« QUAND JE PLAIDE, LES MOTS VIENNENT DE JE NE SAIS OÙ »

Vanity Fair (France) - - Vanity Fair | Rencontre -

Hen­ri Leclerc est peut-être le der­nier géant du bar­reau. Toute sa vie, il a dé­fen­du les mi­sé­rables comme les puis­sants, les pi­toyables comme les haïs­sables. À 83 ans, avant la pu­bli­ca­tion de ses Mé­moires, il évoque avec MARIE-FRANCE ETCHEGOIN les af­faires mar­quantes de sa car­rière, la mys­tique de l’élo­quence et ce qui lui reste de foi en l’hu­ma­ni­té.

Lorsque je suis en­trée dans le ca­bi­net pa­ri­sien du « maître », non loin de l’église Saint-Sul­pice, j’ai d’abord cher­ché son ange. Du re­gard, j’ai fouillé son bu­reau Di­rec­toire, par­ti­cu­liè­re­ment en désordre et ache­té à crédit il y a plus d’un de­mi-siècle, comme le fau­teuil dé­fon­cé sur le­quel pen­douillait sa cra­vate rouge. J’ai scru­té sa bi­blio­thèque où les livres an­ciens étaient, eux, par­fai­te­ment ran­gés. Était- ce là que se ca­chait la créa­ture ? Car oui, Hen­ri Leclerc a un ange. Il en parle dans ses cap­ti­vants Mé­moires, La Pa­role et l’Ac­tion (Fayard), « livre-tes­ta­ment » – le mot est de lui – qu’il m’a au­to­ri­sée à lire avant leur pa­ru­tion dé­but sep­tembre. « Je suis un peu gê­né de l’ap­pe­ler ain­si, me confie-t-il au su­jet de cette di­vi­ni­té ai­lée. Mais je n’ai pas trou­vé mieux pour dé­crire ce mo­ment où, quand je plaide, les mots me viennent de je ne sais où. Par­fois, la syn­taxe est ban­cale. Mais peu im­porte. J’en­tends une mu­sique. C’est au- de­là de la tech­nique ora­toire. C’est comme une langue in­té­rieure. » Moi : « Une transe ? » Lui : « Non, quand même pas ! Ou alors une transe in­tel­lec­tuelle. » Tout s’éclair­cit. Chaque fois que je l’ai vu à la barre, son im­po­sante car­casse se­couée d’in­di­gna­tion, les che­veux en ba­taille, le ra­bat de tra­vers, le verbe fié­vreux, je me suis de­man­dé pour­quoi il sem­blait au­tant pos­sé­dé par ses causes. Je sais, main­te­nant : c’est l’ange.

À 83 ans, Hen­ri Leclerc est le der­nier des géants. Jacques Ver­gès et Thierry Lé­vy sont morts, Jean-Louis Pel­le­tier et Robert Ba­din­ter n’exercent plus. Seul Georges Kie­j­man, né deux ans avant lui, en 1932, ex­cipe d’une car­rière plus longue mais d’un pal­ma­rès moins four­ni. Les pro­cès de Leclerc sont si nom­breux que lui-même est in­ca­pable de les comp­ter. Sous sa plume, c’est tout un pan de l’his­toire de France qui dé­file, des an­nées FLN à la chute de DSK en pas­sant par l’abo­li­tion de la peine ca­pi­tale, la dé­non­cia­tion du sys­tème car­cé­ral ou les uto­pies post-soixante-hui­tardes. Leclerc a connu les monstres sa­crés de l’avant-guerre – Re­né Flo­riot, Mau­rice Gar­çon ou Émile Pol­lak. Il a ser­vi de mo­dèle aux pé­na­listes qui tiennent au­jourd’hui la ve­dette. Il reste une ré­fé­rence dans les écoles d’avo­cats, dont plu­sieurs pro­mo­tions portent son nom et où l’on es­saie de per­cer ses se­crets. Cer­tains jour­na­listes lui doivent même leur fas­ci­na­tion pour les cours d’as­sises. Pour ma part, c’était en 1992, à Gre­noble : Ri­chard Ro­man, un mar­gi­nal à che­veux longs, était ac­cu­sé à tort d’avoir atro­ce­ment vio­lé et tué une fillette de 7 ans dans un vil­lage des Alpes-de-Haute-Pro­vence. Pour dé­fendre un homme que tout le monde ou presque avait cru cou­pable, Hen­ri Leclerc se fit presque lyn­cher par une foule dé­chaî­née lors d’une re­cons­ti­tu­tion. Pen­dant des mois, il re­çut des lettres de menaces avec des des­sins de cer­cueils. Sur les routes de La-Motte- duCaire, il vit des pan­neaux « Mort à Leclerc », mais il tra­vailla comme un fou pour le ré­ha­bi­li­ter. L’ange d’Hen­ri, comme tous les anges, ne se dé­place ja­mais par ha­sard. Il exige un in­ves­tis­se­ment to­tal.

Il boude aus­si, par­fois. Je le fais re­mar­quer à son pro­té­gé, sur la pointe des pieds – le maes­tro a la ré­pu­ta­tion d’être co­lé­rique : « Avouez que pour Ville­pin, en 2009, vous avez été moins au top que d’ha­bi­tude. » Il ne se fâche pas mais tourne au­tour du pot : « Vous trou­vez ? » Il craint qu’une éven­tuelle au­to­cri­tique puisse don­ner l’im­pres­sion qu’il a eu l’ombre d’un doute sur l’in­no­cence de l’ex-pre­mier mi­nistre dans l’af­faire Clears­tream : « C’était tout l’in­verse. En réa­li­té, je me suis sen­ti un peu en sur­nombre. » Il ve­nait en ren­fort de trois autres avo­cats, dont une autre star du bar­reau, Olivier Metz­ner. Dominique de Ville­pin était ac­cu­sé par Ni­co­las Sar­ko­zy d’avoir fo­men­té un com­plot pour l’abattre. « Une af­faire peu ra­goû­tante et as­sez ri­di­cule dans la­quelle per­sonne ne ris­quait vrai­ment sa peau », pour­suit Hen­ri Leclerc sur un ton dé­ta­ché. Puis tout à coup, le voi­là qui mur­mure : « Je n’ai pas le sen­ti­ment d’avoir été très utile ni très bon. »

« DSK A FOUTU SA VIE EN L’AIR AVEC SA MA­LA­DIE. » Hen­ri Leclerc (qui l’a dé­fen­du dans l’af­faire du Carl­ton)

Il est rare d’entendre ce genre d’aveu dans la bouche d’un avo­cat, sur­tout quand son client a été re­laxé. C’est sans doute plus fa­cile à l’oral qu’à l’écrit. Il ex­pé­die en deux pages l’im­promp­tu Ville­pin. Quant à sa pres­ta­tion pour DSK, elle tient sur une page et de­mie. « C’était il y a deux ans à peine. Trop tôt pour en par­ler. » Mais pas pour pous­ser ce cri du coeur : « S’il y a bien une af­faire où j’étais à ma place, c’est l’af­faire Strauss-Kahn ! » Dans son livre, il la ré­sume d’une ma­nière qui se veut dé­fi­ni­tive : « L’af­faire du So­fi­tel ayant été clas­sée sans suite, le dé­lire mé­dia­tique fit alors de l’af­faire dite “du Carl­ton” [où se dé­rou­laient les fa­meuses “par­ties fines” avec des pros­ti­tuées] un grand spec­tacle li­bi­di­neux. » Dominique Strauss-Kahn ne se­ra pas condam­né mais son avo­cat pa­raît tou­jours aus­si scan­da­li­sé de cette « mise au pi­lo­ri ». À tel point qu’il ne s’est pas op­po­sé à ce que sept jour­na­listes soient pour­sui­vis (et, in fine, re­laxés) pour « re­cel de vio­la­tion du se­cret de l’ins­truc­tion ». Lui qui, toute sa vie, a dé­fen­du la li­ber­té d’in­for­mer ! Mais pour « Strauss », que n’au­rait-il pas fait ? « Un homme cou­ra­geux, d’une intelligence ma­gni­fique, me dit-il. J’ai beau­coup ai­mé ce type-là. Il a foutu sa vie en l’air avec sa ma­la­die. Je com­prends que son li­ber­ti­nage ex­ces­sif puisse cho­quer mais le dé­lit de luxure n’existe pas. » Lors du pro­cès, il a bâ­ti son ar­gu­men­ta­tion sur un seul ar­ticle du droit : « Tout ce qui n’est pas dé­fen­du par la loi ne peut être em­pê­ché. »

Ce n’était pas la pre­mière fois que Leclerc jouait à contre- em­ploi. Dans l’af­faire Rad­dad, il s’est non seule­ment mis du cô­té de la fa­mille de Ghis­laine Mar­chal – une « riche veuve », comme on di­sait dans les jour­naux –, mais il a aus­si sou­te­nu que son meur­trier pré­su­mé était vrai­sem­bla­ble­ment cou­pable. Or ce der­nier s’ap­pe­lait Omar. Il était dans le camp des « op­pri­més », un « pauvre pe­tit jar­di­nier ma­ro­cain », di­sait en­core la presse. « J’ai vé­cu trois an­nées ef­frayantes », sou­pire Leclerc qui y consacre tout un cha­pitre, fort éclai­rant : comment ses proches, dont Me Her­vé Te­mime, ont es­sayé de le dis­sua­der de prendre ce dos­sier ; comment les mêmes ont si­gné une pé­ti­tion après la condam­na­tion à dix-huit ans de ré­clu­sion d’Omar Rad­dad (il a bé­né­fi­cié par la suite d’une grâce par­tielle) parce que le doute, se­lon eux, ne lui avait pas pro­fi­té ; comment son ami Gilles Per­rault l’a in­sul­té en lui re­pro­chant d’avoir abu­sé de sa « ré­pu­ta­tion de dé­fen­seur des in­no­cents in­jus­te­ment ac­cu­sés pour en faire condam­ner un ». Pour fi­nir, il a failli en ve­nir aux mains à l’au­dience avec l’avo­cat d’Omar Rad­dad, un vieux com­pa­gnon de route ren­con­tré lors de son com­bat contre la tor­ture en Al­gé­rie : Jacques Ver­gès. Au­jourd’hui en­core, il af­firme « bouillir de co­lère de­vant cette incroyable mys­ti­fi­ca­tion col­lec­tive » qui a consis­té « à trans­for­mer Omar Rad­dad en nou­veau ca­pi­taine Drey­fus » et à le faire pas­ser,

« VOUS AVEZ TUÉ VOS EN­FANTS. ACCEPTEZ CETTE VÉRITÉ ET ALLEZ RE­TROU­VER LES AUTRES. » Hen­ri Leclerc à sa cliente, Vé­ro­nique Courj ault

lui, le pré­sident de la Ligue des droits de l’homme, pour un ra­ciste : « Il pa­raît que cette his­toire fait tache sur mon par­cours. Mais qu’on ne compte pas sur moi pour faire re­pen­tance. Ce n’est pas parce qu’Omar Rad­dad est magh­ré­bin qu’il est cou­pable, mais ce n’est pas non plus pour ce­la qu’il est in­no­cent. » Il n’a pas ac­cep­té de dé­fendre la mé­moire de Ghis­laine Mar­chal uni­que­ment parce qu’il connais­sait des membres de sa fa­mille, mais aus­si parce qu’il ne par­tage pas l’in­tran­si­geance du re­gret­té et « pro­di­gieux » Thierry Lé­vy, qui re­fu­sait d’in­ter­ve­nir en par­tie ci­vile « pour ne pas cau­tion­ner la ré­pres­sion ». Mais être par­tie ci­vile, lui ré­tor­quait Leclerc, « ce­la re­met la tête à l’en­droit », ce­la per­met de « connaître la dou­leur des victimes », de « les ai­der à ci­ca­tri­ser leurs bles­sures ». Et de ne pas les lais­ser aux mains de « ceux qui ne savent por­ter qu’un dis­cours de haine ». Dans le pro­cès du jar­di­nier ma­ro­cain, se console-t-il, ja­mais il n’a ap­pe­lé à la ven­geance. Il a juste ré­pé­té – et « prou­vé », mar­tèle-t-il – que seule la vic­time avait pu écrire, avant de mou­rir, les lettres de sang ac­cu­sa­trices (« Omar m’a tuer ») sur les lieux du crime, une cave ca­de­nas­sée de l’in­té­rieur. Le jour où il a pro­non­cé sa plai­doi­rie, l’écri­vain Jean-Marie Rouart qui « fai­sait son Zo­la et son Rou­le­ta­bille » dans Le Fi­ga­ro pour sau­ver ce­lui qu’il ap­pe­lait « Omar », a trou­vé que sa pé­ro­rai­son man­quait de style. « Il n’avait peut- être pas tort », concède l’avo­cat. Il se sou­vient sur­tout de ce qu’il s’est dit pour vaincre son an­goisse et son trac avant de prendre la pa­role, ce 2 fé­vrier 1994 : « Je me moque de la forme. Ce que je veux, c’est que ceux qui jugent m’en­tendent. » Il me le ré­pète au­jourd’hui : « l’ange ac­com­pa­gna­teur » ne lui a pas tour­né le dos du­rant ce qui fut, sans doute, le mo­ment le plus pé­nible de sa car­rière. Et aus­si, pa­ra­doxa­le­ment, le plus ré­vé­la­teur de sa concep­tion de la jus­tice.

Deux fois re­ca­lé au concours d’élo­quence

Nous sommes le 15 oc­tobre 1945. Pierre La­val vient d’être fu­sillé. Hen­ri a 11 ans et son père est fu­rieux. Comment ? Son père qui abhor­rait Pé­tain et écou­tait Ra­dio Londres ? En guise d’ex­pli­ca­tion, le fils re­çoit bien­tôt des mains pa­ter­nelles le livre de l’avo­cat com­mis d’of­fice de La­val, Al­bert Naud, qui s’in­digne de la bouf­fon­ne­rie ju­di­ciaire que les ma­gis­trats lui ont fait jouer alors que la sen­tence était dé­jà dé­ci­dée. Par les ha­sards de la vie, le jeune Hen­ri fe­ra, une di­zaine d’an­nées plus tard, ses pre­miers pas de pé­na­liste chez le même Al­bert Naud. Un ré­sis­tant de la pre­mière heure mais qui dé­fen­dit, outre La­val, des col­la­bo­ra­tion­nistes de la pire es­pèce, dont le com­mis­saire Da­vid, dit « Da­vid les mains rouges ». Après avoir as­sis­té à leur exé­cu­tion, il se ju­ra de me­ner une lutte achar­née contre la peine de mort. « Ba­din­ter, qui a mar­ché dans ses traces, ne lui a pas as­sez ren­du hom­mage ; je lui en ai sou­vent fait le re­proche », me glisse Hen­ri Leclerc dont les Mé­moires veulent ré­pa­rer cet ou­bli. On y ap­prend que Naud pen­chait à droite. « C’est un ré­ac’, ne va pas chez lui », dirent plu­sieurs de ses ca­ma­rades à Hen­ri qui, avant de re­joindre le ca­bi­net de l’abo­li­tion­niste, mi­li­tait dé­jà très à gauche. Il ne les a pas écou­tés. L’an­cien avo­cat du co­lo­nel de La Rocque et de Louis-Fer­di­nand Cé­line est de­ve­nu son men­tor. Et Hen­ri a hé­ri­té de sa bi­blio­thèque ju­ri­dique (que Naud avait lui­même re­çue de Ray­mond Poin­ca­ré). Au­jourd’hui, c’est celle- ci qui trône à cô­té de sa table Di­rec­toire.

Comme elle semble in­con­grue, cette ombre du mo­dé­ré Poin­ca­ré sur ce­lui qu’on a long­temps sur­nom­mé « l’avo­cat des gau­chistes » tant il a vo­lé au se­cours des « en­fants per­dus de Mai- 68 » : mi­li­tants de la Gauche pro­lé­ta­rienne en lutte contre les « forces de ré­pres­sion », maoïstes in­cen­diaires des Houillères du Nord ou pilleurs de l’épi­ce­rie fine Fau­chon. La plu­part d’entre eux avaient une vi­sion simple de ce qui est juste et bon : les pauvres ont tou­jours rai­son et les riches, tort. « J’ai fait avec eux une par­tie de mon ap­pren­tis­sage après ma col­la­bo­ra­tion avec Al­bert, sou­rit Hen­ri Leclerc. Ce n’était pas la plus mau­vaise des mas­ter class. » La bi­blio­thèque rap­pelle ce­pen­dant que ce sont les prin­cipes de Naud qui le guident : tout homme a droit à la jus­tice. Qu’il soit mi­sé­rable mais aus­si puis­sant ; jar­di­nier mais aus­si mi­nistre ; pi­toyable mais aus­si haïs­sable. Et quoi­qu’il ait com­mis.

L’ange n’est pas cri­tique lit­té­raire. Il ne lui suf­fit pas qu’une plai­doi­rie soit belle pour être ef­fi­cace. Ce­la ras­su­re­ra peut- être les fu­turs can­di­dats du fa­meux concours d’élo­quence de la Confé­rence du stage, où ex­cellent la plu­part des « grands » du bar­reau (à quelques ex­cep­tions près, dont Robert Ba­din­ter) : Hen­ri Leclerc n’a pas dé­cro­ché la place de pre­mier secrétaire, mais celle de troi­sième, après avoir es­suyé deux échecs. Long­temps, il lais­se­ra cou­rir le bruit d’une in­jus­tice à son égard, mo­ti­vée par des rai­sons po­li­tiques. En réa­li­té, confesse- t-il au­jourd’hui, « mon dis­cours était de piètre qua­li­té. Je m’en­nuyais moi-même de mes belles for­mules si sa­vam­ment peau­fi­nées et qui de­ve­naient des pla­ti­tudes. J’au­rais dû me conten­ter de faire ce que je fai­sais de­puis dix ans sans le sa­voir : de la rhé­to­rique na­tu­relle. »

Hen­ri Leclerc a dé­cou­vert dès les dé­buts de sa car­rière ce qui al­lait de­ve­nir sa marque de fa­brique. Il dé­fen­dait un for­ge­ron qui per­çait des coffres-forts vo­lés par des mal­frats pro­fes­sion­nels. Toute la bande de­vait être ju­gée ; un po­li­cier avait été griè­ve­ment bles­sé. L’avo­cat no­vice pas­sa beau­coup de temps en cel­lule avec le mal­heu­reux for­ge­ron qui fi­nit par lui confier sa vie de la­beur et de mi­sère. Puis vint la plai­doi­rie, que l’au­teur dé­crit ain­si : « Je pars en co­lère et mon ange, en­core bien jeune, ar­rive. Je re­garde les juges et, sur­tout, les ju­rés. Après tout, ce sont sans doute des braves gens qui n’aiment certes pas les cam­brio­leurs et en­core moins les armes, mais qui n’ont au­cune rai­son de dé­tes­ter un homme que, moi, j’aime bien. Il faut que je leur ra­conte ce que je sais. » Le for­ge­ron écope d’une peine lé­gère tan­dis que tous les autres sont lour­de­ment condam­nés. Hen­ri Leclerc re­çoit alors la seule et unique le­çon de son pyg­ma­lion, Al­bert Naud : « Tu l’as ren­du sym­pa­thique, ton type. Tu l’aimes bien, hein ? Eh bien, tu nous l’as fait ai­mer. Tu vois, c’est ça ton truc. Continue ! »

Fu­rieux contre Kno­bels­piess

L’em­pa­thie. En­vers les ac­cu­sés et en­vers les juges. Ce ta­lent n’est pas don­né à tous les avo­cats, même aux plus doués. « Pre­nons l’exemple d’un co­cu qui tue sa femme, m’ex­plique pa­tiem­ment Me Leclerc. C’est odieux. Eh bien, quand on va le voir en pri­son, il faut lui ap­prendre à être co­cu sans être odieux. Il faut l’ai­der à faire sor­tir sa tris­tesse et son cha­grin, et à mettre sa co­lère de cô­té pour tou­cher les ju­rés. » Un autre exemple ? Flo­rence Rey, ju­gée en sep­tembre 1998. Son équi­pée san­glante dans Pa­ris (quatre morts) fa­çon « Bon­nie and Clyde », me­née avec son com­pa­gnon Au­dry Mau­pin (tué par les po­li­ciers), de­vient, pour « cer­tains avo­cats gau­chistes », le sym­bole d’une jeu­nesse ré­vol­tée. Au grand dam de ceux- ci, Leclerc n’opte pas pour une « dé­fense po­li­tique ». Il com­mence, comme tou­jours, par « ra­con­ter Flo­rence », puis il sup­plie les ju­rés : « Elle fe­ra la peine que vous lui don­ne­rez. Mais ne ju­gez pas pour se­mer le déses­poir au nom d’un ordre né­ces­saire. Ju­gez-la, non pour la re­je­ter, mais pour la ra­me­ner par­mi nous, dans la com­mu­nau­té des hommes. »

Dans cette der­nière ex­pres­sion, « la com­mu­nau­té des hommes », l’une de ses for­mules pré­fé­rées, je dé­cèle un par­fum très ca­tho­lique. Réponse de Leclerc : « J’ai été éle­vé dans des va­leurs chré­tiennes, sur­tout par ma mère. Mais je ne crois plus, sauf en la Ré­pu­blique et, donc, en la fra­ter­ni­té. Je ne cherche à ra­che­ter per­sonne de ses pé­chés. Mon but est de faire tom­ber la peine la moins sé­vère. » Soit vingt ans de ré­clu­sion pour Flo­rence Rey au lieu des trente re­quis par le mi­nis­tère pu­blic. Et huit ans pour Vé­ro­nique Cour­jault, la mère in­fan­ti­cide qui avait conge­lé les ca­davres de ses trois nou­veau-nés. Lors de son pro­cès en 2009, Hen­ri Leclerc réus­sit d’abord à ex­pli­quer au grand pu­blic, voire aux spé­cia­listes, une pa­tho­lo­gie mé­con­nue et contes­tée : le dé­ni de gros­sesse. Mais il ne ré­clame pas pour au­tant l’ac­quit­te­ment. Il s’avance à la barre en pen­sant à ses pe­tits- en­fants nés peu de temps au­pa­ra­vant : « Ces bé­bés, ce sont aus­si les nôtres. Vé­ro­nique Cour­jault por­te­ra, jour après jour, le poids ter­rible de ce dont elle prend conscience pe­tit à pe­tit. » Puis il se tourne vers sa cliente : « Vé­ro­nique, vous avez tué vos en­fants. Acceptez cette vérité et allez main­te­nant re­trou­ver les autres. » Les larmes coulent dans l’as­sis­tance. « Mais les larmes peuvent gué­rir aus­si », dit tou­jours l’avo­cat, adepte des « sanc­tions ré­pa­ra­trices » et des « peines de ré­con­ci­lia­tion ».

Il m’a ré­vé­lé un autre se­cret : « À chaque pro­cès, je m’ef­force de par­ler la langue des ju­rés, d’al­ler trou­ver au fond d’eux-mêmes, et donc de moi, quelque chose qui les amè­ne­ra à com­prendre l’ac­cu­sé. Et j’es­saie de faire honte aux ma­gis­trats pro­fes­sion­nels de la sanc­tion qu’ils s’ap­prêtent à prendre. En gros, je leur dis : je sais que vous n’êtes pas aus­si mé­chants que la fonc­tion vous y oblige. » Il a ap­pli­qué cette tech­nique des di­zaines de fois. Pour le dé­tes­table Lu­cien Lé­ger, as­sas­sin d’en­fant dont le cy­nisme ul­cé­ra, lors de son pro­cès en 1966, le pays tout en­tier, mais qui échap­pa à la guillo­tine. Et pour une ri­bam­belle de grands voyous, ré­ci­di­vistes ou adeptes de l’éva­sion, qui dé­frayèrent la chro­nique dans les an­nées 1980 et 1990, en dé­non­çant les condi­tions de dé­ten­tion dans les pri­sons de « haute sé­cu­ri­té » : Char­lie Bauer, Mi­chel Vau­jour ou Fran­çois Besse. Avec Ro­ger Kno­bels­piess, l’in­fa­ti­gable plai­deur a quand même fi­ni par cra­quer au bout de sept ans et après une énième ré­ci­dive.

HOMME D’AF­FAIRES (1) Avec son confrère Olivier Metz­ner pen­dant le pro­cès Clears­tream en 2009. (2) Dans les an­nées 1970. (3) À la sor­tie du tri­bu­nal lors du pro­cès Ro­man en 1988.

R ICHA R D R OMA N ( 1992) SOUPÇONNÉ D E L ’ A S SA S SINAT D’UNE F IL L E D E 7 A NS , e F INALEMENT INNOCEN T É .

L U C I E N L É GEG E R ( 191 9 6 666 ) AU CÔ­TÉ DE M NAUD, LECLERC É VITE L A P PEINEE IN E D DEE M MORTOR T À L’ É T R A N G L E U R DU PE TIT LUC.

JURY PO­PU­LAIRE Me Leclerc, mo­les­té par la foule lors de la re­cons­ti­tu­tion de l’af­faire Ro­man, en 1988.

MI N IQ U E 9) DE DÉ N O N C A T O N N IE CL E A R S T R E A M . R E L X É . D O M IN I Q UE D E V I L L E P I N ( 2 0 0 9 ) A C C U S É D E « D É NO NC I AT I ON C A L O M NI E U S E » D A N S CLE ARSTRE AM. REL A XÉ. V É R O N NI IQ Q U E C O OUU R J A U LTL T ( 2 0 0 9)9 ) A RECONNUR E C O N NU UN T RIPLER IP L E I INFAN FA N T I ICIDEC I DE . C CONDO N D A M MNÉNÉ E À HUITHU I T ANSA N S DED E PRI­SON.P R I S O N . F LOR ENCE R E Y ( 1998) RISQUA I T L A PERPÉ T UI T É . CONDAMNÉE À V ING T A NS DE PRI S ON .

OM A R R A DD A D ( 199 4) M L E CL E RC DÉ F E ND L A FA MIL L E M A R CH A L E T FA I T CO N D A M N E R L E J A R D I N I E R À D I X- H U I T A N S DE P R I S O N . C E L U I - C I S E R A E N P A R T IE G R A C IÉ E N 1 9 96 .

(2 MI OU R PROXÉNÉ TISME GR

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