DELON

la po­li­tique, le métier d’ac­teur, les femmes de Sa vie...

Vanity Fair (France) - - La Une -

« Nous fûmes les gué­pards, les lions ; ceux qui nous rem­pla­ce­ront se­ront les cha­cals et les hyènes. » –GIUSEPPE TOMASI DI LAMPEDUSA

pour in­vi­ter les Fran­çais à le re­joindre et conti­nuer la lutte contre l’oc­cu­pant al­le­mand. Ce 18 juin 2017, Londres s’est dé­pla­cé à Co­lom­bey-les-Deux-Églises. Charles de Gaulle y est mort et en­ter­ré mais Alain Delon se tient face au so­leil et à la croix de Lor­raine géante qui a l’air de sur­plom­ber la France, du haut de son mon­ti­cule où les val­lons de blé s’étendent à perte de vue. Il a au­pa­ra­vant dé­po­sé une gerbe sur la tombe du gé­né­ral et s’est si­gné par deux fois sous l’oeil de quelques ba­dauds en­chan­tés qui lui de­mandent des sel­fies. Main­te­nant, il dé­clame l’ap­pel. « Moi, gé­né­ral de Gaulle, ac­tuel­le­ment à Londres, j’in­vite les of­fi­ciers et les sol­dats fran­çais qui se trouvent en ter­ri­toire bri­tan­nique ou qui vien­draient à s’y trou­ver, avec leurs armes ou sans leurs armes. » Il sou­pèse sa voix, la ra­len­tit, l’alour­dit. « J’in­vite les in­gé­nieurs et les ou­vriers spé­cia­li­sés des in­dus­tries d’ar­me­ment qui se trouvent en ter­ri­toire bri­tan­nique ou qui vien­draient à s’y trou­ver, à se mettre en rap­port avec moi. » Alain Delon, qui s’est tou­jours pris pour Alain Delon, se prend cette fois pour Charles de Gaulle. Et il est à fond. Comment ne pas l’être ? Lui qui fut le plus bel homme de la pla­nète peut bien se la jouer un peu et re­gar­der de haut la France au­tant que les champs de blé de la Hau­teMarne. Car on peut tou­jours chi­po­ter, re­la­ti­vi­ser, s’in­di­gner de la com­pa­rai­son, De Gaulle et Delon ont in­con­tes­ta­ble­ment un point com­mun : ils sont les deux Fran­çais les plus connus dans le monde.

Te­nez, d’ailleurs, le 14 juillet 1958, ils étaient en­semble. Re­né Co­ty, pré­sident de la Ré­pu­blique, et Charles de Gaulle, pré­sident du Con­seil, des­cen­daient les Champs-Ély­sées sous les ac­cla­ma­tions de la foule. Alain était là aus­si. Bon, c’est vrai, il n’était pas seul, juste un plan­ton in­con­nu par­mi des mil­liers d’ado­ra­teurs du « plus illustre des Fran­çais ». De Gaulle n’a pas re­con­nu Delon dans la foule. « For­cé­ment... m’ex­plique- t-il sur un ton docte. En 1958, Delon n’est pas Delon. Et quand il est de­ve­nu Delon, il n’a pas eu l’oc­ca­sion de ren­con­trer le gé­né­ral. » Quand donc est-il de­ve­nu Delon ? « Il ne l’est de­ve­nu vrai­ment qu’après Plein So­leil [le film de Re­né Clé­ment, sor­ti en 1960], ré­pond-il, trou­vant vi­si­ble­ment nor­mal que j’aie in­té­gré de par­ler de lui à la troi­sième per­sonne. Le film a eu un succès fou au Ja­pon. Je suis de­ve­nu un em­pe­reur là- bas. Tous les gar­çons étaient dingues de Delon, se coif­faient comme Delon. Un chauf­feur de taxi à To­kyo m’a dit : “Ah vous êtes fran­çais ? Comme Alain Delon ?” On ne connais­sait que deux noms de Fran­çais au Ja­pon : De Gaulle et Delon. » Et voi­là. La boucle est bou­clée.

L’em­pe­reur a mis une chemise de sport rose pé­tant qui jure avec ses yeux gris et son ca­na­pé rouge, dans son bu­reau pa­ri­sien du bou­le­vard Hauss­mann. C’est un mo­ment un peu par­ti­cu­lier dans la vie d’Alain Delon : il a dé­ci­dé of­fi­ciel­le­ment d’ar­rê­ter le cinéma. Il fe­ra en­core une pièce de théâtre et un der­nier film avec Pa­trice Le­conte. Et en­suite, fi­ni. Cou­pez. Clap de fin.

À 81 ans, le tour d’ho­ri­zon est vite fait : pas­sé ex­cep­tion­nel, ave­nir très moyen. Pas la peine de s’at­tar­der. Le reste, la mort et com­pa­gnie, il s’y pré­pare « sans au­cun re­gret, vu ce qu’est l’époque », comme il le ré­pète à tout bout de champ. Et, dans la phrase sui­vante, il se re­tourne comme un chat, s’illu­mine d’un sou­rire fé­lin et ajoute : « En­fin, si le film fait cinq mil­lions d’en­trées, je peux tou­jours chan­ger d’avis. »

Il y a le Delon qui énerve et le Delon qui san­glote. Le mé­ga­lo et le nos­tal­gique. Les deux ne sont pas in­com­pa­tibles et s’ali­mentent l’un l’autre. Tard dans la soi­rée, la veille de son ap­pel du 18 juin, Alain Delon est se­coué par mo­ments de san­glots étouf­fés. Nous sommes une pe­tite cen­taine de per­sonnes as­sises de­hors dans le noir, entre 23 heures et mi­nuit. Il est au pre­mier rang,

Charles de Gaulle fait sa tête des mo­ments graves. Cos­tume sombre, cra­vate et sour­cils fron­cés, il lit so­len­nel­le­ment le cé­lèbre ap­pel lan­cé à Londres sur les ondes de la BBC,

dé­jà face à cette gi­gan­tesque croix de Lor­raine qui file dans la nuit étoi­lée. On pro­jette un film sur le large mon­tant en gra­nit et les branches de la croix. La voix du com­men­taire off est celle d’Alain Delon. Alain Delon s’écoute. Il parle de De Gaulle mais il parle de lui et, à vrai dire, de nous. Le film, pe­tit bi­jou réa­li­sé par la so­cié­té Pen­seur de prod, est un ré­su­mé en son et images d’une dé­cen­nie de gaul­lisme, de 1958 à 1969, un « je me souviens » de ces six­ties joyeuses, in­ven­tives et op­ti­mistes qui conti­nue­ront à en­chan­ter même ceux qui n’étaient pas en­core nés. En une heure, tout dé­file : la po­li­tique, les ré­clames, les spea­ke­rines, les émis­sions de té­lé­vi­sion, les chan­sons cultes, les films, les ac­teurs. De Gaulle qui parle à l’ORTF en noir et blanc, le gé­né­rique de l’Eu­ro­vi­sion, « Cinq co­lonnes à la une », « Les Dos­siers de l’écran », la DS du pré­sident, le « pe­tit train » en des­sin ani­mé qui fai­sait pa­tien­ter d’un pro­gramme à l’autre, les ré­pliques des Ton­tons flin­gueurs, les fesses de Bar­dot dans Le Mé­pris de Go­dard, « Sa­lut les co­pains » sur Eu­rope 1, les in­ter­views ti­mides de Gains­bourg, John­ny Hal­ly­day et Claude Fran­çois, qui bous­culent tout, le rock’n’roll et le yé-yé, les voix de Brel, Bar­ba­ra, Gré­co et Da­li­da, les jeunes ac­teurs in­con­nus qui dé­barquent : Bel­mon­do, Delon, Ro­net... Leurs pho­tos cli­gnotent sur la croix. « Alain Delon de­vient in­con­tour­nable », com­mente Alain Delon en voix off. Et puis il y a Mai- 68, la joie li­ber­taire, « la chien­lit ». Et aus­si les morts qui scandent les an­nées, des pe­tits cer­cueils ani­més qui dé­collent comme des fu­sées le long de la croix jus­qu’aux étoiles. Édith Piaf, Gé­rard Phi­lipe... À chaque dis­pa­ri­tion, Delon, à cô­té de moi, émet une sorte de ho­quet, comme un bref cri de dou­leur. Le 28 avril 1969, De Gaulle dé­mis­sionne après son ré­fé­ren­dum per­du et s’éteint l’an­née sui­vante. « La France ne se­ra plus ja­mais ce qu’elle était », conclut la voix off de Delon, so­len­nelle. Fin. Gé­né­rique.

« Le vieux con te parle »

Delon pleure- t-il De Gaulle, lui-même, ces an­nées-là ou sa cer­taine idée de la France per­due ? Tout à la fois sans doute, car sa car­rière pro­pre­ment ex­cep­tion­nelle coïn­cide avec cette dé­cen­nie non moins ex­tra­or­di­naire que furent les an­nées 1960 en France. 1958-1969, une époque bouillon­nante prise dans l’étau du conser­va­tisme – l’in­for­ma­tion sous contrôle, la chape de plomb so­ciale qui couve en si­lence – et de l’ir­ré­pres­sible dé­sir de li­ber­té, de créa­tion, de fête aus­si. Delon est là. Fils de char­cu­tiers de Bour­gla-Reine, trop agi­té pour les études, en­ga­gé dans la ma­rine à la fin de la guerre d’In­do­chine, s’aco­qui­nant dé­jà avec la pègre à Tou­lon et à Mar­seille puis dans le quar­tier pa­ri­sien de Pi­galle, il n’a stric­te­ment au­cune idée du cinéma. Une amie ac­trice, Bri­gitte Au­bert, le pré­sente au réa­li­sa­teur Yves Al­lé­gret qui l’en­gage pour Quand la femme s’en mêle. « Je ne sa­vais rien faire, me ra­conte- t-il en me fixant avec ses yeux d’avant. Al­lé­gret m’a re­gar­dé comme ça et il m’a dit : “Écoute-moi bien, Alain. Parle comme tu me parles. Re­garde comme tu me re­gardes. Écoute comme tu m’écoutes. Ne joue pas, vis.” Ça a tout chan­gé. Si Yves Al­lé­gret ne m’avait pas dit ça, je n’au­rais pas eu cette car­rière. »

On connaît la suite. Ce­lui qui n’est alors rien ni per­sonne est sou­dain pro­pul­sé vers les cimes, par sa beau­té ex­tra­va­gante, par l’évi­dence de son ta­lent et par ces an­nées 1960 aux réa­li­sa­teurs de gé­nie dont il de­vient le pro­té­gé puis l’icône. Sa fil­mo­gra­phie est in­ouïe. Delon tourne les plus grands films avec les plus grands, de Mel­ville à Vis­con­ti en pas­sant par Lo­sey, An­to­nio­ni ou De­ray. À elle seule, la liste est une col­lec­tion de chefs- d’oeuvre du cinéma fran­çais et ita­lien. Est- ce pour ce­la que lui viennent des in­to­na­tions ré­ac’ sur « notre époque pour­rie par le po­gnon où il n’y a plus de va­leurs » ? « Au­jourd’hui, on ne vous filme plus avec une ca­mé­ra en tra­vel­ling mais avec truc nu­mé­rique au bout du poing, me dit-il dans un sou­pir. Tout le monde se fout de

« RE­VOIR LA PISCINE ET ENTENDRE ROMY ME DIRE “JE T’AIME”, JE NE PEUX PAS. » Alain Delon

tout. Ils re­vien­draient au­jourd’hui, Jean [Ga­bin] et Li­no [Ven­tu­ra], ils com­pren­draient pas. » Il parle comme un vieux con et il le sait. « Ceux qui disent “c’était mieux avant”, je les trouve vieux cons. Mais moi, c’est dif­fé­rent parce que c’est vrai : de mon temps, c’était autre chose, c’était vrai­ment mieux. Le vieux con te parle ! Moi, tu vois, j’en ai plus rien à foutre, j’ai tout eu. » Il ouvre l’un des nom­breux livres de pho­tos de lui qui trônent sur la table. « Re­garde, j’ai eu une chance folle : j’ai été heu­reux toute ma vie, j’ai tour­né avec des mecs et des femmes im­menses. J’ai fait ce que je vou­lais, avec qui je vou­lais, quand je vou­lais. Je suis plus pas­séiste que por­té sur l’ave­nir, oui, parce que j’ai eu un pas­sé ex­tra­or­di­naire. L’époque d’au­jourd’hui ne tient pas la route par rap­port à celle que j’ai con­nue. Une vie comme ça, on n’en ver­ra plus. C’est pour ça que je n’ai au­cun re­gret de par­tir. » L’ac­teur a dé­ci­dé une fois pour toutes que son pas­sé était in­dé­pas­sable. Tra­duc­tion po­li­tique : il a trou­vé son compte par­fois beau­coup plus à droite que De Gaulle, là où l’on cultive l’illu­sion de faire re­ve­nir une France bien en ordre et dra­pée dans sa gran­deur, fière et in­dé­pen­dante, comme avant la mon­dia­li­sa­tion. Delon, comme sa chère amie de tou­jours Bri­gitte Bar­dot, est un co­pain de Le Pen père. Mais il a sou­te­nu Sar­ko­zy puis vo­té Fillon et s’est ar­rê­té là. Ma­cron ? Pro­non­cer le nom du nou­veau pré­sident lui rend fu­gi­ti­ve­ment son sou­rire ra­va­geur du bon vieux temps. D’un flash, on voit le vi­sage de Tom Ri­pley dans Plein So­leil, mé­di­tant son meurtre en si­ro­tant son verre avec ses yeux gris clair in­croyables. La po­li­tique ? Une seule phrase : « Au deuxième tour [Ma­cron-Le Pen], je suis res­té chez moi. »

« Le V de Rem­brandt » entre les sour­cils

Comment ne pas cé­der à la nos­tal­gie quand on a eu la vie de Delon ? Son ami et éter­nel ri­val au tem­pé­ra­ment so­laire, Jean-Paul Bel­mon­do, a pour tou­jours trans­for­mé les re­grets en joie rieuse et lé­gère. Delon le té­né­breux, lui, a pous­sé sa nos­tal­gie sans li­mite, dans l’amour de ce qu’il était. Son bu­reau du bou­le­vard Hauss­mann est hal­lu­ci­nant : Alain Delon est par­tout. Pas un pan de mur, pas une table, pas un re­coin sans une pho­to d’Alain Delon. Des grandes, des moyennes, des pe­tites. Par­fois en­tre­cou­pées par celle d’un de ses chiens, de Romy Sch­nei­der ou de Lu­chi­no Vis­con­ti. Il y a aus­si Ma­ri­lyn toute nue, Ed­wige Feuillère et le gaul­liste Jacques Cha­banDel­mas, un peu per­du dans tout ce fa­tras. Alain Delon l’ad­met sans com­plexe et, au cas où l’es­sen­tiel m’au­rait échap­pé, fait le guide des murs d’un geste ma­gna­nime : « Voi­là Alain Delon. » Le « Delon tour » continue à la pre­mière per­sonne : « Je suis beau. Et il pa­raît, ma chère, que j’étais très très très très beau. Re­garde Roc­co, Plein So­leil ! Elles étaient toutes folles de moi, de 18 à 50 ans », dit-il, omet­tant de pré­ci­ser que sa sé­duc­tion cap­ti­vait au­tant les hommes que les femmes. Il a com­pris ça la pre­mière fois qu’un co­pain l’a em­me­né à Saint-Ger­main- des-Prés au mi­lieu des an­nées 1950. Lui qui ha­bi­tait Pi­galle et dé­cou­vrait le mi­lieu in­tel­lo- chic, le Flore, Les Deux Ma­gots. « Je me suis aper­çu que tout le monde me re­gar­dait. Les femmes sont de­ve­nues ma mo­ti­va­tion. Je leur dois tout. Pour elles, j’ai tou­jours vou­lu être le plus beau, le plus grand, le plus fort, et le lire dans leurs yeux. »

Il ne re­voit guère ses films parce que presque tous ses par­te­naires sont morts. « C’est trop dur. La Piscine [de Jacques De­ray], je ne pour­rai ja­mais le re­voir, c’est im­pos­sible. Les trois êtres que j’ado­rais sont par­tis. Romy, De­ray, Ro­net. Je le connais par coeur. Je ré­cite chaque ré­plique avant qu’elle n’ar­rive. » Si­lence. « Entendre Romy me dire “je t’aime” alors qu’elle n’est plus là, je ne peux pas. » De son ca­na­pé rouge, il fixe lon­gue­ment la grande pho­to po­sée à terre de sa fian­cée du dé­but des an­nées 1960, Romy Sch­nei­der – « le grand amour de ma vie » – à qui, comme à d’autres, il en a fait tant voir. « Trente- cinq ans qu’elle est

morte, ré­pète- t-il. Je n’ar­rive pas à m’y faire. Et Da­li­da, trente ans ! J’ado­rais cette femme. » Après l’en­ter­re­ment de Romy, en 1982, il lui a écrit une lettre d’amour post­hume en rap­pe­lant les mots de Vis­con­ti, qui les avait mis en scène en­semble au théâtre : « Il nous di­sait que nous nous res­sem­blions et que nous avions, entre les sour­cils, le même “V” qui se fron­çait, de co­lère, de peur de la vie et d’an­goisse. Il ap­pe­lait ça “le V de Rem­brandt” parce que, di­sait-il, ce peintre avait ce V sur ses au­to­por­traits. Je te re­garde dor­mir. Le V de Rem­brandt est ef­fa­cé. »

Lui l’a gar­dé, son V entre les sour­cils. On le voit se re­des­si­ner dans les mo­ments graves, quand l’ac­teur parle des dis­pa­rus, de son cinéma per­du ou de sa propre mort. Ou quand il ra­conte sa ren­contre avec Re­né Clé­ment, ce­lui par qui Delon est de­ve­nu Delon. La scène se passe en 1958. Pour Plein So­leil, adap­té du ro­man de Pa­tri­cia Highs­mith, Mon­sieur Ri­pley ( Cal­mann- Lé­vy, 1956), Clé­ment pense à ce jeune pre­mier presque in­con­nu pour le rôle du fils du mil­liar­daire, Phi­lippe Green­leaf. Mais Alain Delon veut être l’autre, l’as­sas­sin : Tom Ri­pley. Peu lui im­porte si Jacques Char­rier, ac­teur en vogue et ma­ri de Bri­gitte Bar­dot, a dé­jà été choi­si pour l’in­ter­pré­ter. Delon est convié chez le réa­li­sa­teur, près des Champs-Ély­sées, avec les pro­duc­teurs Robert et Ray­mond Ha­kim. « Dans le sa­lon, j’ai dit à Re­né Clé­ment que je vou­lais être Ri­pley, se sou­vient-il. Les frères Ha­kim étaient es­to­ma­qués. Ils m’ont de­man­dé : “Vous êtes qui pour dire que vous vou­lez un rôle et pas l’autre ? Vous par­lez à M. Clé­ment !” » Au fond du sa­lon, une voix de femme avec l’ac­cent slave, celle de Bel­la, son épouse. L’ac­teur l’imite en rou­lant les « R » : « Ré­né, ché­ri ! Lé pé­tit a rai­son ! » Le pe­tit avait ga­gné. « Point fi­nal, ra­conte Delon. C’était fi­ni. Mon per­son­nage était pour moi. »

Delon est lan­cé. Vis­con­ti le veut pour Roc­co et ses frères. « Ri­pley, pour­suit-il, c’était pour moi, parce que je suis un ac­teur, pas un co­mé­dien. Co­mé­dien, c’est une vocation, tu vas à l’école, tu ap­prends le théâtre, ma­chin. Ac­teur, c’est un ac­ci­dent. De­par­dieu est un ac­teur. Jean-Paul [Bel­mon­do] est un co­mé­dien ex­tra­or­di­naire, il a vou­lu faire ce métier dès le plus jeune âge, l’a ap­pris, a tra­vaillé au con­ser­va­toire. Moi je suis fils de char­cu­tier. Même si mon père était aus­si di­rec­teur du Re­gi­na, le cinéma de Bourg-la-Reine, l’idée de ce métier ne m’avait pas ef­fleu­ré jus­qu’à ce que ça me tombe des­sus. Je suis un ac­teur parce que j’étais un ac­ci­dent là- de­dans. » Il ré­pète : « Ac­teur, c’est une per­son­na­li­té forte que des réa­li­sa­teurs mettent au ser­vice du cinéma. Le co­mé­dien joue, l’ac­teur vit. Ce n’est pas pé­jo­ra­tif, c’est comme ça. Je peux vivre des rôles très dif­fé­rents mais je ne peux pas tout vivre. »

Il fonc­tionne à l’ins­tinct. Sa fille Anou­ch­ka l’a com­pris, elle qui, co­mé­dienne, a sui­vi le cur­sus tra­di­tion­nel du cours Si­mon. En­semble, ils ont joué en 2011 une pièce de théâtre d’Éric As­sous, Une jour­née or­di­naire. « Mon père ne tra­vaille pas beau­coup ses rôles et il n’est pas fan des ré­pé­ti­tions, dit- elle. Moi je tra­vaille comme une folle pour cher­cher à être na­tu­relle, lui, il l’est im­mé­dia­te­ment. Il donne tout, tout de suite. Avant de mon­ter sur scène, il me di­sait “Viens, on va les bouf­fer”. Ça don­nait du peps. On se je­tait sur le ring. » Des trois en­fants d’Alain Delon, elle est la seule à ob­te­nir de lui une ten­dresse in­con­di­tion­nelle, quand ses deux frères, An­tho­ny et Alain-Fabien, ont avec leur père des re­la­tions net­te­ment moins pai­sibles. Anou­ch­ka es­saie de lui ex­pli­quer la du­re­té du métier au­jourd’hui, qui n’est pas plus fa­cile quand on s’ap­pelle Delon. « C’est un nom qui sus­cite un re­jet et il a du mal à le com­prendre. Des pro­duc­teurs re­fusent des pro­jets à cause de mon nom. Pour moi, ça a com­men­cé au cours Si­mon. J’étais ti­mide, j’étais nulle et j’en­ten­dais : “Je viens rien que pour voir comment la fille de Delon va se cas­ser la gueule.” » En­semble, ils re­gardent des DVD et elle l’em­mène par­fois au cinéma sur les Champs-Ély­sées pour ten­ter de le convaincre que les bons réa­li­sa­teurs ne sont pas tous fi­nis. En vain. « Il a réus­si à me faire ai­mer ses films à lui, j’ai moins de succès avec les miens. Il me ré­pète tou­jours que le cinéma est mort. Je lui laisse sa nos­tal­gie mais je lui ré­ponds : “Ce n’est pas le cinéma qui est mort, c’est ton époque.” » Elle est éton­nam­ment gaie et tran­quille, la fille Delon, à si­ro­ter son Per­rier dans un ca­fé pa­ri­sien. 27 ans et le re­gard de son père, mais avec un oeil bleu et l’autre mar­ron. « Mon père a eu une car­rière hors norme, dit- elle tout sim­ple­ment. On n’ar­ri­ve­ra ja­mais à faire ce qu’il a fait. Mais bon, voi­là, cha­cun son truc ! »

Alain Delon plai­sante sou­vent mais il ne rit pas beau­coup. C’est un grand fra­gile ta­rau­dé par la mort. Son ami Phi­lippe La­bro – jour­na­liste, écri­vain, pa­ro­lier, réa­li­sa­teur – est fas­ci­né par sa noir­ceur et son ins­tinct ani­mal. Tous deux ont eu en com­mun un même ami et un même maître, l’im­mense Jean-Pierre Mel­ville. Lorsque le réa­li­sa­teur a vou­lu pro­po­ser à Delon le scé­na­rio du Sa­mou­raï, il l’a convié chez lui rue Jen­ner, à Pa­ris. Delon s’est as­sis, Mel­ville a com­men­cé sa

« CO­MÉ­DIEN, C’EST UNE VOCATION ; AC­TEUR, UN AC­CI­DENT. » ALAIN DELON

lec­ture. Au bout de dix mi­nutes, l’ac­teur l’a ar­rê­té. « Pas la peine d’al­ler plus loin, je veux faire le film. » « Pour­quoi ? » de­mande le réa­li­sa­teur. « Parce que jus­qu’ici, au­cun mot n’a été pro­non­cé. » L’ab­sence de dia­logue et le si­lence lui plai­saient.

« Bel­mon­do est un lion et Delon, un gué­pard, continue La­bro. Jean-Paul, c’est le so­leil, le sou­rire, la cha­leur. On lui tape sur l’épaule, “sa­lut Bé­bel”. On ne tape pas sur l’épaule de Delon. La lu­mière qu’il dif­fuse est une lu­mière de mé­tal. » Entre eux deux, la ri­va­li­té était telle que lors­qu’ils ont tour­né Bor­sa­li­no, la ré­par­ti­tion des plans de­vait être stric­te­ment éga­li­taire. Cha­cun exi­geait d’en avoir au­tant que l’autre. Au­jourd’hui, Delon a 81 ans, Bel­mon­do 84. Ils s’adorent mais ne se voient pas. « C’est comme Fe­de­rer et Na­dal, com­mente La­bro. Ils ont une ami­tié et une ad­mi­ra­tion ré­ci­proques mais ils ont tou­jours été en com­pé­ti­tion. C’est tou­jours la même his­toire chez les grands : Ra­cine avait Cor­neille, De Gaulle avait Mitterrand, Delon a Bel­mon­do. Ça rend l’ami­tié com­pli­quée. » La der­nière fois qu’Alain a vu Jean-Paul, c’était au 36, quai des Or­fèvres, alors siège de la po­lice ju­di­ciaire, pour la re­mise d’un prix. Bé­bel, tou­jours joyeux, était dé­jà di­mi­nué par un AVC. « Avec lui, on a cin­quante- cinq ans de vie com­mune, dit Delon. Là, je l’ai pris par le bras pour mon­ter les es­ca­liers. C’est dur. »

Le « môme » de Ga­bin

De cette gé­né­ra­tion qui a do­mi­né le cinéma fran­çais, il ne reste plus grand monde. Alain Delon compte les vi­vants, il est han­té par ceux qui partent. Il fré­quente les en­ter­re­ments et les ci­me­tières, at­ti­ré par la gra­vi­té de l’ins­tant. « Il est beau dans le deuil plus que dans la fête », ré­sume son ami La­bro. La so­li­tude gagne chaque jour du ter­rain. Il vit entre son bu­reau de Pa­ris, son ap­par­te­ment de Ge­nève et sa mai­son de cam­pagne de Dou­chy, entre Auxerre et Or­léans, avec Lou­bo, son der­nier chien. Une cin­quan­taine d’autres sont en­ter­rés dans le jar­din. Il a dé­jà pré­pa­ré sa sé­pul­ture dans une cha­pelle, à cô­té d’eux. « Il y a six places, pré­cise- t-il. Je me suis de­man­dé pour qui. Pen­dant un temps j’avais des ré­ponses, au­jourd’hui j’en ai moins. » Mi­reille Darc, son an­cienne com­pagne, était pré­vue près de lui, mais main­te­nant, dit-il, « elle est ma­riée... » C’est le pro­blème d’avoir des amis plus âgés. Il les énu­mère : « Mon­tand, Bour­vil, Li­no [Ven­tu­ra]. Et bien sûr mon maître, “le vieux”, Ga­bin. Il m’ap­pe­lait “le môme”. À la fin de sa vie seule­ment, je me suis per­mis de l’ap­pe­ler Jean. » Au dé­but des an­nées 1960, ils étaient une bande, unis comme les cinq doigts de la main : JeanPaul Bel­mon­do, Jean-Claude Bria­ly, Jean-Pierre Cas­sel, JeanLouis Trin­ti­gnant, Alain Delon. Il reste Bel­mon­do, Trin­ti­gnant et lui. « J’étais tou­jours le plus jeune, le pe­tit der­nier. C’est pour ça que je tiens en­core un peu. »

Delon est de­ve­nu Delon mais il n’est plus ce qu’il était, for­cé­ment. Son très mau­vais ca­rac­tère, les quatre cents coups, un des­tin de gloire et de sé­duc­tion, tout ce­la lui a alour­di le vi­sage. Mais où qu’il soit, Alain Delon cherche en­core la bonne lu­mière. Se pla­cer dans le bon angle, comme un ré­flexe. Il vous fait le baise­main et vous en­gueule avec son re­gard de La Piscine. Il râle, il dit qu’il n’en a rien à foutre de vous et qu’il se fout de tout. Il ra­conte Mel­ville, Vis­con­ti, Romy, une vie d’éclats à n’en plus fi­nir dont on se rend compte avec un sen­ti­ment étrange qu’elle est aus­si un peu la nôtre. Car on a beau dire, et que ça plaise ou non, il a rai­son : l’âge d’or du cinéma, c’est lui. Le sou­rire grave et les yeux gris clair de Tom Ri­pley. �

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