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Vanity Fair (France) - - Editorial -

our­quoi aime- t- on un ac­teur ? Pour ses films ou pour sa per­son­na­li­té ? Vous avez deux heures pour ré­pondre, de mi­di à 14 heures. Pour ça, Alain Delon est un su­jet en or. Le 19 juin, ren­dez-vous bou­le­vard Hauss­mann, dans un res­tau­rant où il a ses ha­bi­tudes, en com­pa­gnie de Ma­rion Van Ren­ter­ghem, qui signe dans ce magazine un por­trait de l’ac­teur avec son re­gard de grand re­por­ter. Comme tout le monde, elle avait ses a prio­ri avant de pas­ser du temps à l’ob­ser­ver, l’écou­ter, le ques­tion­ner. On ne peut pas ré­duire Alain Delon à des prises de po­si­tion par­fois dis­cu­tables. Il les as­sume, il ne se cache pas et sa fil­mo­gra­phie est très au- de­là de ça. Sa vie aus­si. Pen­dant le dé­jeu­ner (juste six huîtres avec vi­naigre d’écha­lotes, une mousse au cho­co­lat et une coupe de cham­pagne gla­cé), le fauve a don­né des coups de pattes puis dé­gai­né son sou­rire, plus ef­fi­cace qu’un 49.3. « Delon n’est pas né il y a quatre-vingt-un ans comme l’in­dique l’état ci­vil, mais en 1960, avec le film Plein so­leil », nous dit-il en par­lant de lui à la troi­sième per­sonne, avec le sou­rire. Delon est un ac­teur, pas un co­mé­dien. « Tu connais la dif­fé­rence, Mi­chel ? Un co­mé­dien a pris des cours et joue un rôle ; un ac­teur n’a rien ap­pris : il est le per­son­nage. Bel­mon­do est co­mé­dien – très grand co­mé­dien ! Moi, je suis ac­teur... De­par­dieu aus­si. »

Au fil de la conver­sa­tion, il ma­ni­pule un vieux por­table qui ne lui sert qu’à té­lé­pho­ner et ne ré­pond qu’à Anou­ch­ka, sa fille ché­rie. Delon et la fa­mille. Trois en­fants : An­tho­ny, à qui le cinéma n’a pas par­don­né d’être le fils de... ; Anou­ch­ka, qui pourrait être sa pe­ti­te­fille, mieux ac­cueillie, co­mé­dienne ta­len­tueuse, la seule qui nous a ré­pon­du ; Alain-Fabien, « belle gueule », dit son père, et man­ne­quin.

Au­jourd’hui, Alain Delon vit entre son ap­par­te­ment de Ge­nève et sa pro­prié­té de Dou­chy, dans le Loi­ret, où il se­ra en­ter­ré dans la cha­pelle qu’il a fait construire, six places et des tombes pour ses cin­quante chiens. À Pa­ris, il ne vient que pour af­faires. Il n’aime plus du tout la ca­pi­tale. Cet au­tomne, il tour­ne­ra un der­nier film avec Pa­trice Le­conte, et Juliette Bi­noche pour par­te­naire. Le der­nier, vrai­ment ? « Oui [sou­rire]. Si on fait cinq mil­lions d’en­trées, on ne sait ja­mais... [rire] » L’ac­teur n’a pas fi­ni. L’oeil est le même, mais l’au­to­dé­ri­sion lui est de­ve­nue fa­mi­lière.

Le pro­fes­sion­na­lisme à l’an­cienne ne le quit­te­ra ja­mais : il ré­pète le par­cours, vé­ri­fie la lu­mière, s’in­quiète du dress code... Le métier qu’il n’a pas ap­pris n’a pas de se­cret pour lui.

Dans les an­nées 1990, j’étais co­pro­duc­teur des Cé­sars avec les ex­cel­lents Da­niel Tos­can du Plan­tier et Georges Cra­venne. Alain Delon, pré­sident de la cé­ré­mo­nie à ve­nir, as­sis­tait à notre réunion pré­pa­ra­toire. Au bout de quinze mi­nutes, il se tourne vers moi et me de­mande quel ef­fet ça me fait d’être à cô­té d’une star – sans rire –, puis il ajoute (je le cite) : « Di­tes­moi quand Alain Delon entre en scène. » Je lui ai ré­pon­du : « Vous lui di­rez qu’il entre au bout de deux mi­nutes. » Après cinq se­condes de si­lence, qui m’ont pa­ru très longues, tout est de­ve­nu plus fa­cile, très fa­cile.

À Cannes, pour Nou­velle Vague de Jean-Luc Go­dard, il m’avait ac­cor­dé une très longue in­ter­view fil­mée à bord d’un yacht dont il te­nait le gou­ver­nail. En ren­trant au port pri­vé de l’Eden Roc, je lui ai de­man­dé pour­quoi il avait fait tant de zig­zags. « À cause des nuages : j’ai tou­jours cher­ché à être dans la lu­mière. »

Ma­rion lui de­mande sur quelle pho­to il se trouve le plus beau : « Je suis tou­jours beau. C’est à cause des femmes et pour les femmes que je suis de­ve­nu ac­teur. C’est pour elles et à cause d’elles que j’ai tou­jours vou­lu être le plus beau, le plus grand, le plus fort et le lire dans leurs yeux. Elles ont été ma plus belle mo­ti­va­tion. » Sa mère, dé­jà, le pro­me­nait dans un lan­dau sur le­quel était écrit : « Re­gar­dez-moi, mais ne me tou­chez pas. »

Oui, on peut ai­mer un co­mé­dien pour ses films, mais on aime un ac­teur pour ce qu’il est, parce qu’il est. Bel été. Plein so­leil. �

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