L’ESPION QUI PEUT FAIRE TOMBER TRUMP

Vanity Fair (France) - - La Une - ILLUS­TRA­TION GÉRALDINE RI­CHARD

Au dé­but du mois de jan­vier, l’an­cien agent bri­tan­nique Ch­ris­to­pher Steele s’éva­po­rait mys­té­rieu­se­ment avec femme et en­fants. Sa der­nière mis­sion : une en­quête ex­plo­sive sur les liens sul­fu­reux entre le nou­veau pré­sident amé­ri­cain et la Rus­sie. HOWARD BLUM a re­mon­té la piste d’un homme sans doute trop cu­rieux.

C’ est une plaque énig­ma­tique à l’en­trée d’une élé­gante mai­son vic­to­rienne de Londres : « Or­bis Bu­si­ness In­tel­li­gence ». Or­bis, qui si­gni­fie « cercle » en la­tin, évoque au sens large le monde ; mais « in­tel­li­gence » veut dire « ren­sei­gne­ment » en an­glais. Quels ser­vices pro­pose cette en­tre­prise au nom vo­lon­tai­re­ment am­bi­gu ? Est- ce une agence de publicité ? Un ca­bi­net d’au­dit ? Un groupe de conseil en ma­na­ge­ment ?

Les ini­tiés le savent : Or­bis est l’une de ces nou­velles of­fi­cines de ren­sei­gne­ment pri­vé, sec­teur en plein es­sor où des trans­fuges de l’es­pion­nage et d’an­ciens jour­na­listes mènent de dis­crètes mis­sions pour le compte de di­ri­geants de mul­ti­na­tio­nales. Les fon­da­teurs, qui ont tous été for­més par les ser­vices se­crets, ont une so­lide ex­pé­rience des dos­siers sen­sibles. Do­ré­na­vant, ils font à peu près la même chose, mais pour des clients pri­vés qui les ré­mu­nèrent gras­se­ment.

À com­men­cer par Ch­ris­to­pher Steele, l’un des créa­teurs d’Or­bis. Après des études à Cam­bridge, il a conseillé les forces spé­ciales bri­tan­niques pour les opé­ra­tions en Af­gha­nis­tan, tra­vaillé comme agent in­fil­tré à Mos­cou puis di­ri­gé le bu­reau du MI6 en Rus­sie, ce qui ne l’em­pêche pas d’être au­jourd’hui un par­fait père de fa­mille équi­pé de quatre en­fants, d’une nou­velle épouse, de trois chats et d’une su­perbe ré­si­dence dans le Sur­rey, ban­lieue chic de Londres. Par une belle jour­née de juin 2016, Ch­ris­to­pher était confor­ta­ble­ment ins­tal­lé de­vant son or­di­na­teur quand il a re­çu un étrange ap­pel pro­ve­nant d’une vieille connais­sance aux États-Unis. On lui de­man­dait de tra­vailler sur un nou­veau dos­sier. À cet ins­tant, il était loin de se dou­ter que cette af­faire al­lait mettre à jour les liens entre Do­nald Trump et le Krem­lin, ques­tion­ner la lé­gi­ti­mi­té de l’élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine, en­traî­ner des au­di­tions au Con­grès, pous­ser le FBI à lan­cer des in­ves­ti­ga­tions et me­ner à la mort mys­té­rieuse d’un an­cien gé­né­ral du FSB (l’agence de ren­sei­gne­ment russe qui a pris la suite du KGB). Il n’ima­gi­nait pas non plus qu’à cause de tout ça, il se­rait obli­gé de dis­pa­raître de la cir­cu­la­tion.

Au bout du fil, Glenn Simp­son, un an­cien jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion. Steele et lui ont bien des res­sem­blances : même té­na­ci­té, même mé­ti­cu­lo­si­té, même ob­ses­sion du se­cret. Simp­son a tra­vaillé comme en­quê­teur aux ru­briques po­li­tique et fi­nan­cière du Wall Street Jour­nal du­rant qua­torze ans, avant de lan­cer une en­tre­prise nom­mée Fu­sion GPS, en 2011. Se­lon le des­crip­tif la­co­nique qui en est fait sur le site web, cette so­cié­té se concentre sur « la re­cherche et le ren­sei­gne­ment stra­té­gique ».

En sep­tembre 2015, alors que la cam­pagne de la pri­maire ré­pu­bli­caine bat son plein, Glenn Simp­son com­mence à mon­ter un dos­sier contre le can­di­dat Trump. Pour le compte de qui ? L’an­cien jour­na­liste re­fuse de ré­pondre. Mais d’après un de ses proches, il était payé par un élu ré­pu­bli­cain an­ti-Trump et non par le camp dé­mo­crate. Quelques mois plus tard, deux évé­ne­ments viennent mo­di­fier sa lettre de mis­sion : Trump s’est im­po­sé comme le can­di­dat des ré­pu­bli­cains et le client de Simp­son n’a plus en­vie de conti­nuer à dé­pen­ser de l’ar­gent pour rien. Le Wa­shing­ton Post s’in­té­resse dé­sor­mais aux liens fi­nan­ciers de Trump avec la Rus­sie, en pu­bliant un pre­mier ar­ticle sur la com­plai­sance du can­di­dat ré­pu­bli­cain à l’égard de Vla­di­mir Pou­tine.

Simp­son sent l’odeur du sang. Pour pour­suivre son en­quête, il se tourne vers des do­na­teurs dé­mo­crates. C’est à ce mo­ment qu’il dé­cide d’ap­pe­ler un an­cien espion ca­pable de dé­ter­rer n’im­porte quel ca­davre en Rus­sie, voire d’en en­ter­rer cer­tains : Ch­ris­to­pher Steele. Sa ques­tion tient en une phrase : peut- on prou­ver qu’il existe des re­la­tions d’af­faires entre Trump et la Rus­sie ? Lors­qu’il se lance dans cette en­quête, Steele sait qu’il ne peut pas tra­vailler sur place – le FSB le sur­veille de trop près. Mais il peut comp­ter sur une ar­mée de sources dont il a ache­té la loyau­té et les ser­vices du­rant ses longues an­nées à Mos­cou : des émi­grés russes en co­lère, des oli­garques tou­jours prêts à se rendre utiles, des dis­si­dents po­li­tiques dé­ci­dés à en dé­coudre, sans par­ler de tous les « Joes », les « in­dics » dans le jar­gon des es­pions.

Pou­tine au­rait consti­tué un dos­sier fai­sant pas­ser LES TIRADES MISOGYNES de Trump pour de ba­nales conver­sa­tions de ves­tiaires.

À quel point ces sources sont- elles fiables ? Re­gar­dons de plus près le dos­sier consti­tué par Steele. La source A dé­signe « un haut fonc­tion­naire du mi­nis­tère russe des af­faires étran­gères » tan­dis que la source B cache « un an­cien of­fi­cier su­pé­rieur, tou­jours ac­tif au Krem­lin ». L’une et l’autre af­firment que le ré­gime de Pou­tine a tout fait pour que le mil­liar­daire amé­ri­cain soit un jour re­de­vable à la Rus­sie. La source D est « un as­so­cié de Trump qui a or­ga­ni­sé des dé­pla­ce­ments à Mos­cou ». La source E, elle, dis­si­mule « une per­sonne d’ori­gine russe proche de Do­nald Trump ». Plu­tôt ba­varde, cette source. À un ami, elle a par­lé d’« un ré­seau dé­ve­lop­pé par le gou­ver­ne­ment russe pour sou­te­nir l’équipe de cam­pagne de Trump ». « C’est le ré­gime russe qui est der­rière le pi­ra­tage des e-mails du camp dé­mo­crate mis en ligne par Wi­ki­leaks, ajoute cette source. En contre­par­tie, l’équipe de Trump était d’ac­cord pour ne pas trop par­ler de l’in­ter­ven­tion russe en Ukraine du­rant les dé­bats. » Ci­tons en­fin la source F, « une em­ployée » du Ritz-Carl­ton de Mos­cou, re­cru­tée par un agent d’Or­bis « originaire de Rus­sie ».

Deux de ces sources af­firment que Do­nald Trump au­rait par­ti­ci­pé à des soi­rées très hot dans des pa­laces de Mos­cou, où le fu­tur pré­sident se se­rait adon­né à ces dé­sor­mais fa­meuses « gol­den sho­wers » en com­pa­gnie de jeunes filles. Les chambres étaient truf­fées de mi­cros et de ca­mé­ras, ce qui, d’après Steele, montre bien que le FSB avait ma­ni­gan­cé le coup. L’an­cien espion est même convain­cu que le Krem­lin dé­tient au coffre une co­pie de ces en­re­gis­tre­ments.

Plus son en­quête avance, plus il s’in­quiète. Si ses sources disent vrai, Pou­tine a consti­tué un kom­pro­mat (le mot russe pour dé­si­gner un dos­sier com­pro­met­tant mon­té contre une per­son­na­li­té) qui fe­rait pas­ser les tirades misogynes de Trump pour de ba­nales conver­sa­tions de ves­tiaires. Steele est sou­cieux. Il se de­mande quand et comment les Russes vont ex­ploi­ter ces do­cu­ments.

SRen­dez-vous se­cret à l’aé­ro­port

on pre­mier rap­port ex­plo­sif est re­mis à Simp­son le 20 juin 2016. Steele me­sure à quel point ses dé­cou­vertes sont « d’une im­por­tance ca­pi­tale, bien au- de­là de la ques­tion des par­tis po­li­tiques », di­rat-il sous cou­vert d’ano­ny­mat au ma­ga­zine amé­ri­cain Mo­ther Jones. Doit-il par­ler ou­ver­te­ment à la presse ? N’est-il pas ga­gné par la va­ni­té de l’an­cien espion à la re­traite per­sua­dé de pou­voir en­fin sau­ver le monde ? Simp­son ne risque-t-il pas de se re­tour­ner contre lui s’il ne res­pecte pas leur en­ga­ge­ment de confi­den­tia­li­té ? Après ré­flexion, Steele s’en re­met au prin­cipe des lan­ceurs d’alerte : faire pas­ser l’in­té­rêt gé­né­ral avant toute autre consi­dé­ra­tion. Il conti­nue à tra­vailler pour Simp­son, mais dé­cide pa­ral­lè­le­ment de mettre sur pied un plan d’ac­tion se­cret. Son pre­mier ré­flexe est de se tour­ner vers ses an­ciens amis de l’Eu­ra­sian Squad, cette uni­té du FBI char­gée du crime or­ga­ni­sé avec qui il a ja­dis col­la­bo­ré. Sur­prise : l’un des agents vient de prendre la tête du bu­reau du FBI de Rome. Dé­but août, Steele lui adresse une co­pie de ses deux pre­miers rap­ports re­mis à Simp­son. La ré­ac­tion est im­mé­diate : son cor­res­pon­dant lui de­mande l’en­semble du dos­sier.

Steele at­tend la suite des évé­ne­ments avec fé­bri­li­té. Mais rien ne se pro­duit – ou du moins, rien ne laisse pen­ser que le FBI s’est lan­cé sur l’une des pistes in­di­quées dans le rap­port. Le temps passe. L’élec­tion pré­si­den­tielle ap­proche. Steele com­mence à pa­ni­quer. Au même mo­ment, la po­lé­mique au­tour du pi­ra­tage des or­di­na­teurs du par­ti dé­mo­crate prend de l’am­pleur. L’an­cien espion n’a au­cun doute sur le rôle du Krem­lin dans cette af­faire. Il a même com­mu­ni­qué des preuves au FBI, mais les en- quê­teurs semblent da­van­tage pré­oc­cu­pés par un autre dos­sier, ce­lui des e-mails en­voyés par Hilla­ry Clin­ton à par­tir d’un ser­veur non sé­cu­ri­sé. Pour­quoi les au­to­ri­tés ne ma­ni­festent- elles pas plus d’in­té­rêt pour la piste russe ? Steele hé­site à prendre les de­vants : « Quelqu’un comme moi se doit de res­ter dans l’ombre », dit-il. Par­ler, ce se­rait tra­hir sa pro­fes­sion, son pas­sé, ses amis. Les es­pions, après tout, sont char­gés de gar­der les se­crets, pas de les ré­vé­ler. Mais main­te­nant que le FBI l’a lais­sé tomber, il s’in­ter­roge : à qui peut-il faire confiance ? Steele fran­chit une nou­velle étape ; par l’en­tre­mise de Simp­son, il rencontre un jour­na­liste.

Le ren­dez-vous a lieu dé­but oc­tobre à New York. Le re­por­ter s’ap­pelle Da­vid Corn. C’est le cor­res­pon­dant de Mo­ther Jones à Wa­shing­ton. Un choix pru­dent. À 58 ans, Corn a col­lec­tion­né les scoops au fil de sa car­rière. Il a même ob­te­nu le pres­ti­gieux prix George-Polk pour l’une de ses en­quêtes. Il peut se mon­trer au­to­ri­taire, in­sup­por­table dans une pro­fes­sion qui l’est tout au­tant, mais c’est aus­si un homme de pa­role. S’il pro­met de pro­té­ger une source, rien ne peut l’en dé­cou­ra­ger. Avec lui, l’iden­ti­té de Steele res­te­ra un se­cret bien gar­dé.

Corn se met au tra­vail. Pour com­men­cer, il s’ef­force de vé­ri­fier la cré­di­bi­li­té de Steele dans le monde du ren­sei­gne­ment. Mais l’hor­loge tourne : l’élec­tion est dans un mois à peine. Le 31 oc­tobre, Corn pu­blie un ar­ticle au titre peu en­ga­geant : « Un exes­pion confie au FBI des in­for­ma­tions sur une opé­ra­tion russe vi­sant à culti­ver les re­la­tions avec Do­nald Trump ». Le scoop passe in­aper­çu. Il faut dire que la pé­riode est peu pro­pice à ce genre de ré­vé­la­tions. La presse s’in­té­resse plus aux pe­tites phrases as­sas­sines entre les deux can­di­dats. L’ar­ticle de Corn contient par ailleurs trop d’in­for­ma­tions au condi­tion­nel pour que d’autres jour­na­listes lui donnent de l’écho.

Dé­but no­vembre, le re­por­ter de Mo­ther Jones com­mu­nique ses ren­sei­gne­ments à un confrère du Guar­dian, tan­dis que Simp­son re­met une ver­sion com­plète du rap­port de Steele à un ré­dac­teur en chef de la BBC. Très vite, re­lève le New York Times, les notes de l’an­cien espion « de­viennent l’un des se­crets les plus mal gar­dés de Wa­shing­ton ».

Le 8 no­vembre, Do­nald Trump est élu pré­sident des ÉtatsU­nis. Pou­tine lui adresse ses fé­li­ci­ta­tions à la té­lé­vi­sion russe

Un agent à la re­traite NE DIS­PA­RAÎT PAS DU JOUR AU LEN­DE­MAIN à moins d’avoir une bonne rai­son de le faire.

et, au même mo­ment, le Front po­pu­laire, fon­dé par le chef de l’État russe, tweete : « En­core une fois, Pou­tine rafle la mise. »

Fin no­vembre 2016, en Nou­velle-Écosse (Ca­na­da), une as­sem­blée de trois cents per­son­na­li­tés ve­nues de plus de soixante- dix pays se re­trouve pour un week- end de ré­flexion lors du Fo­rum d’Ha­li­fax sur la sé­cu­ri­té in­ter­na­tio­nale. Il y a là des uni­ver­si­taires, des hauts fonc­tion­naires, des di­ri­geants d’en­tre­prises, des jour­na­listes... On boit des cock­tails, on dîne, on or­ga­nise même une course de cinq ki­lo­mètres. Entre réunions et dé­bats fié­vreux au­tour de l’im­pro­bable pré­sident amé­ri­cain, cer­tains in­vi­tés évoquent en ca­ti­mi­ni le rap­port Steele. An­drew Wood, l’an­cien am­bas­sa­deur bri­tan­nique à Mos­cou, a bien connu l’agent Steele. Il en parle à un spé­cia­liste de la Rus­sie proche du sé­na­teur ré­pu­bli­cain John McCain, Da­vid Kra­mer. Ce­lui- ci veut en sa­voir plus. La se­maine sui­vante, il s’en­vole pour Londres. On lui dit sim­ple­ment qu’il doit re­trou­ver un homme te­nant à la main le Fi­nan­cial Times à l’ar­ri­vée des ba­gages. C’est Ch­ris­to­pher Steele. L’an­cien espion le fait mon­ter à bord de sa Land Ro­ver et l’em­mène dans sa mai­son sé­cu­ri­sée du Sur­rey.

Les deux hommes vont se par­ler du­rant des heures. L’agent lui montre son rap­port. Est- ce le même qui a cir­cu­lé dans les ré­dac­tions du Guar­dian et de Mo­ther Jones ? Mys­tère. Seule cer­ti­tude : le soir même, Kra­mer re­dé­colle pour Wa­shing­ton en em­por­tant avec lui le do­cu­ment.

Le 9 dé­cembre, le sé­na­teur McCain rencontre James Co­mey, di­rec­teur du FBI. Il lui re­met les pages dac­ty­lo­gra­phiées qui pour­raient faire tomber le pré­sident. Très vite, Ba­rack Oba­ma est in­for­mé du conte­nu des rap­ports de Steele. Dé­but 2017, c’est au tour de Do­nald Trump d’être aler­té par les quatre prin­ci­paux res­pon­sables du ren­sei­gne­ment amé­ri­cain. On lui re­met en main propre une syn­thèse de deux pages des ac­cu­sa­tions por­tées par Ch­ris­to­pher Steele.

Les do­mi­nos com­mencent à tomber. Le site d’in­for­ma­tion Buzz­feed met en ligne la to­ta­li­té du rap­port. Puis le Wall Street Jour­nal di­vulgue l’iden­ti­té de Ch­ris­to­pher Steele. Dé­sor­mais, l’an­cien agent est en dan­ger, il le sait. Dans le pas­sé,

il a lui-même di­ri­gé l’en­quête sur la mort d’Alexandre Lit­vi­nen­ko, l’ex-agent du FSB re­trou­vé em­poi­son­né dans sa voi­ture à Londres après avoir ré­vé­lé des dos­siers com­pro­met­tants pour le ré­gime russe. Steele réunit ra­pi­de­ment sa fa­mille, pro­pose à un voi­sin de veiller sur ses chats et part sans de­man­der son reste vers une des­ti­na­tion in­con­nue.

Un espion russe re­trou­vé mort dans sa voi­ture

Les pros du ren­sei­gne­ment ont une ex­pres­sion pour dé­si­gner la phase de ré­exa­men d’un dos­sier afin de vé­ri­fier sa fia­bi­li­té : « Wal­king back the cat. » Peu après l’élec­tion de Trump, de nom­breux jour­na­listes se sont de­man­dé si les af­fir­ma­tions de Steele étaient justes. Il faut dire que cer­tains élé­ments laissent per­plexe. Steele ex­plique que l’avo­cat de Trump, Mi­chael Co­hen, se se­rait ren­du à Prague en août 2016 pour un ren­dez-vous se­cret avec des re­pré­sen­tants du Krem­lin. Or l’in­té­res­sé jure n’y avoir ja­mais mis les pieds. La banque cen­sée avoir ver­sé des pots- de-vin au can­di­dat est pré­sen­tée sous le nom d’Al­fa Bank, alors que l’or­tho­graphe exacte est Al­pha Bank. À l’in­verse, d’autres élé­ments ont été confir­més. CNN a ré­vé­lé que les ser­vices de ren­sei­gne­ment amé­ri­cains ont in­ter­cep­té des conver­sa­tions entre de hauts fonc­tion­naires et des res­sor­tis­sants russes, comme l’in­di­quaient les rap­ports. Même Mos­cou semble avoir pris au sé­rieux les ac­cu­sa­tions de Steele. Oleg Ero­vin­kin, un an­cien gé­né­ral du FSB qui ap­pa­raît à plu­sieurs re­prises dans le rap­port, est re­trou­vé mort dans sa voi­ture le len­de­main de Noël. D’après la presse mos­co­vite, le FSB au­rait im­mé­dia­te­ment « lan­cé une en­quête de grande am­pleur » pour iden­ti­fier la cause de la mort et éven­tuel­le­ment re­trou­ver les cou­pables. Mais les ser­vices se­crets n’ont don­né au­cune in­for­ma­tion sur les rai­sons du dé­cès. Ero­vin­kin était-il la source B de Steele, cet « an­cien of­fi­cier su­pé­rieur, tou­jours ac­tif au Krem­lin » ? Par la suite, le FSB a ar­rê­té deux spé­cia­listes en cy­be­rat­taques et un ex­pert en sé­cu­ri­té in­for­ma­tique, en les in­cul­pant de tra­hi­son. Ces hommes étaient-ils aus­si des in­di­ca­teurs de Steele ?

Se­lon le Wa­shing­ton Post, le FBI a aus­si eu de mul­tiples contacts avec Steele dans les se­maines pré­cé­dant l’élec­tion. L’agence au­rait même ten­té de l’em­bau­cher pour qu’il conti­nue ses re­cherches. Une fois le rap­port ren­du pu­blic, les dis­cus­sions ont ces­sé, et Steele n’a ja­mais été payé pour son tra­vail.

Pour vé­ri­fier des faits dans une af­faire d’es­pion­nage, les agents éva­luent au­tant la cré­di­bi­li­té de la source que l’in­for­ma­tion elle-même. Sur ce point, il n’y a au­cune hé­si­ta­tion : ja­mais les res­pon­sables du ren­sei­gne­ment amé­ri­cain n’au­raient re­mis le rap­port Steele au som­met de l’État s’ils avaient eu le moindre doute sur les états de ser­vice et le sé­rieux de l’an­cien espion. Der­nier élé­ment qui plaide en sa fa­veur : sa ré­ac­tion. Un agent à la re­traite ne dis­pa­raît pas du jour au len­de­main en em­me­nant femme et en­fants à moins d’avoir une bonne rai­son de le faire.

Ré­flé­chir est par­fois dangereux. En par­ti­cu­lier avec le nou­veau pré­sident à la Mai­son Blanche, un homme dont les actes et la ré­pu­ta­tion font peur au monde en­tier, le tout sur fond de guerre lar­vée avec ses propres ser­vices de ren­sei­gne­ment. À ce stade, la seule chose que puissent faire les États-Unis, c’est at­tendre en se ron­geant les ongles les ré­sul­tats des en­quêtes du FBI. En es­pé­rant que la quête d’un an­cien espion so­li­taire n’au­ra pas été vaine. �

LA CIBLE Do­nald Trump au ca­pi­tole à Wa­shing­ton, le 20 jan­vier 2017.

LE BU­REAU DES LÉGENDES L’en­trée d’Or­bis Bu­si­ness In­tel­li­gence, l’agence de ren­sei­gne­ment pri­vé qui a me­né l’en­quête sur les liens entre Trump et le Krem­lin. À gauche, le com­man­di­taire : l’an­cien jour­na­liste Glenn Simp­son lors d’un col­loque in­ter­na­tio­nal à Ber­ke­ley, en avril 2009.

LE SCOOP Le 31 oc­tobre 2016, le jour­na­liste Da­vid Corn (ici à la té­lé­vi­sion amé­ri­caine) ré­vèle les liens entre Trump et la Rus­sie.

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