ART EN IRAN

Vanity Fair (France) - - Vanity Fail -

(Suite de la page 77 Quelques ta­bleaux com­mencent ce­pen­dant à voya­ger. L’Iran ac­cepte de prê­ter le Pol­lock pour une exposition au Ja­pon. Un Van Don­gen est pré­sen­té aux Pays-Bas. À Té­hé­ran, les com­mis­saires du mu­sée prennent l’ha­bi­tude d’ac­cro­cher des toiles de la col­lec­tion dans les ga­le­ries. La le­vée des sanc­tions éco­no­miques contre l’Iran en 2016 fa­ci­lite les échanges. Le mi­nis­tère du com­merce ex­té­rieur ita­lien dé­pêche une dé­lé­ga­tion à Té­hé­ran. Les of­fi­ciels trans­al­pins vi­sitent le mu­sée d’art contem­po­rain, où ils dé­couvrent un Pi­cas­so et un Wa­rhol. Ils rêvent à leur tour de les mon­trer en Eu­rope, non sans ar­rière-pen­sées com­mer­ciales : l’Ita­lie es­père au pas­sage si­gner des contrats pour ses entreprises, en par­ti­cu­lier sa com­pa­gnie pé­tro­lière. Rome pro­pose de res­tau­rer les toiles en échange.

Le Maxxi est char­gé de mon­ter l’exposition. Le di­rec­teur du dé­par­te­ment art, Bar­to­lo­meo Pie­tro­mar­chi, se rend à Té­hé­ran. Il tombe sur une exposition de pop art. « C’était ir­réel, se sou­vient-il. J’étais en Iran et je me re­trou­vais au mi­lieu d’ar­tistes amé­ri­cains : Wa­rhol, Lich­ten­stein, Ol­den­burg... » Pen­dant une an­née, le pro­jet avance au rythme des al­lées et ve­nues des res­tau­ra­teurs entre l’Eu­rope et l’Iran.

Tout bas­cule en oc­tobre 2016. Un mois avant l’inau­gu­ra­tion ro­maine, la ga­le­riste ira­nienne Li­li Go­les­tan se fend d’un édi­to­rial as­sas­sin dans la presse de son pays : si les ta­bleaux quittent l’Iran, af­firme- telle, ils se­ront pré­emp­tés par les mu­sées eu­ro­péens, voire par la fa­mille im­pé­riale. Ou même rem­pla­cés par des faux. Pour étayer sa thèse, la fille du poète Ebra­him Go­les­tan rap­pelle l’his­toire du De Koo­ning, échan­gé en se­cret vingt ans plus tôt contre le Livre des rois. Les ré­seaux so­ciaux ira­niens s’en­flamment. À six mois des élec­tions, le pré­sident Has­san Rou­ha­ni re­doute le scan­dale. Son mi­nistre de la culture coupe les com­mu­ni­ca­tions avec le Maxxi. De son cô­té, le mu­sée ita­lien continue les pré­pa­ra­tifs comme si de rien n’était. Mais en cou­lisses, cha­cun se de­mande si les mol­lahs n’ont pas fait ca­po­ter le pro­jet.

La réponse tombe ce fa­meux soir de no­vembre, lorsque je me suis ren­du à Rome pour voir le Rothko de la col­lec­tion ira­nienne. Le jour même du ver­nis­sage, le trans­fert a été pu­re­ment et sim­ple­ment an­nu­lé, lais­sant quelque deux cents in­vi­tés in­con­so­lables de­vant leurs Spritz.

Quatre mois après ce fias­co, j’ap­pren­drai que l’exposition ro­maine a fi­na­le­ment été or­ga­ni­sée à Té­hé­ran. Un ami ga­le­riste ira­nien m’a en­voyé une pho­to­gra­phie du Rothko, entre un Wa­rhol et un Frank Stella. Trois bandes floues, jaune, brune et li­las. Sur l’image, deux jeunes femmes en hi­jab de­visent de­vant la toile. Tous les ama­teurs d’art rêvent d’être à leur place. Le savent- elles seule­ment ? �

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.