Dr MONEY & Mr CO­OL

« Sans peur ni li­mite » : c’est le cre­do de Mat­thieu Pi­gasse, ban­quier énarque qui se dit de gauche, punk et an­ti­bour­geois. À Pa­ris, il di­rige la puis­sante banque La­zard tout en in­ves­tis­sant dans des jour­naux comme Les In­rocks, Le Monde et L’Obs. Quelle e

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Le teint est pâle, presque trans­lu­cide en ce ven­dre­di de mai. De­hors, Pa­ris fré­tille aux ter­rasses, tout heu­reux du so­leil et de la vic­toire de Ma­cron. Mat­thieu Pi­gasse, lui, semble ac­ca­blé. Il s’avance dans l’une des im­menses salles de réunion de La­zard, la pres­ti­gieuse banque d’af­faires qu’il di­rige à Pa­ris, au 121, bou­le­vard Hauss­mann. Lan­cer ma­chi­nal entre les chaises vides : « Alors, la vie est belle ? » Il s’ex­cuse du re­tard, dé­cap­sule un Co­ca, man­di­bule as­soif­fée, corps ten­du dans le cos­tume Dior. La fa­tigue, sans doute... Ses ado­rables se­cré­taires nous avaient bien dit que l’agen­da dé­bor­dait, qu’il fal­lait jon­gler sans cesse entre les ren­dez-vous et les dé­pla­ce­ments au bout du monde, qu’elles se de­man­daient chaque jour « comment Mat­thieu tient ». Le pa­tron, lui, ne se plaint de rien. Il ferme les yeux comme pour se re­cen­trer, puis dé­roule joyeu­se­ment son nu­mé­ro, ce­lui qu’il sert si sou­vent aux jour­na­listes : ci­ta­tions de Mi­chaux et de Ca­mus, ses maîtres, mi­nute pro­voc’ avec un « sac à vo­mi » – son ex­pres­sion pré­fé­rée pour qua­li­fier tel an­cien mi­nistre –, pause rock avec The Clash, ses idoles, et un obs­cur groupe punk. « Vous ne connais­sez pas ? At­ten­dez, écou­tez... » Sous les por­traits à l’huile des vieux fon­da­teurs de La­zard, son Ip­hone crache une mu­sique in­au­dible : « Gé­nial, hein ? »

« Ban­quier punk », c’est ain­si qu’il se vit et qu’il se vend à lon­gueur d’articles. Re­belle né en mai 1968, énarque échoué dans une banque d’af­faires, mais de gauche, tou­jours, en lutte contre « le sys­tème », de­ve­nu, par amour de la presse, pro­prié­taire des In­ro­ckup­tibles, de Ra­dio No­va, ac­tion­naire du Monde, de L’Obs, de Cour­rier in­ter­na­tio­nal, de Té­lé­ra­ma... Un pe­tit em­pire, en somme, bâ­ti l’air de rien, entre deux deals gi­gan­tesques. Pré­sen­tée comme ça, l’his­toire pa­raît simple, trop simple pour com­prendre l’as­cen­sion de cet ov­ni qui ra­conte si bien l’époque, ce grand en­fant pres­sé, mon­dia­li­sé, na­vi­guant sans bar­rières, la rage au coeur et les poches pleines, entre le bu­si­ness, les mé­dias et la po­li­tique. Saint-Si­mon se se­rait ré­ga­lé. Mat­thieu Pi­gasse touche à tous les pou­voirs. Le grand pu­blic ne l’ap­pré­hende qu’à tra­vers ses ap­pa­ri­tions té­lé­vi­sées, quand il pro­meut ses livres ou donne des le­çons aux gou­ver­nants. Per­sonne ne sait bien d’où il parle. Le pe­tit mi­lieu pa­ri­sien se de­mande tou­jours s’il tient du gé­nie ou de l’im­pos­ture. Sur Pi­gasse, tout se dit, tout cir­cule, même ces rumeurs lui prê­tant, lors des der­nières élec­tions, des am­bi­tions ély­séennes et une so­lide ini­mi­tié avec le pré­sident Ma­cron, son double en plus jeune. Un autre ban­quier énarque, né­go­cia­teur ha­bile et sé­duc­teur hors pair, cou­vé dans les mêmes sphères. Plus Ju­pi­ter s’en­vo­lait dans les son­dages, plus le roi de La­zard s’af­fai­rait, ac­cé­lé­rant ses in­ves­tis­se­ments sur le Web (avec Cheek Ma­ga­zine, le site d’in­for­ma­tion fé­mi­nin), dans la té­lé­vi­sion (avec la chaîne Vi­ce­land, l’an­tenne pré­fé­rée de la gé­né­ra­tion Y, lan­cée en France fin 2016), la mu­sique (avec Rough Trade, la­bel in­dé­pen­dant my­thique à l’ori­gine du suc­cès de The Smiths), sans comp­ter le ra­chat du fes­ti­val Rock en Seine. Il se lan­çait aus­si dans l’au­dio­vi­suel, grâce au fonds d’in­ves­tis­se­ment à 250 mil­lions d’eu­ros consti­tué avec l’em­pe­reur de Free, Xa­vier Niel, et bap­ti­sé d’un nom très Guerre des étoiles, Me­dia­wan. « Nous al­lons créer un grand groupe de conte­nus eu­ro­péens. Nous pro­dui­rons des images, des émis­sions, des do­cu­men­taires, des films d’ani­ma­tions... À terme, nous concur­ren­ce­rons Ama­zon et Net­flix », nous pré­vient-il lors de notre pre­mier ren­dez-vous. Au bout d’une heure, on avait dé­jà le tour­nis.

Après quoi court M. Pi­gasse ? Qui est-il ? Comment et à quoi tient son sys­tème ? Il a fal­lu des se­maines pour dé­cryp­ter ses uni­vers, ses ré­seaux im­menses, qui s’étendent des pa­trons du CAC 40 aux di­ri­geants d’Amé­rique la­tine, de Serge Ju­ly à He­di Sli­mane et Ru­pert Mur­doch. Le ban­quier nous a ou­vert les portes ; ses fi­dèles, un pe­tit cercle qui le pro­tège avec dé­vo­tion, nous ont par­lé, comme ses op­po­sants. Lui aus­si s’est li­vré, au siège de La­zard tou­jours, sous le re­gard com­plice de celle qui gère sa com­mu­ni­ca­tion, Éli­sa­beth La­borde. « Ça le ras­sure que je sois là », di­sait la jeune femme, éga­le­ment se­cré­taire gé­né­rale de son groupe de presse, Les Nou­velles Édi­tions in­dé­pen­dantes, et nou­velle di­rec­trice des In­rocks. Elle écou­tait. Et lui avait tou­jours ce pe­tit sou­rire en coin, cu­rieux, joueur, un peu su­pé­rieur, qui semble dire : « Catch me if you can. »

En amour, comme en af­faires, rien ne vaut la conquête. Luc Bes­son sait qu’il ne ré­sis­te­ra pro­ba­ble­ment pas long­temps aux avances de Pi­gasse et de ses as­so­ciés. Au prin­temps, for­cé de trou­ver de nou­veaux ca­pi­taux, le mé­ga­lo gé­nial du sep­tième art, père de Lu­cy et du Grand Bleu, a bien failli leur cé­der sa so­cié­té de pro­duc­tion, Eu­ro­pa­corp, avant de dé­ni­cher, in ex­tre­mis, des in­ves­tis­seurs chi­nois. Mat­thieu Pi­gasse n’a pas dit son der­nier mot. Il est aux aguets, at­ten­tif aux bé­né­fices de Va­lé­rian, ce film à 200 mil­lions d’eu­ros qui pour­rait mi­ner la fra­gile so­cié­té du pro­duc­teur-réa­li­sa­teur. « Il faut sa­voir at­tendre, lais­ser dé­can­ter, jouer avec le temps », in­dique le ban­quier sou­dain calme. C’est cer­tain, il met­tra bien­tôt un pied dans le ci­né­ma. Dans ce sec­teur en crise, il y a tant d’em­plettes à faire, comme Wild Bunch, la so­cié­té qui a no­tam­ment pro­duit The Ar­tist, ou UGC, avec qui les dis­cus­sions ont dé­jà com­men­cé. Pi­gasse ne s’in­ter­dit rien. Il a ses an­tennes par­tout. Il connaît bien les

frères Sey­doux, rois de Gau­mont et de Pa­thé, et l’agent Do­mi­nique Bes­ne­hard, dont il a ré­cem­ment ra­che­té la so­cié­té Mon Voi­sin, pro­duc­trice de la sé­rie Dix pour cent. Il est ami avec Sean Penn et Oli­ver Stone, qu’il fré­quente ré­gu­liè­re­ment à Pa­ris ou à Hol­ly­wood. Le ci­né­ma en­ga­gé l’in­té­resse presque au­tant que la té­lé­réa­li­té. Ces nuits où il ne dort pas, quand il peine à lire, il re­garde en boucle des émis­sions qui lui lavent la tête, « Les Anges », « Les Mar­seillais à Mia­mi », les pi­tre­ries de Cy­ril Ha­nou­na. Une autre idée de la culture. « C’est du man­ga, du vide ab­so­lu, ça me fas­cine, dit-il. C’est aus­si im­por­tant pour com­prendre la so­cié­té dans la­quelle on vit. » Un jour, sans doute, il ra­chè­te­ra le site de Jac­quie et Mi­chel, les rois du por­no ama­teur sur les­quels il peut dis­ser­ter des heures. Il pro­dui­ra un spec­tacle avec Brit­ney Spears ou Pa­ris Hil­ton qu’il adore. Chez La­zard, ça n’éton­ne­rait per­sonne.

Entre Fa­bius et Jean- Claude Duss

Évi­dem­ment, Mat­thieu est un ori­gi­nal », ob­serve Bru­no Ro­ger, 84 ans, l’an­cien di­ri­geant de la banque d’af­faires à Pa­ris. Cri­nière blanche et sou­rire fine lame, ce grand chi­ra­quien pas­sion­né d’opé­ra ne re­grette pas d’avoir re­cru­té Pi­gasse en 2002, sur les conseils d’Alain Minc. « C’était l’évi­dence », dicte- t-il. Ses qua­li­tés sau­taient aux yeux : es­prit vif, bû­cheur, bon ré­seau, sens in­né du contact. L’énarque n’est pas dans le moule ; il pré­tend « vo­mir » les bour­geois, exècre les cra­vates et les re­pas d’af­faires. Il n’est pas non plus de son bord po­li­tique – très bien, ça peut ser­vir. Pi­gasse a d’abord conquis Do­mi­nique Strauss-Kahn, dont il fut, en 1998, le conseiller tech­nique, avant de de­ve­nir, deux ans plus tard, le di­rec­teur ad­joint de ca­bi­net de Laurent Fa­bius, mi­nistre de l’éco­no­mie. À l’époque, il dis­pu­tait le con­cours de ce­lui qui fai­sait le plus de fiches, fon­çait dans le Nord, un di­manche, pour al­ler convaincre un dé­pu­té com­mu­niste de vo­ter une loi sur l’épargne. Il était sur tous les gros dos­siers du mo­ment (pri­va­ti­sa­tion du Cré­dit lyon­nais, de France Té­lé­com, de Thom­son-CSF, créa­tion d’Are­va, fu­sion Vi­ven­di-Uni­ver­sal...), se créant ain­si des contacts dans tous les sec­teurs éco­no­miques. « C’était un gar­çon ex­trê­me­ment créa­tif – et je pèse mes mots –, in­siste au­jourd’hui Fa­bius, dans les somp­tueux bu­reaux du Conseil consti­tu­tion­nel qu’il pré­side. Mat­thieu trou­vait des so­lu­tions à tout. Il était com­ba­tif, pas pré­ten­tieux, éner­gique. » Pi­gasse res­te­ra at­ta­ché à ses deux men­tors po­li­tiques, les seuls qui trouvent grâce à ses yeux. Hol­lande, lui, a vou­lu le pié­ger à l’oral de sor­tie de Sciences Po avec une ques­tion « à la con » (« Vous avez em­ployé le mot “pa­ra­digme” : sa­vez-vous ce que ça veut dire ? »), puis il lui a re­fu­sé l’in­ves­ti­ture du PS aux lé­gis­la­tives de 2001, dans une cir­cons­crip­tion de l’Aisne. Et son ami, JeanPierre Jouyet, alors di­rec­teur du Tré­sor, n’a pu lui trou­ver un poste ac­cep­table quand il a fal­lu se re­ca­ser après la dé­bâcle jos­pi­nienne l’an­née sui­vante. « Mais uti­li­sez-moi ! Je peux tout faire ! » ful­mi­nait Pi­gasse dans son bu­reau mi­nus­cule. Hu­mi­lia­tion su­prême qu’il n’ou­blie­ra ja­mais. L’ani­mal a la ran­cune te­nace.

« Re­non­cer à ser­vir l’État a été un vrai dé­chi­re­ment pour Mat­thieu », re­lève l’ami Ni­co­las Thé­ry, son an­cien pro­fes­seur à l’ENA au­jourd’hui pré­sident du Cré­dit mu­tuel. En 2002, Pi­gasse est cour­ti­sé de toutes parts dans le pri­vé, pour re­joindre Pu­bli­cis ou de grands groupes in­dus­triels comme Sch­nei­der, mais la com­mis­sion de dé­on­to­lo­gie de la fonc­tion pu­blique pour­rait lui cher­cher des noises : il connaît trop bien les dos­siers de­puis son pas­sage à

Ber­cy. Il hé­site, consulte l’oracle des jeunes am­bi­tieux, Alain Minc. « Mat­thieu vient me voir pour me de­man­der conseil, se sou­vient le consul­tant un ma­tin de juin, dans ses luxueux bu­reaux de l’ave­nue George-V. Avec son cô­té vif-ar­gent, il me dit : “Un jour, je fe­rai de la po­li­tique et je se­rai pré­sident de la Ré­pu­blique.” » Minc sa­voure son ef­fet, lâche la suite avec gour­man­dise : « Cinq ans plus tard, un cer­tain Em­ma­nuel Ma­cron me fe­ra exac­te­ment la même confi­dence. » Pi­gasse part ga­gnant, Minc conseille la banque d’af­faires. Les ho­ri­zons sont vastes, tout comme les pro­messes de for­tune, idéal pour ou­vrir toutes les portes.

Au 121, bou­le­vard Hauss­mann, sous les lustres de La­zard, l’énarque ob­serve. Au­tour de lui, les caï­mans sont re­dou­tables ; ils ont pour nom An­toine Bern­heim, alias « le par­rain des af­faires », Georges Ral­li, l’as des OPA, Édouard Stern, ce trompe-la-mort qui fi­ni­ra as­sas­si­né par sa maî­tresse dans une com­bi­nai­son en la­tex. Sur­tout ne pas mar­cher sur leurs plates-bandes. Pi­gasse est fin stra­tège ; pe­tit, il a joué au Risk des nuits en­tières, même s’il aime se com­pa­rer à Jean-Claude Dusse, le lo­ser des Bron­zés adepte du cé­lèbre « sur un mal­en­ten­du, ça peut mar­cher ». Il jette son éner­gie sur une ac­ti­vi­té dé­lais­sée chez La­zard : le conseil aux gou­ver­ne­ments étran­gers pour la ges­tion de leur dette. La pe­tite équipe em­me­née par Mi­chèle La­marche, pi­lier de la mai­son, a be­soin d’être ré­veillée. Pi­gasse dé­croche une star : l’éco­no­miste Da­niel Co­hen, un proche de DSK, ponte de Nor­male sup’, spé­cia­liste de la dette una­ni­me­ment re­con­nu, de l’OCDE à la Banque mon­diale. « Mat­thieu m’a convain­cu qu’il était plus in­té­res­sant de conseiller des pays en crise plu­tôt que d’être du cô­té des ins­ti­tu­tions », confie au té­lé­phone l’éco­no­miste et es­sayiste, éga­le­ment chro­ni­queur à L’Obs. Le contrat de consul­tant de La­zard lui per­met de res­ter dans l’ombre, gras­se­ment ré­mu­né­ré, sans écor­cher son ver­nis de pro­fes­seur. Grâce à lui, Pi­gasse rem­porte de nom­breux man­dats : en Ar­gen­tine d’abord, avec une dette de 100 mil­liards de dol­lars à re­struc­tu­rer, au Ve­ne­zue­la, en Équa­teur, où le pré­sident Ra­fael Cor­rea me­nace les créan­ciers de ne plus les payer. « J’ai ga­gné toutes les ba­tailles de l’al­ter­mon­dia­lisme », ose­ra le ban­quier dans la presse. « Mat­thieu convainc les di­ri­geants de ces pays qu’on peut vrai­ment les ai­der, rap­pelle Da­niel Co­hen. Il a cette ca­pa­ci­té à ins­tau­rer un rap­port de confiance. Dans les né­go­cia­tions, il est dé­ter­mi­nant. » Pi­gasse ne se noie pas sous les pro­blèmes tech­niques ; il sur­ligne dans l’avion les notes pré­pa­rées par son équipe, qu’il in­gur­gite en pio­chant des bon­bons Ha­ri­bo (Air France, dont il est l’un des plus gros clients, veille à ce qu’il n’en manque ja­mais). Sur place, il trace les grandes lignes, es­prit conden­sé, hu­mour ra­va­geur mâ­ti­né d’idéaux. « Hop, hop, hop », dit-il en re­mon­tant en classe af­faires. À chaque pé­riple, à Bah­reïn, au Ni­ge­ria, au Ka­za­khs­tan... des liens se tissent avec les au­to­ri­tés lo­cales et les en­tre­prises, gé­né­rant sans cesse de nou­veaux contrats. Pi­gasse se fa­brique ain­si des ami­tiés, comme celle de Maxi­mi­lien Ar­ve­laiz, ce jeune Fran­co-Vé­né­zué­lien, ex- conseiller de Chá­vez, char­gé de por­ter à l’étran­ger la « re­vo­lu­ción » ; un autre touche-à- tout qui de­vien­dra par les ha­sards de la vie bras droit d’Oli­ver Stone et in­time de Jean-Luc Mé­len­chon. De pas­sage à Pa­ris, fin juin, Ar­ve­laiz confie dans un ca­fé du Quar­tier la­tin : « Mat­thieu est un pas­seur. Sans cesse, il met des gens en re­la­tion. Il a un cô­té “connec­ting people”. »

En France, le ban­quier dé­croche ses propres clients, comme Georges Plas­sat (Car­re­four), Christophe de Mar­ge­rie (To­tal), Jean-Paul Agon (L’Oréal), Serge Wein­berg (fu­tur pré­sident de Sa­no­fi) et même Ru­pert Mur­doch, le fon­da­teur du géant des mé­dias News Cor­po­ra­tion (The Wall Street Jour­nal, The Sun, The Times, Fox News, 20th Cen­tu­ry Fox... ) qui le nom­me­ra au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de la chaîne Sky. « Il est ve­nu me voir, out of the blue, ra­conte Pi­gasse en for­çant son an­glais fran­chouillard. Il m’a dit : “Mat­thew, I’d like to buy Free.” » Xa­vier Niel, le pro­prié­taire, n’a au­cune en­vie de vendre son en­tre­prise, mais il reste en contact avec ce jeune ban­quier sans ma­nières qui par­tage son en­vie de bous­cu­ler l’es­ta­blish­ment. Il lui achète quelques start-up, sans ima­gi­ner qu’ils s’as­so­cie­raient un jour. C’est un autre pa­tron qui fait dé­col­ler Pi­gasse, Fran­cis Mayer, le di­rec­teur de la puis­sante Caisse des dé­pôts et consi­gna­tions, bras ar­mé de l’État quand il s’agit de sau­ver ou de ren­for­cer un groupe fran­çais. Cet énarque aty­pique, fils d’agri­cul­teurs, tombe sous le charme du ca­dor de La­zard. Il l’in­vite chez lui, le voit le week- end, lui confie ses prin­ci­paux dos­siers. En­semble, ils règlent le sort d’Ixis, une fi­liale de ges­tion cé­dée à la Caisse d’épargne et à son pa­tron Charles Mil­haud contre 35 % du ca­pi­tal de « l’écu­reuil ». La confiance est to­tale jus­qu’au jour où Fran­cis Mayer ap­prend que son jeune ami Pi­gasse né­go­cie en se­cret avec son ri­val, Mil­haud, le rap­pro­che­ment de la Caisse d’épargne et de la Banque po­pu­laire. L’amer­tume est d’au­tant plus forte qu’alors, il est gra­ve­ment ma­lade. « Mayer l’a dé­cou­vert sur son lit d’hô­pi­tal en 2006, quelque temps avant sa mort, re­late un proche. Il s’est sen­ti tra­hi. » Les af­faires sont les af­faires. Le ban­quier roule dé­sor­mais pour Mil­haud, le pa­tron de la Caisse d’épargne, qu’il réus­sit à convaincre – à l’éton­ne­ment gé­né­ral – d’en­trer au ca­pi­tal de La­zard lors de son in­tro­duc­tion à Wall Street au prin­temps 2008. Coup de maître : ce gros in­ves­tis­seur ins­ti­tu­tion­nel, ras­su­rant pour le mar­ché, est un al­lié pré­cieux.

Au siège, les Amé­ri­cains ap­plau­dissent. « C’est comme ça que Mat­thieu Pi­gasse s’est fait connaître et qu’il est pas­sé de­vant tout le monde », sou­pire un an­cien ri­val. Bruce Was­ser­stein, le

pa­tron de La­zard à New York, comme son suc­ces­seur Ken Ja­cobs poussent ce Fren­chie qui veut ré­vo­lu­tion­ner la vieille mai­son, cas­ser les ba­ron­nies, in­suf­fler par­tout l’es­prit « com­man­do ». À lui La­zard Pa­ris. Pi­gasse triomphe grâce à l’ap­pui de son « lieu­te­nant­co­lo­nel », comme il l’ap­pelle, Jean-Louis Gi­ro­dolle, l’ami fi­dèle de­puis les bancs de Sciences Po, bras droit so­lide en cou­lisses. « À 20 ans, il avait dé­jà cette mo­rale de l’ef­fort presque phi­lo­so­phique, souffle l’élé­gant qua­dra­gé­naire. Quand Mat­thieu s’in­té­resse à quelque chose, il est qua­si mi­li­taire. » « No fear, no li­mit » , ré­pète-t-il à ses troupes avec son goût des for­mules toutes faites.

Ma­riage an­nu­lé en couv’ de Clo­ser

Trois mots, « lost in trans­la­tion » : c’est ce qu’il écrit sou­vent à ses pa­rents quand il dé­barque, à To­kyo ou à Shan­ghai, ses yeux myopes per­dus dans la foule. « C’est la dixième fois que tu me fais le coup », ré­pond alors son père par e-mail. Il aime tel­le­ment mieux le voir ap­pa­raître au bout de son jar­din de Re­gné­ville-sur-Mer, ce pe­tit village du Co­ten­tin. « Par­fois, Mat­thieu se pose là, de­vant la mai­son, en hé­li­co­ptère », confie Jean-Da­niel Pi­gasse, mêmes traits au cou­teau mais hâ­lés, po­lis au grand air. Dans son pull Saint James, il dé­signe la pe­louse qui des­cend jus­qu’à la mer tur­quoise. Le père, mi-gê­né mi-fier, prend soin de pré­ci­ser que « c’est juste pour ga­gner du temps, Mat­thieu n’est pas bling-bling ». Il pos­sède une mai­son à Bou­logne-Billan­court, une autre pas loin, dans la cam­pagne des Mes­nuls, part sou­vent l’été aux ÉtatsU­nis (une an­née dans les Hamp­tons, la ré­gion bal­néaire hup­pée des New-Yor­kais, il a dé­frayé la chro­nique pour avoir re­fu­sé de payer la lo­ca­tion d’une villa ju­gée pas au ni­veau du prix de­man­dé). Ici, le ban­quier ne vient qu’en coup de vent, hu­mer les pre­miers par­fums de l’ado­les­cence. Re­gné­ville ap­pa­raît tou­jours dans ses ré­cits, comme s’il y avait gran­di. Il n’y a pour­tant pas­sé que trois ans.

En 1978, Mat­thieu a 10 ans quand Jean-Da­niel Pi­gasse dé­cide d’exi­ler les siens dans une aus­tère lon­gère, très loin du VIIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris où la fa­mille avait vé­cu jusque-là, entre l’église et les scouts. Le cadre, en dif­fi­cul­té pro­fes­sion­nelle, a trou­vé un poste à l’heb­do­ma­daire La Manche libre comme se­cré­taire gé­né­ral. Chan­ge­ment de vie, mère ré­si­gnée, père co­lère sou­vent re­clus dans ses si­lences et les so­nates de Bach. Il y eut des bri­sures. L’aî­née a fu­gué à Pa­ris. Mat­thieu, lui s’est re­bel­lé dans ces éten­dues sau­vages : ba­lades à la voile, rock avec son groupe Les Mer­ce­naires du déses­poir, ap­pé­tit d’oi­seau, or­gie de livres. « Il li­sait tout puis­qu’il ne dor­mait pas, dé­jà, se sou­vient Jean-Da­niel Pi­gasse. Il m’a ain­si fait dé­cou­vrir Bau­de­laire. Nous avons très tôt eu de vives dis­cus­sions po­li­tiques. J’étais de gauche, lui as­sez anar­chiste. Cet en­fant était hors norme. C’est ce que je di­sais aux pro­fes­seurs qui me convo­quaient chaque an­née. » Mat­thieu n’a ja­mais pu écrire en lettres at­ta­chées et au­jourd’hui en­core il ne s’ex­prime qu’en ma­jus­cules. Les bul­le­tins sou­li­gnaient son in­so­lence, au col­lège de Cou­tances comme au ly­cée pa­ri­sien Ca­mille-Sée où il a pour­sui­vi sa sco­la­ri­té quand le père, ayant re­trou­vé un gros poste chez Thom­son, a ré­ins­tal­lé la fa­mille dans une mai­son du XVe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Jean-Da­niel Pi­gasse a tou­jours cru en son fils, qui a dé­cro­ché Sciences Po puis l’ENA où lui-même avait échoué. Et il a vite su que la banque ne se­rait qu’un trem­plin. Mat­thieu le lui a dit, un soir, de­vant la baie tur­quoise : « Je veux ga­gner de l’ar­gent pour ra­che­ter des jour­naux. » Le père a sou­ri. La presse, c’est une his­toire de fa­mille : lui écri­vait des édi­to­riaux dans La Manche libre ; son frère, Jean-Paul, a été di­rec­teur de la ré­dac­tion de L’Ex­press en 1985, avant de fon­der Les Nou­velles de Braz­za­ville, au ser­vice de l’au­to­crate du Con­go, De­nis Sas­sou-Ngues­so. La soeur de Mat­thieu, a tra­vaillé à Ac­tuel, son frère à Pu­blic, son cou­sin au Fi­ga­ro. Et la mère de ses en­fants, Alix Étour­naud, ren­con­trée sur les bancs de Sciences Po, a écrit dans Marie Claire. Le ban­quier aime les jour­na­listes qu’il uti­lise, ba­lade et nour­rit de­puis ses dé­buts à Ber­cy. Il a aus­si cô­toyé leurs pa­trons, au gré des ac­cords né­go­ciés au­près de la banque La­zard, comme la re­ca­pi­ta­li­sa­tion de Li­bé­ra­tion par Édouard de Roth­schild, et celle des In­ro­ckup­tibles qu’il a fi­ni par ache­ter. L’heb­do­ma­daire cultu­rel se­ra son « na­vire ami­ral », comme il dit, le socle du groupe de presse qu’il veut consti­tuer. « J’ai eu l’in­tui­tion très tôt, as­sure- t-il, que la guerre se fe­rait sur les conte­nus. »

Un jour de 2009, le jour­na­liste Ber­nard Ze­kri re­çoit un coup de té­lé­phone : « Ça t’in­té­resse, Les In­rocks ? » Marie Dru­cker, avec qui il a tra­vaillé à I-Té­lé, pros­pecte alors pour son amou­reux, Mat­thieu Pi­gasse, qui veut re­lan­cer l’heb­do­ma­daire dif­fu­sé à moins de 35 000 exem­plaires. Ze­kri l’ico­no­claste, dé­crou­vreur du rap, ex de Ca­nal +, proche de Ja­mel Deb­bouze, est sé­duit par le per­son­nage et par son pro­jet de créer un « news ma­ga­zine gé­né­ra­tion­nel in­dé­pen­dant, re­belle à l’ordre éta­bli ». « Mat­thieu, dit-il, c’est une es­pèce de risque in­car­né, un sale môme at­ta­chant. Il lit beau­coup – les jour­naux amé­ri­cains aus­si. Il veut in­tro­duire de l’au­dace, de la trans­gres­sion. » Par cer­tains cô­tés, le ban­quier lui rap­pelle son men­tor, Jean-Fran­çois Bi­zot, le ri­chis­sime et bouillon­nant pa­tron d’Ac­tuel dis­pa­ru en 2007, fon­da­teur de No­va, la ra­dio qu’il ra­chè­te­ra sur ses conseils. Comme tou­jours, Pi­gasse veut al­ler vite, ba­layer les grandes lignes sans s’at­ta­cher aux dé­tails, quitte à com­mettre des er­reurs comme la no­mi­na­tion d’Audrey Pul­var à la tête de la ré­dac­tion, source de nom­breux dé­parts. Entre deux deals et un pro­jet de livre sur la crise fi­nan­cière avec Gilles Fin­chel­stein, sa plume d’alors, il dé­barque aux In­rocks. Il pousse les jeunes. Les couv’ an­ti-Sar­ko l’en­chantent, tout comme ce pro­jet de con­cert sau­vage place Beau­vau contre le mi­nistre de l’in­té­rieur Claude Guéant. « Go, go », lance-t-il, pour­vu qu’il ait le sen­ti­ment de vi­brer. En pa­tron de presse, Mat­thieu s’éclate. En­fin, les jour­naux parlent de lui. Il tra­vaille son per­son­nage, peau­fine son image. Elle ne lui est plus in­sup­por­table de­puis qu’il s’ha­bille en Dior. « Mon ami He­di Sli­mane a ré­vo­lu­tion­né mon rap­port au corps », confesse-t-il un jour, en pi­co­rant trois as­perges sauce mous­se­line dans la salle à man­ger lam­bris­sée de La­zard. Il s’af­fame, jeûne, en ré­pé­tant qu’il « re­fuse la jouis­sance de la nour­ri­ture ». Il lit Cio­ran, s’abru­tit de jeux vi­déo. « Toi et moi, c’est pour la vie », écrit-il à des col­la­bo­ra­teurs qu’il ou­blie­ra vite. Dans l’ins­tant, il le pense. Cet été 2009, il s’en­vole en Jet, avec sa bande, aux Eu­ro­ckéennes de Bel­fort. Comme tou­jours,

Mat­thieu Pi­gasse ne danse pas, ne boit pas, juste quelques gor­gées de bière pour faire sem­blant. Il est dans la fosse, sous son sweat à ca­puche, pris par la mu­sique, sous contrôle.

Le scoop sur­git en cou­ver­ture du ma­ga­zine Clo­ser le 19 sep­tembre 2009 : « Marie Dru­cker aban­don­née la veille de son ma­riage. » Tout était prêt. Les car­tons par­tis, ré­cep­tion or­ga­ni­sée par un wed­ding plan­ner au Re­lais & Châ­teaux L’Ous­tau de Bau­ma­nière, aux Baux- de-Pro­vence, TGV spé­cial af­fré­té par Mi­chel Dru­cker en l’hon­neur de sa nièce. Mais au der­nier mo­ment, Mon­sieur Pi­gasse s’est dé­sis­té. Le ban­quier est se­cret, sa vie à ti­roirs. Seule une poi­gnée d’in­times connais­saient son pro­jet de ma­riage, dont Pas­cal Hou­ze­lot, le pa­tron très connec­té de Pink TV, té­moin dé­si­gné, qui or­ga­nise à l’époque des ren­contres avec Pierre Ber­gé. Pi­gasse veut convaincre le fon­da­teur de Saint Laurent de ra­che­ter Le Monde avec lui. Quelques jours avant les noces, il a tout de même aver­ti ses pa­rents qu’il al­lait se ma­rier. Sa com­pagne, Alix Étour­naud, n’en savait rien : elle por­tait leur troi­sième en­fant. Elle ra­con­te­ra tout dans un livre ra­va­geur pour Pi­gasse, sai­si en grand nar­cis­sique pi­peau­teur. Le texte pa­raît sous le titre Mieux vaut en rire (JC Lat­tès, 2011). C’est aus­si le par­ti pris du ban­quier. Il fi­nit par épou­ser la mère de ses en­fants dans l’in­ti­mi­té, à la cam­pagne. « Je pré­fère lais­ser Mat­thieu faire son propre sto­ry­tel­ling », nous écrit- elle un soir par e-mail, du Ma­roc où

elle lance Le Huf­fing­ton Post Magh­reb. Le ma­tin même, un di­ri­geant, client de La­zard, nous avait dit : « Étrange, même quand il nous roule, on par­donne tout à Pi­gasse. »

C’est chez Ki­nu­ga­wa, un res­tau­rant ja­po­nais près de l’Opé­ra, qu’il a re­çu, en 2010, le SMS de Xa­vier Niel : « J’en suis ! » Le fon­da­teur de Free re­joint ain­si le duo que Pi­gasse a consti­tué avec Pierre Ber­gé pour s’em­pa­rer du groupe Le Monde. Ce fut le coup dé­ci­sif, l’an­née où il em­porte aus­si la di­rec­tion de La­zard. Le Monde le pose dans les cercles des pou­voirs, à Da­vos comme à New York et à Hol­ly­wood. L’al­liance avec Niel va dé­cu­pler sa force de frappe et d’abord sa ca­pa­ci­té d’en­det­te­ment. Pi­gasse sait ce qu’il doit à Niel mais il ne sup­porte pas que l’on dise dans Tout-Pa­ris que son as­so­cié le fi­nance. « Rien n’est plus faux », s’agace-t-il. Ces deux-là ne jouent évi­dem­ment pas dans la même cour, même s’ils ont cha­cun un de leurs en­fants dans la même classe d’un ly­cée du XVIe ar­ron­dis­se­ment. Niel ga­lope de­vant avec ses mil­lions mais Pi­gasse va au front. C’est lui, la grande gueule, lui, qui fait du charme aux jour­na­listes et des dis­cours truf­fés de ci­ta­tions lit­té­raires. Il y a, au- de­là des ja­lou­sies et des aga­ce­ments ré­ci­proques, un vrai par­tage des rôles. « Nous sommes un couple par­fait, ju­bile Pi­gasse, un après-mi­di, en imi­tant “Xa­vier” en maître Yo­da moel­leux en ap­pa­rence mais re­dou­table. Il m’a ap­pris tant de choses, et no­tam­ment la né­ces­si­té de ne ja­mais lâ­cher le pou­voir, de ne ja­mais di­luer son ca­pi­tal. Nous nous équi­li­brons mu­tuel­le­ment. » Quelques jours plus tard, jeu­di 8 juin, le pa­tron de Free s’amuse de cette mé­ta­phore conju­gale. Che­mise en lin, sou­rire ma­tois, il est as­sis en haut de son em­pire, près de la Ma­de­leine, vue sur Pa­ris plein so­leil, of­fi­ciers de sé­cu­ri­té en éveil. Quand on lui de­mande s’il se sent re­con­nais­sant en­vers Pi­gasse de lui avoir ap­por­té Le Monde, ses yeux s’étonnent. « Mat­thieu a eu l’idée de dé­part, c’est vrai. Après, il faut mettre les mains dans le cam­bouis, dis­cu­ter avec la So­cié­té des ré­dac­teurs [SRM], plon­ger dans les comptes, ra­tio­na­li­ser et sur­tout avoir une stra­té­gie pour que l’en­tre­prise re­trouve une pro­fi­ta­bi­li­té... » Pi­gasse, lui, est dé­jà sur le coup sui­vant. Il dé­lègue à Louis Drey­fus, son homme de main pour la presse. Quelques ma­rottes tout de même : l’ac­cé­lé­ra­tion nu­mé­rique, évi­dem­ment, et l’idée d’un dé­ve­lop­pe­ment en Afrique qu’il im­pulse au même mo­ment chez La­zard. « Un jour, on a ap­pris le pro­jet d’une im­pres­sion du jour­nal au Con­go par un cer­tain Jean-Paul Pi­gasse, ra­conte Alain Beuve-Mé­ry, le pré­sident de la SRM. On s’en est alar­mé. La dis­cus­sion n’est pas al­lée plus loin et nous n’avons ja­mais évo­qué ce point avec Mat­thieu Pi­gasse, qui est, par­mi les trois ac­tion­naires, le moins in­ves­ti dans la vie du jour­nal. » Le ban­quier s’est tout de même en­det­té per­son­nel­le­ment à hau­teur de 10 mil­lions d’eu­ros pour s’of­frir le jour­nal. Un pa­ri, même s’il gagne lar­ge­ment au­tant en un an chez La­zard, avec une fis­ca­li­té ré­duite (seule une par­tie des re­ve­nus des as­so­ciés sont im­po­sés en France, grâce aux dis­po­si­tions fis­cales par­ti­cu­lières ac­cor­dées à cette banque amé­ri­caine). « Moi je n’ai pas les moyens de Niel, rap­pelle Pi­gasse. À mon échelle, c’est un risque énorme. » C’est vrai, mais Le Monde est sans prix dans la conquête du pou­voir.

L’en­vie de po­li­tique bouillonne. En 2007, Pi­gasse a sou­te­nu mol­le­ment Sé­go­lène Royal, après lui avoir pro­di­gué quelques cours d’éco­no­mie, peu concluants, avec Da­niel Co­hen. Mais 2012 s’an­nonce ra­dieux : si DSK gagne, il ren­tre­ra à l’Ély­sée. « Mat­thieu, c’est le meilleur d’entre tous », a tou­jours dit l’an­cien di­rec­teur du FMI qui l’a in­té­gré à sa garde rap­pro­chée et le re­çoit fré­quem­ment à Wa­shing­ton. Le ban­quier se tient prêt. Ce 10 mai 2011, à la Bas­tille, il offre un grand con­cert avec Pierre Ber­gé, pour les 30 ans de l’élec­tion de Fran­çois Mit­ter­rand. La foule est en liesse mais les ca­ciques du PS passent sans le re­mer­cier. Il n’y a que Strauss-Kahn pour s’aco­qui­ner avec ce drôle d’oi­seau qui a ven­du le PSG à Ca­nal + et gère une par­tie des mil­lions ver­sés à Ta­pie après un étrange arbitrage, comme l’a ré­vé­lé le jour­na­liste Laurent Mau­duit. Qu’ils l’ignorent, Hol­lande, Au­bry et les autres... cette gauche, c’est la lose, pense-t-il. Quatre jours plus tard, DSK ex­plose en vol, au So­fi­tel de New York. Pi­gasse pleure. Il se­ra par­mi les rares fi­dèles qui conti­nue­ront à voir les Strauss-Kahn et à les épau­ler. Grâce à lui, Anne Sin­clair pren­dra la tête du Huf­fing­ton Post ver­sion fran­çaise, lan­cé par Le Monde. DSK, lui, ren­con­tre­ra le pa­tron de La­zard, Ken Ja­cobs, a prio­ri par­tant pour l’em­bau­cher jus­qu’à ce qu’éclate l’af­faire du Carl­ton. « Sac à vo­mi », souffle Pi­gasse. Du bout des lèvres, il sou­tient Hol­lande.

Guerre sourde avec Ma­cron

Ôrage ! Son meilleur en­ne­mi prend sa place à l’Ély­sée. Em­ma­nuel Ma­cron, un énarque, éga­le­ment pou­lain de Minc et de Jouyet, ban­quier lui aus­si, an­cien de chez Roth­schild, la mai­son concur­rente qui n’avait pas sou­hai­té l’em­bau­cher en 2002. Dix ans de moins, même aplomb, même ver­rouillage in­terne, même art de la sé­duc­tion mais moins voyant, moins cli­vant, moins of­fen­sif avec les femmes. Ces deux am­bi­tieux se sont af­fron­tés in­di­rec­te­ment lors de la ba­taille Nest­lé contre Da­none pour le ra­chat de la di­vi­sion nutrition de Pfi­zer, une tran­sac­tion à 9 mil­liards d’eu­ros rem­por­tée sur le fil par Ma­cron en avril 2012. Deux ans plus tôt, il avait per­du la face lors du ra­chat du Monde, rou­lant se­crè­te­ment pour les ad­ver­saires de Pi­gasse (le camp Minc-Pri­sa) tout en pré­ten­dant conseiller ami­ca­le­ment la So­cié­té des ré­dac­teurs. Le di­rec­teur de La­zard s’en était of­fus­qué au­près de l’état-ma­jor de Roth­schild, de­man­dant la tête du traître. Ma­cron l’a su, évi­dem­ment. Ses mots ont tou­jours été durs pour Pi­gasse, qu’il ac­cuse, en pe­tit co­mi­té, d’abu­ser du mé­lange des genres. Une fois nom­mé se­cré­taire gé­né­ral ad­joint de l’Ély­sée, en mai 2012, il le dé­clare « per­so­na non gra­ta ». C’est une règle non écrite bien sûr, un oeil noir quand il s’en­tend dire : « Eh oh, ton co­pain ban­quier... » Pi­gasse peut bien es­sayer d’at­teindre Hol­lande, de trans­mettre des mes­sages : rien ne passe. Entre Ma­cron et lui, la guerre sourde conti­nue, à coups de piques dans les cercles de pou­voir et dans la presse. En sep­tembre 2012, Le Nou­vel Ob­ser­va­teur laisse en­tendre que La­zard au­rait ob­te­nu le man­dat de créa­tion de la banque pu­blique d’in­ves­tis­se­ment grâce à ses liens avec Ar­naud Mon­te­bourg, alors com­pa­gnon de la jour­na­liste Audrey Pul­var, ré­cem­ment nom­mée à la tête des In­rocks. La po­lé­mique enfle. Pi­gasse est per­sua­dé que Ma­cron n’y est pas étran­ger. Il est bles­sé, ce qui ne l’em­pêche pas de faire tour­ner les af­faires, du conseil de L’Oréal pour le ra­chat des ac­tions Nest­lé

en 2014 à ce­lui de Vi­ven­di pour la vente de SFR. En­fin, avec le remaniement mi­nis­té­riel, les portes du pou­voir s’en­trouvrent. Grâce à son ami Sté­phane Fouks, le pa­tron d’Euro-RSCG, très lié à La­zard – en Afrique et en Amé­rique la­tine no­tam­ment –, Pi­gasse est en­fin re­çu à Ma­ti­gnon. Ma­nuel Valls l’ac­cueille par la grande porte le jour de son en­trée en fonc­tion. « Ma­nuel a com­pris qu’il était dom­mage de se pri­ver d’un gar­çon qui a au­tant d’idées, confirme Fouks. Par ailleurs, il af­fir­mait là son in­dé­pen­dance : les gens ban­nis à l’Ély­sée ne l’étaient pas à Ma­ti­gnon. » Soit, mais quelques mois plus tard, c’est Ma­cron qui entre à Ber­cy.

Ça suf­fit d’at­tendre. Dans le plus grand se­cret, Mat­thieu Pi­gasse se pré­pare à l’Ély­sée. La dé­faite de la gauche aux élec­tions mu­ni­ci­pales en mars 2014 et la mon­tée du Front na­tio­nal l’ont convain­cu qu’il fal­lait y al­ler. Dans les avions, en ape­san­teur, « l’en­droit où je me sens vrai­ment bien », il a grif­fon­né un tes­ta­ment po­li­tique : Éloge de l’anor­ma­li­té (Plon, 2014). « La crise est to­tale, éco­no­mique, fi­nan­cière, mo­rale, so­ciale et po­li­tique, écrit-il, au fil d’une dé­mons­tra­tion convain­cante. Nos dé­mo­cra­ties sont épui­sées, à bout de souffle... Il est temps de re­nouer avec l’ex­cep­tion­nel. » À mort les pleutres, place à l’au­dace, à l’ou­ver­ture sur le monde, à la jeu­nesse. C’est une charge ter­rible contre Hol­lande et, en creux, évi­de­ment, un por­trait du can­di­dat idéal : lui-même. Pi­gasse se sent tout-puis­sant et il l’est : quel autre pa­tron de banque peut se payer ain­si le chef de l’État fran­çais, le trai­ter, sur toutes les ondes, de « nul », de « ventre mou » ? L’an­cien mi­nistre des fi­nances, Mi­chel Sa­pin, se sou­vient s’en être of­fus­qué à l’Ély­sée : « J’ai bien es­sayé de dire à Fran­çois qu’il fal­lait ré­agir. En vain. »

Chez La­zard, ça tousse à peine. Ken Ja­cobs, sou­cieux de pré­ser­ver les bons rap­ports avec le pou­voir, de­mande à Pi­gasse un peu de calme... avant de le nom­mer res­pon­sable monde du dé­par­te­ment ul­tras­tra­té­gique des fu­sions et ac­qui­si­tions. Dé­ci­dé­ment, tout marche : ra­chat de Ra­dio No­va, à la barbe de Pa­trick Dra­hi, en­trée à prix ré­duit dans Le Nou­vel Ob­ser­va­teur ra­jeu­ni à la hache et re­bap­ti­sé L’Obs. « Hop, hop, hop. » À l’époque, le ban­quier fait même croire qu’il va sau­ver la Grèce. D’un coup de Jet, il s’est en­vo­lé à Athènes au len­de­main de la vic­toire de Sy­ri­za, s’im­pro­vi­sant sou­dain dé­fen­seur d’un par­ti dont il avait, jus­qu’ici, raillé le pro­jet de « ra­ser gra­tis ». Il se ré­pand dans la presse, dé­nonce la po­li­tique d’aus­té­ri­té de Bruxelles, « la bar­ba­rie à vi­sage hu­main », sans prendre le soin de rap­pe­ler que La­zard, conseil de la Grèce de­puis 2010, a ga­gné 25 mil­lions d’eu­ros d’ho­no­raires. Bien­tôt, après la dé­mis­sion de Ya­nis Va­rou­fa­kis, son seul sou­tien réel à Athènes, Pi­gasse de­vra lais­ser son man­dat à Roth­schild. L’épo­pée hel­lé­nique au­ra été brève. En at­ten­dant, le sto­ry­tel­ling fonc­tionne. « L’ave­nir de l’Eu­rope se joue au 121, bou­le­vard Hauss­mann », écrit même The Wall Street Jour­nal. Le ban­quier s’em­balle pour ces di­ri­geants grecs « jeunes et dé­con­trac­tés » qui in­carnent une « nou­velle fa­çon de faire de la po­li­tique et osent tout ». Il s’y voit, lui aus­si. Il lui faut un mou­ve­ment. Il réunit alors quelques proches, les strauss-kah­niens, Gilles Fin­chel­stein, Sté­phane Bou­j­nah, ac­tuel pa­tron d’Eu­ro­next, Fré­dé­ric Mi­chel, lob­byiste en chef du groupe Mur­doch, et son cou­sin, l’avo­cat Bru­no Ca­va­lié, fon­da­teur du ca­bi­net Ra­cine, qui gère ses af­faires. C’est lui qui est char­gé de mettre en place la struc­ture. « On a tra­vaillé comme des fous, en toute confi­den­tia­li­té. On avait le nom, ré­vèle-t-il. Un beau nom : Pre­mier jour. » Xa­vier Niel est sol­li­ci­té pour ai­der au lan­ce­ment d’une pla­te­forme nu­mé­rique. Pi­gasse fait le même constat que Ma­cron : les par­tis tra­di­tion­nels sont morts ; il faut re­nou­ve­ler la classe po­li­tique, ré­for­mer l’État, ren­for­cer l’Eu­rope... Tout est là, en somme, avant même que le ri­val n’écrive son livre pro­gramme, avec ce titre, Ré­vo­lu­tion (XO édi­tions), le même titre au plu­riel près que ce­lui de l’ou­vrage de Pi­gasse pa­ru en 2012 chez Plon. Pour­tant, le ban­quier, lui, peine à se mettre en marche. Il au­rait fal­lu qu’il choi­sisse entre ses mille vies, qu’il cesse d’en­voyer des tex­tos ki­lo­mé­triques aux jo­lies filles, qu’il quitte La­zard, ce port en or qui lui per­met d’être par­tout et nulle part. « J’y étais prêt, dit-il un soir, éclair triste dans le re­gard. Mais moi, je n’avais pas l’as­sise, pas d’ex­pé­rience de mi­nistre. Tous ceux qui ont fait Ma­cron m’ont blo­qué. Bref, ça ne s’est pas fait. » Ses amis ont com­pris que, sou­dain, il n’y croyait plus. Les e-mails se sont ta­ris, les ap­pels pres­sants ont lais­sé place au si­lence. C’est ain­si : Mat­thieu s’éclipse. Chez La­zard, il peut dis­pa­raître quinze jours sans don­ner de nou­velles. Tou­jours, il ré­ap­pa­raît.

Un coup à 250 mil­lions

Àl’AMF, on n’avait ja­mais vu ça. Un mon­tage fi­nan­cier au nom étrange, « Spe­cial Pur­pose Ac­qui­si­tion Com­pa­ny » (ou Spac), comme une carte blanche don­née à des in­ves­tis­seurs, sur la foi de leur re­nom­mée. Pi­gasse a lan­cé l’idée, après avoir vu le pro­duc­teur Sté­phane Cour­bit la ten­ter, sans suc­cès. Le pa­tron des In­rocks a be­soin de li­qui­di­tés. Il est en­det­té jus­qu’au cou. Son groupe de presse, Les Nou­velles Édi­tions in­dé­pen­dantes, lui coûte cher, même s’il re­fuse de dire com­bien et s’abs­tient d’en pu­blier les comptes. « Ça n’a au­cun sens, plaide- t-il. Nous sommes en train de bâ­tir quelque chose. » Il a bien fait en­trer de nou­veaux ac­tion­naires, des clients

de La­zard, WPP, géant de la pu­bli­ci­té, et Re­liance, le conglo­mé­rat d’Anil Am­ba­ni, l’un des hommes les plus puis­sants d’Inde qu’il a conquis. Mais il lui faut plus pour conti­nuer son ex­pan­sion dans les mé­dias, pé­né­trer la té­lé­vi­sion, le ci­né­ma. Il sol­li­cite de nou­veau Xa­vier Niel. Ban­co, le mil­liar­daire ac­cepte de s’as­so­cier au lan­ce­ment d’un Spac, bap­ti­sé Me­dia­wan. « C’était une bonne idée, dit-il. Mat­thieu m’a fait faire ce que j’avais jus­qu’ici réus­si à évi­ter : un road­show pour convaincre les in­ves­tis­seurs. » Et voi­là Niel et Pi­gasse par­tis à Londres et à New York, avec un troi­sième as­so­cié, pas Pierre Ber­gé, cette fois, mais Pierre-An­toine Cap­ton, le pro­duc­teur en vogue de Troi­sième OEil. « Je ne par­lais pas un mot d’an­glais ; je ne connais­sais rien à la fi­nance, sou­rit le jeune qua­dra­gé­naire. Mais Mat­thieu vous fait confiance et vous porte. » Il fait le show sur scène, sous l’oeil mi- exas­pé­ré mi- en­vieux de Niel. Pi­gasse est en cou­lisses, poing le­vé pour sou­te­nir le dé­bu­tant : « No fear, no li­mit. » À l’ar­ri­vée, 250 mil­lions d’eu­ros le­vés et un bo­nus de 6 % pour cha­cun. Le trio ju­bile. Après avoir échoué à ra­che­ter à bas prix I-Té­lé et LCI, ils ont ac­quis le groupe AB et ses dix-neuf chaînes de té­lé­vi­sion, en at­ten­dant d’autres ac­qui­si­tions. Pi­gasse est vo­race ; il faut bien apai­ser la rage.

Ses propres amis ont sou­te­nu Ma­cron, même ceux qui, comme Bou­j­nah et Fin­chel­stein, avaient plan­ché sur son pro­jet ély­séen. Cap­ton a pro­duit le do­cu­men­taire à la gloire du nou­veau chef de l’État, dif­fu­sé sur TF1 au len­de­main de la vic­toire. Niel et Ber­gé l’ont fi­nan­cé. « Tout ça a été un peu dur pour Mat­thieu », note le pa­tron de Free qui ne ré­siste ja­mais à ti­tiller son as­so­cié sur le su­jet. Et il y en eut, des ba­tailles ho­mé­riques par SMS. « Ma­cron, c’est l’ex­pres­sion la plus pure du sys­tème », tex­to­tait Pi­gasse, en com­men­tant, plein d’amer­tume et de fiel, la danse du nou­veau couple pré­si­den­tiel. Le sou­rire de Bri­gitte, mis en cou­ver­ture de L’Obs, l’a dé­so­lé. « A- t- on ra­che­té ce jour­nal, temple de la gauche in­tel­lec­tuelle, pour faire du sous- Pa­ris Match ? » a- t-il tor­pillé par e-mail à ses as­so­ciés. La dis­cus­sion, lé­gi­time, n’a pas été plus loin. Avec Pi­gasse, les co­lères re­tombent vite, comme les em­bal­le­ments. Lui, il n’a fi­na­le­ment pas rou­lé pour Ar­naud Mon­te­bourg, avec qui il a un ins­tant ima­gi­né une al­liance lan­cée par une tri­bune dans Le Jour­nal du di­manche. Sa pré­fé­rence est al­lée à Jean-Luc Mé­len­chon, comme Les In­rocks, qui lui ont consa­cré plu­sieurs cou­ver­tures. Il y a eu plu­sieurs ren­contres, des échanges mais pas d’en­ga­ge­ment pu­blic, mal­gré l’in­sis­tance de Niel. « Xa­vier aime bien me voir mon­ter au front, confie Pi­gasse. Ça l’ar­range. Il au­rait ain­si pu dire que j’étais d’ex­trême gauche, qu’il y avait de la di­ver­si­té au sein de ses as­so­ciés. J’ai pré­fé­ré le si­lence. » Le di­manche du se­cond tour, il s’est dé­fou­lé sur son ter­rain de tennis. Il n’a pas pris la peine de vo­ter.

Ce soir es­ti­val, quelques jours après le sacre de Ma­cron, on lui de­mande si, compte te­nu de leur pas­sé, de leurs amis com­muns, il a tout de même fé­li­ci­té le nou­veau pré­sident. « Alors là, vous me connais­sez très très mal, gi­gote- t-il sur sa chaise, yeux rouges, épaules de tra­vers. Comme di­rait Ca­mus : “Mieux vaut mou­rir de­bout que vivre à ge­noux.” » Sa com­mu­ni­cante sou­pire, at­ten­drie. Pi­gasse dit qu’il ne faut pas ou­blier les 11 mil­lions de Fran­çais qui ont vo­té pour Ma­rine Le Pen, le chô­mage, la grogne ta­pie dans la France pro­fonde. At­ten­tion au règne de l’énar­chie à tous les étages, souffle l’énarque, l’op­po­si­tion vien­dra de la rue. « Moi, main­te­nant, à ma mo­deste place, par les mé­dias, par la culture, avec mon groupe, en toute in­dé­pen­dance, je veux por­ter une autre voix. » Sou­dain, sous les traits ti­rés, ré­ap­pa­raît le sou­rire joueur : « Vous ver­rez, tout de même, il y au­ra un se­cond round. L’his­toire n’est pas ter­mi­née. » �

Mat­thieu Pi­gasse

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