours dans le même ca­fé, à cô­té de chez elle, où elle com­mande in­va­ria­ble­ment une ome­lette blancs d’oeufs- épi­nards.

Mais au­jourd’hui, ca­féine et as­par­tam pour­ront être d’une cer­taine uti­li­té pour cette bête de tra­vail, qui a at­ter­ri de New York dans l’après-mi­di, en­chaî­né les pho­tos dès sa des­cente d’avion et s’ap­prête à être l’hô­tesse d’une soi­rée or­ga­ni­sée par L’Oréal Pa­ris en plein coeur de cette di­lu­vienne Fa­shion Week, afin de re­mettre un prix à un jeune créa­teur émergent, le L’Oréal Pa­ris Fa­shion Grant. Avant de re­prendre l’avion dès le len­de­main et de re­trou­ver son tour­nage en cours le sur­len­de­main. Voi­là comment Julianne Moore oc­cupe ses week- ends. Elle est égé­rie de la marque de cos­mé­tiques de­puis quelques an­nées et se prête à ce genre d’exer­cice avec en­thou­siasme, d’au­tant qu’elle « adore la mode ! » et se dit « tou­jours in­tri­guée par ce be­soin que nous, êtres hu­mains, avons de dé­co­rer les choses : nous-mêmes, notre vi­sage, notre mai­son, notre nour­ri­ture ». Elle pour­suit : « Ce­la sa­tis­fait quelque chose chez nous, si­non on ne le fe­rait pas. Cet ins­tinct m’in­té­resse. » For­cé­ment, par­ler mode avec la muse ab­so­lue du ci­né­ma in­dé­pen­dant amé­ri­cain peut se ré­vé­ler un exer­cice plus cé­ré­bral qu’on avait pu l’ima­gi­ner.

Cé­ré­brale, l’ac­trice l’est, mais pas in­tel­lo, et sur­tout pas sec­taire : les ci­né­philes l’adulent, mais elle fait rê­ver les mé­na­gères du monde en­tier dans des pubs pour ma­quillage L’Oréal Pa­ris. Elle al­terne films d’au­teur et block­bus­ters avec dex­té­ri­té et, avec plus de soixante longs-mé­trages à son ac­tif en vingt- cinq ans, elle est la seule co­mé­dienne à avoir été sa­crée meilleure ac­trice aux fes­ti­vals de Cannes, Ve­nise et Ber­lin, sans comp­ter un os­car en 2015. Elle est pour­tant moins connue qu’An­ge­li­na Jo­lie, par exemple. Se­rait- elle la plus belle ano­ma­lie du ci­né­ma amé­ri­cain ?

La sin­gu­la­ri­té de Julianne Moore se fait jour dès l’ado­les­cence : per­sonne au­tour d’elle qui soit de près ou de loin dans le show­bu­si­ness. Sa mère est as­sis­tante so­ciale, son père juge dans l’ar­mée et la fa­mille dé­mé­nage sou­vent, au gré de ses af­fec­ta­tions. À l’école puis au ly­cée, évi­dem­ment, les quo­li­bets sur la rous­seur de la jeune fille ne manquent pas. « J’étais vrai­ment la rouquine binoclarde du cam­pus, se sou­vient l’ac­trice. En plus, je n’étais pas du genre spor­tif. Ce n’est pas faute d’avoir es­sayé, mais je n’ai ja­mais réus­si à in­té­grer l’équipe des cheer­lea­ders ! Après avoir été re­je­tées de par­tout, nous avons donc dé­ci­dé, avec deux co­pines, de ten­ter notre chance au club de théâtre... » La pe­tite rousse raillée et mal ajus­tée aux ri­tuels so­ciaux ly­céens trouve là une forme d’ex­pres­sion na­tu­relle : elle a un don, tout sim­ple­ment, que ne tarde pas à dé­ce­ler la prof de théâtre, qui l’en­cou­rage éner­gi­que­ment. « J’ai tou­jours ai­mé les his­toires, pour­suit l’ac­trice. En­fant, j’étais une lec­trice in­vé­té­rée,

« Il fait si froid... On se croi­rait dans une gare ! » Un cou­rant d’air roux fris­son­nant vient de pas­ser de­vant nous, en robe vert bou­teille

« Au ly­cée, j’étais LA ROUQUINE BINOCLARDE. Les cheer­lea­ders n’ont ja­mais vou­lu de moi. » Julianne Moore

c’était un re­fuge qui me sta­bi­li­sait face à nos nom­breux dé­mé­na­ge­ments. En jouant, je me suis re­trou­vée à l’in­té­rieur de ces his­toires, j’ai ai­mé en com­prendre la pul­sa­tion in­terne, comme si elles me chu­cho­taient à l’oreille. Ce­la me plai­sait. Beau­coup. » Elle s’ap­pelle en­core Ju­lie Anne Smith, n’est pas ve­nue du man­ne­qui­nat, n’a pas été re­pé­rée par une di­rec­trice de cas­ting à la sor­tie du ly­cée : elle s’est in­ven­tée, dé­ci­dée ac­trice elle-même, à la seule lu­mière de sa vo­ca­tion... de sa can­deur, aus­si. « Quand je vois au­jourd’hui mes deux en­fants, Ca­leb et Liv, res­pec­ti­ve­ment 19 et 15 ans, qui ont l’âge au­quel j’ai dé­ci­dé de faire ça de ma vie, je me dis que j’étais com­plè­te­ment in­cons­ciente ! En­fin, bref, de­puis, les choses se sont en­chaî­nées... et me voi­là ici au­jourd’hui ! » ponc­tue Julianne Moore d’un éclat de rire. Mais quelques étapes manquent tout de même pour faire de Ju­lie Smith la ru­ti­lante quin­qua­gé­naire qui se tient face à nous, ses yeux verts tou­jours lé­gè­re­ment plis­sés quand elle vous re­garde, comme dans une at­ten­tion in­tense et per­ma­nente au monde, tan­dis qu’au de­hors on en­tend dé­jà le frois­se­ment de la foule pa­ri­sienne se pres­ser aux portes d’un évé­ne­ment dont elle se­ra dans quelques ins­tants l’hô­tesse ac­cla­mée, lar­ge­ment scru­tée et pas­sa­ble­ment jet­lag­gée.

Quatre mi­nutes d’en­gueu­lade fesses à l’air

Vers 20 ans, elle s’ins­talle à New York, vi­vote entre em­plois de ser­veuse et quelques ca­chets dans des pu­bli­ci­tés quand on lui pro­pose un contrat de trois ans dans le soap ope­ra As the World Turns, une de ces fic­tions à l’eau de rose et à la lon­gé­vi­té sur­réa­liste (celle- ci du­re­ra cin­quante- quatre ans et peut se tar­guer d’avoir mis en scène le pre­mier couple gay de l’his­toire du feuille­ton) dif­fu­sées dans l’après­mi­di à des­ti­na­tion des femmes au foyer. Elle doit y in­car­ner des ju­melles, l’une an­gé­lique et l’autre per­verse. Loin de mé­pri­ser cette pre­mière ex­pé­rience, elle y ap­prend la ra­pi­di­té, l’ef­fi­ca­ci­té. Elle réa­lise sur­tout com­bien il est dif­fi­cile de se mou­voir face à la ca­mé­ra et non plus sur les planches d’une scène de théâtre. Chaque soir, en ren­trant chez elle, elle re­garde l’épi­sode du jour à la té­lé­vi­sion et trouve quelque chose à cor­ri­ger pour le len­de­main : « C’est ul­tra­for­ma­teur, il faut être flexible dans ses ins­tincts de jeu, par­ve­nir à faire fonc­tion­ner à l’écran des in­trigues pas tou­jours cré­dibles ! Par­fois, vous vous plan­tez en beau­té. Mais l’avan­tage de cette époque pré-re­play, c’est que ça pas­sait une fois, et en­suite : pfuitt, ou­blié ! »

Sur­tout, le bou­lot lui per­met d’éco­no­mi­ser de l’ar­gent et, si­tôt ter­mi­né, de re­ve­nir au théâtre dans des aven­tures aus­si pas­sion­nantes que sous-payées, en par­ti­cu­lier un ate­lier au­tour d’Oncle Va­nia sous la di­rec­tion du met­teur en scène ex­pé­ri­men­tal Andre Gre­go­ry. La troupe ré­pète la pièce pen­dant cinq ans sans ja­mais la re­pré­sen­ter : c’est le pro­ces­sus de ré­pé­ti­tions qui est le spec­tacle lui-même. Julianne Moore s’éclate dans ce work in pro­gress per­ma­nent, où elle peut ex­plo­rer l’éven­tail des pos­sibles d’une même scène, d’un même dia­logue. Quelques spec­ta­teurs sont tout de même in­vi­tés à as­sis­ter aux ses­sions : par­mi eux, le ci­néaste Ro­bert Alt­man, que Julianne Moore vé­nère de­puis qu’elle a dé­cou­vert ses films des an­nées 1970 et leurs hé­roïnes fron­deuses, comme Shel­ley Du­vall ou Sis­sy Spa­cek. Il ne peut que re­mar­quer son tem­pé­ra­ment en­tier et sa pré­sence par­ti­cu­lière, sa vo­lon­té de fer af­fi­chée sur son pe­tit vi­sage poin­tu et pâle. Il lui offre un rôle dans Short Cuts, film cho­ral où elle in­carne une ar­tiste-peintre en pleine crise ma­ri­tale, jus­qu’à une mé­mo­rable scène de mé­nage où elle n’est vê­tue que d’un T-shirt, sans cu­lotte. Plus de quatre mi­nutes d’en­gueu­lade

avec Mat­thew Mo­dine, jouées en­tiè­re­ment fesses à l’air et toute toi­son pu­bienne flam­boyante de­hors : « Je ne me suis pas po­sé de ques­tions, j’avais une confiance ab­so­lue en Bob Alt­man. Avec cette scène, il vou­lait dire quelque chose sur l’in­ti­mi­té d’un couple, à un mo­ment de leur re­la­tion qui est émo­tion­nel­le­ment très in­flam­mable. Pour moi, cu­lotte ou pas, c’est tout ce qui comp­tait. » Sa ré­pu­ta­tion d’ac­trice aven­tu­reuse et en­ga­gée, qui la sui­vra pen­dant toute sa car­rière, est dé­jà conte­nue dans cette scène. Ro­bert Alt­man dit d’elle à l’époque : « Con­trai­re­ment à beau­coup d’autres, Julianne n’est pas ac­trice pour le gla­mour, mais pour jouer. C’est ce qu’elle aime. Elle n’est pas du genre à dire “Oh non, je ne vais pas être à mon avan­tage dans ce rôle, je pré­fère ne pas le faire.” »

Todd Haynes, jeune ci­néaste in­dé­pen­dant et ra­di­cal (il a réa­li­sé son film de fin d’études sur la des­ti­née tra­gique de la chan­teuse Ka­ren Car­pen­ter en­tiè­re­ment avec des pou­pées Bar­bie), est in­tri­gué par le buzz qui com­mence à en­tou­rer cette nou­velle ve­nue et se fait pro­je­ter un pré­mon­tage de Short Cuts. Joint par té­lé­phone à New York alors qu’il ter­mine le mixage de son pro­chain film (avec... Julianne Moore), il se sou­vient : « J’avais ra­re­ment vu de pres­ta­tion plus cou­ra­geuse que ce qu’elle fai­sait dans Short Cuts et quand elle a au­di­tion­né pour mon film Safe, j’ai car­ré­ment eu une révélation. Je n’ai ja­mais re­vé­cu quelque chose d’une telle in­ten­si­té de toute ma car­rière. Elle avait tout com­pris au per­son­nage. » Film puis­sant et pla­cide, Safe (1995) ra­conte l’his­toire d’une femme au foyer ai­sée de la ban­lieue de Los An­geles, toute dé­vo­lue à la dé­co­ra­tion de sa luxueuse mai­son, qui se re­trouve sou­dain agres­sée par la pol­lu­tion, les pro­duits chi­miques, et se met à dé­ve­lop­per une ma­la­die bi­zarre et in­si­dieuse. À l’époque vu comme une pa­ra­bole sur le si­da, le film ap­pa­raît au­jourd’hui sur­tout comme un constat sur la toxi­ci­té de la vie moderne et de l’Ame­ri­can way of life. « C’est un rôle très dif­fi­cile, pour­suit Todd Haynes, ce­lui d’un per­son­nage qui “dis­pa­raît” presque de­vant nos yeux au fil du film, qui en­tre­tient avec lui-même et le monde une non-re­la­tion. Il fal­lait que Julianne cultive une pré­sence très dé­li­cate à l’écran, qu’elle n’en fasse sur­tout pas trop. C’est au pu­blic de com­prendre cer­taines choses par lui-même, pas au per­son­nage de les lui souf­fler à l’oreille. Julianne ne sur­joue ja­mais, ne sur­ligne ja­mais ses ef­fets. C’est en­core au­jourd’hui sa marque de fa­brique : elle sait à quelle

« Quand elle a au­di­tion­né pour mon film Safe, j’ai car­ré­ment eu UNE RÉVÉLATION. La plus in­tense de ma car­rière. » Todd Haynes réa­li­sa­teur

dis­tance exac­te­ment doit être créé un per­son­nage de ci­né­ma. » La fa­bri­ca­tion de Safe n’est pas des plus fa­ciles : le film, somp­tueux plas­ti­que­ment, est pour­tant fi­nan­cé pour moins d’un mil­lion de dol­lars et le tour­nage sans cesse in­ter­rom­pu par les ré­pliques du grand trem­ble­ment de terre de 1994 qui a ra­va­gé la Ca­li­for­nie. Au fes­ti­val de Sun­dance, les spec­ta­teurs sortent par poi­gnées pen­dant la pro­jec­tion. Le ma­na­ger de Moore l’ap­pelle pour la conso­ler : « C’est un dé­sastre, mais le pro­chain mar­che­ra mieux. » Il se trouve que Safe est de­ve­nu, de­puis lors, un film culte de l’his­toire ré­cente du ci­né­ma amé­ri­cain.

De­puis ces aven­tures sis­miques, Julianne Moore et Todd Haynes ont conser­vé une re­la­tion unique, tour­nant en­semble très ré­gu­liè­re­ment, no­tam­ment dans le tout frais Won­ders­truck (en com­pé­ti­tion of­fi­cielle au Fes­ti­val de Cannes) et Loin du pa­ra­dis, splen­deur cruelle en Tech­ni­co­lor dans le­quel ils ex­plorent en­semble les an­nées 1950 cor­se­tées de l’Amé­rique et le par­fum des vieux mé­los hol­ly­woo­diens, à par­tir d’un per­son­nage de « des­pe­rate hou­se­wife » qui tombe amou­reuse de son jar­di­nier noir. Mais Safe res­te­ra tou­jours un sou­ve­nir à part pour elle, son pre­mier rôle prin­ci­pal, le pre­mier film où elle est, lit­té­ra­le­ment, de tous les plans.

L’art du grand écart

E ntre 1993 et 1995, Short Cuts, Safe et Va­nya, 42e rue (adap­ta­tion par Louis Malle de l’ate­lier d’Andre Gre­go­ry) sortent les uns après les autres, avec une ré­gu­la­ri­té de mé­tro­nome, of­frant à Julianne Moore une vi­si­bi­li­té cer­taine : « Cette conjonc­tion a fait que, tout à coup, j’avais une car­rière de ci­né­ma pos­sible de­vant moi. » Elle hé­rite sur­tout d’un sta­tut à part : la voi­là in­tro­ni­sée muse du ci­né­ma in­dé­pen­dant, à un mo­ment où ce­lui- ci vit un âge d’or. « Au­jourd’hui c’est très dif­fé­rent, même le ci­né­ma in­die doit faire de l’ar­gent, ex­plique Julianne Moore, ce qui est une équa­tion in­te­nable. Beau­coup de gens plus jeunes re­grettent d’avoir ra­té cette pé­riode de li­ber­té ar­tis­tique in­croyable, qui a vrai­ment fa­çon­né mon re­gard sur ma car­rière : je pou­vais faire cer­tains films pour moi, d’autres pour ga­gner ma vie. » Ce nou­veau souffle du ci­né­ma amé­ri­cain, elle l’in­carne avec un en­ga­ge­ment to­tal, sans pour au­tant tour­ner le dos aux pro­jets plus com­mer­ciaux. C’est ce qui fait sa griffe et l’un des se­crets de son éton­nante pro­duc­ti­vi­té. Tout comme Julianne Moore ne se fo­ca­lise pas for­cé­ment sur les pre­miers rôles, s’as­su­rant une pré­sence qua­si constante sur les écrans, elle sait dire oui à Da­vid Cro­nen­berg et à Ste­ven Spiel­berg, à Paul Tho­mas An­der­son au­tant qu’à Rid­ley Scott, à The Big Le­bows­ki comme à la sa­ga « Hun­ger Games ». C’est ain­si qu’elle a construit son équi­libre. La même an­née, elle est ca­pable de se faire cour­ser par des pté­ro­dac­tyles dans la suite de Ju­ras­sic Park et de don­ner vie à une ac­trice por­no co­caï­no­mane bri­sée par l’ab­sence de son en­fant dans Boo­gie Nights ; de trom­per Steve Ca­rell dans la co­mé­die fa­mi­liale à suc­cès Cra­zy, Stu­pid, Love et d’in­ter­ro­ger le couple qu’elle forme avec An­nette Be­ning dans un film in­ti­miste sur l’ho­mo­pa­ren­ta­li­té, Tout va bien ! The Kids Are All Right.

Cet art du grand écart, elle l’a tou­jours pra­ti­qué, de­puis qu’elle a fait ses dé­buts dans Le Fu­gi­tif avec Har­ri­son Ford, juste avant de tour­ner Safe. C’est de­ve­nu sa fa­çon or­ga­nique d’en­vi­sa­ger son mé­tier : « Je n’ai ja­mais eu de vi­sion glo­bale, la plu­part de mes choix sont mo­ti­vés par ce que je viens de faire. Si je sors d’un pe­tit film in­dé­pen­dant où je me suis pe­lée de froid pen­dant tout le tour­nage, je vais dire oui au confort d’un gros film. Au contraire, si je viens de faire un film com­mer­cial, j’ai en­vie d’ex­pri­mer des choses plus in­times, plus sin­cères, dans le sui­vant. » La voi­là donc qui, de­puis vingt- cinq ans, vi­site tous les genres du ci­né­ma, tous les styles de réa­li­sa­teurs comme on voya­ge­rait de pays en pays. Un sou­ve­nir de son en­fance pas­sée à dé­mé­na­ger ? Pos­sible.

Outre cette élas­ti­ci­té folle, l’ac­trice amé­ri­caine en­tre­tient un rap­port au corps to­ta­le­ment dé­com­plexé. Dé­bu­ter à moi­tié nue dans un film de Ro­bert Alt­man ne vous éti­quette pas de la même ma­nière que d’avoir été ré­vé­lée en pe­tite te­nue chez Paul Ve­rhoe­ven (pé­riode amé­ri­caine) ou Adrian Lyne. Sou­vent dé­vê­tue, elle ne se­ra ja­mais ca­ta­lo­guée sex kit­ten comme ont pu l’être Sha­ron Stone, Kim Ba­sin­ger ou Eli­za­beth Berk­ley. Nue dans des pubs pour les bi­joux Bul­ga­ri ou dans The Big Le­bows­ki, as­sise sur les toi­lettes en proie à des pro­blèmes gas­triques dans Maps to the Stars ou en­core dans de nom­breuses re­cons­ti­tu­tions de scènes X dans Boo­gie Nights, elle est par­ve­nue à ce que son corps ne soit ja­mais un objet sexuel. Juste un ou­til de tra­vail.

D’une cer­taine ma­nière, la belle rouquine s’ex­pose beau­coup plus en ac­cep­tant des rôles ris­qués de femmes fra­gi­li­sées, bles­sées, com­plexes, en proie à la ma­la­die (Safe et Still Alice, qui lui vaut un os­car en 2015), à l’étouf­fe­ment des conve­nances (Loin du pa­ra­dis) ou à la so­li­tude ta­pie der­rière les ap­pa­rences, comme dans le pre­mier film de Tom Ford, A Single Man : elle y in­carne une beau­té vieillis­sante, qui ca­moufle son amour déses­pé­ré pour son ami gay der­rière les vo­lutes de ses ci­ga­rettes mauves, les litres de laque de son im­pec­cable chou­croute six­ties et un épais mas­ca­ra qu’elle s’in­ter­di­ra de gâ­cher par des larmes in­utiles. La vraie nu­di­té, c’est celle des sen­ti­ments, évi­dem­ment.

Le créa­teur de mode de­ve­nu réa­li­sa­teur ad­mire Moore de­puis tou­jours et cultive en plus un sé­rieux pen­chant pour les rousses, comme l’a confir­mé le choix d’Amy Adams dans Noc­tur­nal Ani­mals, son der­nier film : « Oui, les rousses ont une ci­né­gé­nie in­croyable, le contraste avec leur teint et n’im­porte quel ar­rière-plan fait des étin­celles. Il se passe quelque chose à l’image avec une rousse. Mais si Julianne avait été brune, je l’au­rais tout de même vou­lue pour mon pre­mier film », ex­plique- t-il de­puis Los An­geles, entre deux avions, de sa voix si re­con­nais­sable de chat hyp­no­ti­seur. « Ce que j’aime sur­tout, c’est la fé­mi­ni­té qu’elle dé­gage, car elle se connaît, elle est sûre d’elle. Beau­coup d’ac­trices sont très égo­cen­trées, mais Julianne est la fille la plus nor­male pos­sible, elle a les pieds sur terre. Si vous êtes as­sis à cô­té d’elle à un dî­ner, im­pos­sible de de­vi­ner ce qu’elle fait dans la vie : elle peut par­ler po­li­tique, meubles de­si­gn, ar­chi­tec­ture, elle est pas­sion­née de mode, d’ac­tua­li­té. Les grandes co­mé­diennes ne se re­gardent pas le nom­bril, mais elles savent re­gar­der le monde et la vie. C’est de ça qu’elles nour­rissent leurs rôles. »

« Elle n’a sur­tout au­cune va­ni­té, ren­ché­rit Todd Haynes. Créer des per­son­nages de soi- di­sant “femmes fortes” qui la confortent dans ses convic­tions mo­rales ou sa vi­sion du monde, elle n’en a que faire. » Au­cune ré­ti­cence, donc, à ac­cep­ter chez Da­vid Cro­nen­berg le rôle d’ac­trice sur le re­tour de Maps to the Stars, qui lui a of­fert le prix d’in­ter­pré­ta­tion à Cannes : une has been trop blonde, trop né­vro­sée, aux sou­tiens- gorge trop pi­geon­nants et aux illu­sions per­dues de­puis trop long­temps. Un rôle tout près du pré­ci­pice, de ce spectre ef­frayant qui guette toutes les ac­trices amé­ri­caines après 40 ans. Elle le fait comme une ca­thar­sis, pour conju­rer le sort, peut- être, elle qui tourne en­core trois à quatre films par an.

Cette an­goisse, in­évi­table chez toutes celles qui font son mé­tier, Moore l’a par­ta­gée avec son ami Tom Ford il y a quelques an­nées, mais il l’a ras­su­rée : « Je lui ai dit : “Quand une ac­trice a réus­si à éta­blir qu’elle est une grande, plus rien ne peut lui ar­ri­ver.” Me­ryl Streep, Ju­di Dench, He­len Mir­ren sont en sé­cu­ri­té : elles pour­ront tra­vailler, si elles le sou­haitent, jus­qu’à leur mort. Mal­heu­reu­se­ment, dans notre culture, de nom­breuses car­rières s’in­ter­rompent à la qua­ran­taine. Mais ce sont celles dont les ac­trices ont plus comp­té sur leur beau­té que sur leur ca­pa­ci­té à jouer vrai­ment. Il y a ce mo­ment, à Hol­ly­wood, où soit vous êtes “safe”, soit vous êtes fi­nie. Julianne est hors de dan­ger, elle a pas­sé ce cap il y a long­temps. » En s’im­po­sant comme l’une des meilleures de sa gé­né­ra­tion.

« J’ai tout fait à l’en­vers de toute fa­çon ! J’ai com­men­cé à être connue après 33 ans, j’ai eu mon pre­mier en­fant à 37 ans, mon ma­ri [le réa­li­sa­teur Bart Freund­lich] a neuf ans de moins que moi et plus je vieillis, plus je tourne ! » ré­sume-t- elle sans am­bages. His­toire de faire un peu plus men­tir les fu­nestes pro­phé­ties hol­ly­woo­diennes sur le vieillis­se­ment des ac­trices, elle est même de­ve­nue égé­rie de L’Oréal Pa­ris alors qu’elle avait dé­pas­sé la cin­quan­taine. Elle qui a fi­na­le­ment tou­jours été « trop vieille pour être une star­lette » se dit fière d’of­frir aux femmes une al­ter­na­tive d’iden­ti­fi­ca­tion au cô­té de créa­tures de tous les âges, et, sur­tout, de toutes les cou­leurs de peau, ce qui semble te­nir par­ti­cu­liè­re­ment à coeur à celle qui ne cache pas ses pen­chants dé­mo­crates, s’en­gage dans la lutte contre la vente des armes dans son pays et a sau­té dans un bus avec ma­ri et fille pour al­ler dé­fi­ler à Wa­shing­ton lors de la Wo­men’s March en jan­vier.

Julianne Moore a com­men­cé à écrire des livres pour en­fants quand les siens étaient petits et en par­ti­cu­lier un en hom­mage à sa mère écos­saise, My Mom is a Fo­rei­gner, But Not to Me (ma mère est une étran­gère, mais pas pour moi) : « Je suis amé­ri­caine de la pre­mière gé­né­ra­tion. Quand je vois toute cette éner­gie dé­pen­sée à re­pous­ser les gens des États-Unis, je trouve ce­la in­nom­mable. Je suis très cho­quée et dé­çue par l’élec­tion de Trump, bien sûr, mais j’ai l’im­pres­sion que ce­la a ré­veillé les consciences, ce­la nous a ren­dus moins com­plai­sants. On est en train de com­prendre qu’il va nous fal­loir tra­vailler dur pour re­con­qué­rir ce qui nous sem­blait ac­quis. » Long si­lence lourd et pen­sif. Comme si elle ten­tait de se convaincre elle-même.

Le pei­gnoir blanc a fait son temps, il est à pré­sent l’heure d’en­fi­ler une autre robe, tou­jours verte mais cou­leur amande, cette fois, pour al­ler au- de­vant des fes­ti­vi­tés du soir. De loin, on la ver­ra dis­tri­buer sou­rires et petits mots gra­cieux et tomber dans les bras d’Isa­belle Hup­pert, avec qui elle par­tage plus que la rous­seur : même exi­gence, même goût du dan­ger. Le sens du contrôle, très exa­cer­bé chez notre Is’Hup na­tio­nale, est ce qui semble les dif­fé­ren­cier pour­tant, même si Julianne Moore a trou­vé le do­sage par­fait pour vivre une vie d’ac­trice en se pro­té­geant des écueils af­fé­rents. Si elle adore se « dé­co­rer » en créa­ture gla­mour sur les ta­pis rouges, elle n’est ja­mais la cible des pa­pa­raz­zis, con­trai­re­ment à Ni­cole Kid­man et les autres ; et sans doute parce qu’elle a une vie très tran­quille, elle in­jecte dans ses rôles la dose de fo­lie et de fê­lure qui la fait sor­tir du lot, quand cer­taines co­mé­diennes aux exis­tences par­fois ac­ci­den­tées craignent de se perdre dans un rôle trop dangereux. « Je ne suis pas une cé­lé­bri­té et ce­la me va très bien », a- t- elle l’ha­bi­tude d’af­fir­mer. Non, juste une ac­trice. Une pure ac­trice. De­ve­nue un peu star quand même, mais sur le tard, ce qui peut évi­ter, la ma­tu­ri­té ai­dant, de se lais­ser rous­sir trop près du bû­cher des va­ni­tés. �

« J’aime la fé­mi­ni­té que dé­gage Julianne. ELLE SE CONNAÎT, elle est sûre d’elle. » Tom Ford di­rec­teur ar­tis­tique et réa­li­sa­teur

ÉLU ma­ga­zine de l’an­née

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