SE­CRET STORY

Vanity Fair (France) - - Vanity Fair -

Le sol­dat Brad­ley Man­ning a chan­gé le cours de l’his­toire en ren­dant pu­blics des mil­liers de do­cu­ments clas­si­fiés par l’ar­mée amé­ri­caine. Une ré­vé­la­tion qui lui a per­mis d’as­su­mer son iden­ti­té de femme. Chel­sea Man­ning, tout juste li­bé­rée de pri­son, a confié à NA­THAN HELLER son nou­veau pro­jet : elle-même.

C’est une nuit d’été hu­mide, à New York. Une voi­ture ra­len­tit dans Blee­cker Street. À l’in­té­rieur, une jeune femme se pré­pare à se rendre, pour la pre­mière fois de­puis des an­nées, à une soi­rée. Elle porte une robe Al­tu­zar­ra bleu nuit et des boots à ta­lons Ever­lane. Elle a les che­veux courts, son ma­quillage at­té­nue mais ne dis­si­mule pas ses taches de rous­seur. « Je ne sais pas si je connaî­trai qui que ce soit », s’est- elle in­quié­tée un peu plus tôt, mais elle semble avoir re­pris le contrôle de ses nerfs. Elle est ac­com­pa­gnée d’un couple d’hommes qui l’en­cadrent comme des agents de sé­cu­ri­té.

Chel­sea Man­ning – trans­genre gra­cieuse aux yeux clairs – sou­rit et se tient prête. De­puis qu’elle a été li­bé­rée de la pri­son de Fort Lea­ven­worth, au Kan­sas, le 17 mai, elle vit à New York et adopte un pro­fil bas. Ce soir, elle fait ses dé­buts pu­blics dans sa nou­velle peau. De fé­vrier à avril 2010, alors qu’elle était en­core Brad­ley, ana­lyste mi­li­taire sta­tion­né en Irak, Man­ning a en­voyé 750 000 do­cu­ments clas­sés se­cret- dé­fense ou sen­sibles à Wi­ki­leaks. La brèche ou­verte était im­pres­sion­nante, mais pas au­tant que le conte­nu, des vi­déos in­ti­tu­lées « Col­la­te­ral Mur­der » mon­trant un hé­li­co­ptère amé­ri­cain, à Bag­dad, ti­rant et as­sas­si­nant un groupe de ci­vils à pied, par­mi les­quels des en­fants et des jour­na­listes, aux cen­taines de mil­liers de mes­sages en­voyés par l’ap­pa­reil di­plo­ma­tique amé­ri­cain en qua­rante- quatre ans. Quand Brad­ley Man­ning a été dé­mas­qué, il a concen­tré toute l’at­ten­tion – cé­lé­bré comme lan­ceur d’alerte pour les uns, condam­né comme traître par les autres. En août 2013, après avoir plai­dé cou­pable pour dix chefs d’ac­cu­sa­tion, et avoir été re­con­nu pour vingt, il a été condam­né à une peine de trente- cinq ans de pri­son. Le len­de­main du ver­dict, Man­ning fai­sait son co­ming out.

C’est une autre forme de ré­vé­la­tion qui l’at­tend en ce lun­di d’été. Pour l’oc­ca­sion, Chel­sea a choi­si la soi­rée de re­mise des Lamb­da Li­te­ra­ry Awards, un prix lit­té­raire qui cou­ronne chaque an­née l’ou­vrage d’un au­teur les­bien, gay, bi­sexuel, trans­genre ou queer (LGBTQ). Un cock­tail gla­mour, à la liste des in­vi­tés va­riée. Man­ning cherche, dans cette com­mu­nau­té, à être ac­cep­tée en dé­pit de son lourd pas­sé.

La voi­ture s’ar­rête de­vant Le Poisson rouge, une ga­le­rie d’art de Wa­shing­ton Square. « Je ne sais pas trop com­ment faire », mur­mure, as­sis sur le siège avant, l’avo­cat Chase Stran­gio. Ce jeune homme ave­nant ar­bo­rant une fine mous­tache à la Clark Gable s’est illus­tré comme l’un des dé­fen­seurs des droits des trans­genres, no­tam­ment en re­pré­sen­tant Ga­vin Grimm, un ly­céen trans de Vir­gi­nie qui contes­tait son in­ter­dic­tion d’uti­li­ser les toi­lettes hommes de son éta­blis­se­ment, et en se bat­tant pour que Man­ning puisse suivre son trai­te­ment hor­mo­nal en pri­son. Un autre dé­fi l’at­tend dé­sor­mais : pro­té­ger Man­ning de toute forme d’at­ten­tion mal­saine.

« Ça m’a l’air plu­tôt dis­cret », juge Tim Tra­vers Haw­kins, un réa­li­sa­teur qui suit Chel­sea Man­ning pour les be­soins d’un do­cu­men­taire, en re­gar­dant l’en­trée. Quand il a lan­cé son pro­jet, pro­duit par Lau­ra Poi­tras (la réa­li­sa­trice de Ci­ti­zen Four, sur Ed­ward Snow­den) il y a deux ans, il pen­sait uti­li­ser le jour­nal de pri­son de Man­ning comme trame d’un film au hé­ros in­vi­sible. À quelques jours de la fin du tour­nage, Ba­rack Oba­ma a com­mué la peine de Man­ning. « C’était im­pen­sable, ra­conte Lau­ra Poi­tras : la presse avait été tel­le­ment dé­fa­vo­rable... » La li­bé­ra­tion a chan­gé la donne pour Haw­kins. « Un chan­ge­ment ra­di­cal », avoue- t-il. Ce soir, il est ve­nu avec une ca­mé­ra com­pacte.

Man­ning, Stran­gio et Haw­kins s’en­gouffrent ra­pi­de­ment. Chel­sea est ac­com­pa­gnée le long des quelques marches me­nant à la soi­rée qui ne fait que com­men­cer. Une es­trade ceinte d’une corde en ve­lours a été dres­sée. Un plat de cru­di­tés at­tend les convives. Man­ning com­mande un cock­tail gim­let. Elle semble à l’aise et confirme qu’elle « aime être en­tou­rée de monde ». Quand elle était en­core consi­dé­rée comme un homme, elle ado­rait sor­tir, même dans l’en­nuyeuse ville de Wa­shing­ton. « Les gens sont bien plus ou­verts et moins coin­cés à New York, ex­plique- t- elle. À Wa­shing­ton, il fal­lait vrai­ment connaître quel­qu’un. »

La mu­sique rem­plit l’es­pace fai­ble­ment éclai­ré de lu­mières bleues et fuch­sia. Quelques cou­ra­geux s’ap­prochent, bien­tôt re­joints par d’autres. La pièce se peuple peu à peu de can­di­dats aux sel­fies. « Je vou­lais juste vous sa­luer. Vous êtes une hé­roïne par­faite », « Je vous donne ma carte. On sou­hai­te­rait or­ga­ni­ser une soi­rée pour votre re­tour »... Man­ning semble dé­con­te­nan­cée par l’at­ten­tion qu’elle sus­cite. Elle passe son temps à dire : « Mer­ci ! » Elle a 29 ans et af­fiche dé­sor­mais une as­su­rance qui frappe comme un so­leil d’al­ti­tude. Mal­gré sa pe­tite taille – elle me­sure à peine plus de 1 m 50 – elle parle avec une por­tée de clai­ron, comme si elle s’adres­sait à quel­qu’un au der­nier rang. En

« CET EXCÈS DE CONFIANCE QUAND ON JOUE AU MÂLE, C’EST FI­NI. » Chel­sea Man­ning

pri­son, elle li­sait des ma­ga­zines de mode (« J’ai man­qué sept ans de mode, mais j’ai rat­tra­pé toutes les sai­sons grâce à eux ! ») et si elle as­sume sa fé­mi­ni­té, elle fuit ce qu’elle ap­pelle « le style fer­tile » – pe­tits la­pins, coeurs, ce genre... – et choi­sit des vê­te­ments neutres et plu­tôt passe-par­tout.

Ac­cro à l’adré­na­line

Sur scène, le DJ mixe Up­town Funk de Mark Ron­son et I Feel It Co­ming de The Weeknd, mais ce n’est pas le mo­ment de dan­ser. Elle est de­bout, ac­cueille les nou­veaux vi­sages qui se pressent de toutes parts, re­mer­cie, re­mer­cie en­core. Elle tient son bras droit de sa main gauche. Aux pre­mières notes de Love On Top de Beyon­cé, elle les dé­croise et se met à jouer avec les bre­loques de son col­lier en or. Elle tangue. Elle se penche un peu en avant, rit à une blague. Dès qu’un nou­vel ami s’éloigne, elle se tourne et sou­rit. « Je com­mence à me dé­tendre ! » dit- elle.

Tout le long de son en­fance à Cres­cent, une ville de 1 400 ha­bi­tants au nord d’Ok­la­ho­ma Ci­ty, elle s’est bat­tue pour com­prendre pour­quoi elle se sen­tait si étrange. « Je sa­vais que j’étais dif­fé­rente, se sou­vient- elle. J’étais at­ti­rée par les jeux calmes, mais les en­sei­gnants me pous­saient tou­jours vers la com­pé­ti­tion avec les gar­çons. Je pas­sais mon temps à me de­man­der ce qui clo­chait, pour­quoi je n’ar­ri­vais pas à m’adap­ter. » Par­fois elle se sen­tait loin der­rière, par­fois elle pre­nait les de­vants. « Je crois qu’on peut dire que je suis ac­cro à l’adré­na­line ! »

« Cet excès de confiance dû au fait qu’on joue au mâle, c’est fi­ni main­te­nant. » Nous sommes as­sis dans un parc, par une belle après-mi­di de juin, à quelques pas du quar­tier de Tri­be­ca où elle vit de­puis son ins­tal­la­tion à New York. Elle a un style à la fois for­mel et simple : une robe sans manches Marc Ja­cobs dou­blée d’un im­pri­mé à mo­tifs ca­che­mire, un pe­tit sac si­gné The Row, des boots Ve­te­ments Dr. Mar­tens et, touche fi­nale, une cein­ture

x noire de la marque 5.11 Tac­ti­cal, connue pour équi­per les mi­li­taires et les forces de l’ordre. « Je suis très fan de Marc Ja­cobs de­puis de nom­breuses an­nées, même quand je por­tais des vê­te­ments mas­cu­lins. Il sait cap­ter une cer­taine sim­pli­ci­té et une beau­té qui me plaît en pro­je­tant de la force dans la fé­mi­ni­té. »

Dans l’his­toire de Man­ning, la force a été une né­ces­si­té avant d’être un choix. Son père, in­for­ma­ti­cien dans la ma­rine, a su­bi­te­ment quit­té le foyer quand l’en­fant avait 11 ans. Ce soir-là, sa mère a ava­lé une boîte de ca­chets, comme elle l’avoue­ra plus tard à Ca­sey, la soeur aî­née de Chel­sea. Dans Pri­vate: Brad­ley Man­ning, Wi­ki­leaks, and the Big­gest Ex­po­sure of Of­fi­cial Se­crets in Ame­ri­can His­to­ry, le livre que le jour­na­liste Den­ver Nicks a consa­cré à la jeu­nesse de Man­ning, il ra­conte que Brad­ley était char­gé de veiller à ce que sa mère res­pire pen­dant qu’elle était éva­cuée vers les ur­gences.

Les mois sui­vants, Ca­sey et Brad­ley ont eu à gé­rer l’al­coo­lisme de leur mère et les tâches do­mes­tiques. Nicks rap­porte que la mère, gal­loise d’ori­gine et ma­riée très jeune, ne sa­vait pas si­gner un chèque et en­core moins payer ses fac­tures ou ré­cla­mer une pen­sion. « J’ai dû ap­prendre à faire toutes ces choses et aus­si sup­por­ter la ten­sion entre mes pa­rents, confie Man­ning. Je les ai­mais tous les deux, mais ils étaient en co­lère l’un contre l’autre. J’ai tou­jours eu l’im­pres­sion que j’avais fait quelque chose de mal et que c’était de ma faute. » (Les membres de la fa­mille Man­ning n’ont pas sou­hai­té s’ex­pri­mer de­puis sa li­bé­ra­tion.)

Brad­ley a beau­coup gran­di entre 12 et 13 ans. Il était at­ti­ré par les gar­çons et en a conclu qu’il était gay. Son père l’avait ini­tié aux or­di­na­teurs et à la pro­gram­ma­tion dès son plus jeune âge, et Man­ning a com­men­cé à voir une échap­pa­toire en In­ter­net – vaste, ano­nyme, plein de ré­ponses... « J’ai ap­pris que je n’étais pas seule. J’ai dé­cou­vert les dif­fé­rentes pos­si­bi­li­tés et op­tions », ex­plique- t- elle. Elle a trou­vé sa pre­mière iden­ti­té na­tu­relle « parce que l’ano­ny­mat me per­met­tait d’être moi-même ».

Le Web était aus­si un point de re­père dans une sé­rie de dé­pla­ce­ments. En no­vembre 2001, alors que Man­ning al­lait avoir 14 ans, sa mère a dé­ci­dé de re­tour­ner au pays de Galles et d’em­me­ner Man­ning avec elle (Ca­sey avait quit­té la mai­son, leur père s’était re­ma­rié). Ses res­pon­sa­bi­li­tés aug­men­taient à me­sure que la san­té de sa mère dé­cli­nait. En 2005, après avoir cô­toyé de près les at­ten­tats de Londres, Brad­ley est par­ti vivre avec son père, sa nou­velle femme et son fils. De graves ten­sions s’en sont sui­vies, Man­ning a fi­ni par me­na­cer avec un cou­teau sa belle-mère, qui a ap­pe­lé la po­lice, puis a vé­cu un mo­ment à Tul­sa avec un ami, dans une ban­lieue du Ma­ry­land avec sa tante, ac­cu­mu­lé les pe­tits bou­lots ici et là, ex­plo­ré la scène LGBTQ de Wa­shing­ton, com­men­cé des études ja­mais fi­nies. À 19 ans, Brad­ley a consul­té un psy­cho­logue pour la pre­mière fois.

« C’est la sé­quence de ma vie à la­quelle je re­pense le plus : est- ce que, si je m’étais vrai­ment ins­tal­lée dans le Ma­ry­land et que j’avais vu quel­qu’un à l’époque, j’au­rais pu me dire : “Voi­là ce que je suis et ce que je veux faire” ? J’ai en­vi­sa­gé de chan­ger de genre dès ce mo­ment. Mais j’ai eu peur, m’as­sure- t- elle. Je re­grette vrai­ment de ne pas m’être ren­due compte que j’avais, pour me sou­te­nir, l’amour dont j’avais be­soin, par­ti­cu­liè­re­ment de ma soeur et de ma tante. »

Elle a, au contraire, fait un choix ra­di­ca­le­ment dif­fé­rent. C’était l’époque de la pré­ten­due ten­sion en Irak. Les nou­velles étaient in­quié­tantes. « Je ne sa­vais pas qui j’étais, se sou­vient- elle dans le parc. Peut- être que l’ar­mée al­lait m’ai­der à m’en sor­tir. » Elle re­garde la ri­vière. « C’était naïf, mais très réel pour moi en 2007. »

Der­rière nous, sur la pe­louse, des filles ré­pètent une cho­ré­gra­phie : « ...cinq, six, sept, huit... » Un peu plus haut, sur les quais, des gé­né­ra­tions de jeunes gens LGBTQ se sont adon­nées au vo­gueing sous les étoiles. Si Man­ning avait fait preuve d’un peu plus de cou­rage, sa ving­taine au­rait été toute dif­fé­rente. Mais Brad­ley a été en­rô­lé dans le Mis­sou­ri, for­mé au ren­sei­gne­ment en Ari­zo­na et a tra­vaillé pen­dant presque un an à Fort Drum, dans l’État de New York, comme ana­lyste avec ac­cès à des pièces clas­sées se­cret- dé­fense, puis, en oc­tobre 2009, en­voyé sur le ter­rain près de Bag­dad, en qua­li­té de sol­dat spé­cia­li­sé : une per­sonne de 22 ans, dans un environnement hos­tile, avec un ac­cès pri­vi­lé­gié aux se­crets les plus noirs de l’ar­mée amé­ri­caine.

Dé­fer­le­ment d’amour

Au Poisson rouge, mi­nuit sonne à peine et la soi­rée s’achève dé­jà. La mu­sique s’éteint, la lu­mière des néons va­cille. Un af­ter est pré­vu – sans chi­chis – chez Ju­lius, une bras­se­rie connue pour être le plus vieux bar gay de New York. Stran­gio a mis les voiles – il a une fa­mille – mais Chel­sea dé­cide de pour­suivre la soi­rée. Un nou­veau monde s’ouvre à elle, ça n’est pas le mo­ment de ren­trer. Man­ning n’a pas de carte d’iden­ti­té pour l’ins­tant – elle est par­tie avec sa vie

« QUAND J’AI REN­CON­TRÉ SNOW­DEN, J’AI SEN­TI CETTE MÊME PUIS­SANCE ÉTRANGE. » Lau­ra Poi­tras (réa­li­sa­trice de Ci­ti­zen Four)

d’avant – mais le phy­sio à l’en­trée at­ten­dait sa ve­nue. Man­ning a fait son co­ming out par écrit, l’a en­voyé au « To­day Show » sur la chaîne NBC où sa lettre a été lue. Elle de­man­dait que l’on uti­lise le féminin à son égard et ex­pri­mait le sou­hait de suivre un trai­te­ment hor­mo­nal. Elle avait pen­sé faire cette dé­cla­ra­tion plus tôt – elle avait com­men­cé à por­ter des vê­te­ments fé­mi­nins dès fé­vrier 2010 et af­fir­mé être une femme aux gar­diens de la pre­mière pri­son où elle était in­car­cé­rée – mais crai­gnait que ça ne com­plique son pro­cès. « L’oc­ca­sion de le faire au “To­day Show” s’est pré­sen­tée, et ça s’est pas­sé un peu plus vite et plus tôt que je ne l’au­rais sou­hai­té, avoue- t- elle. Hon­nê­te­ment, j’ai été sur­prise par le dé­fer­le­ment de sou­tien et d’amour que j’ai re­çu. » Les ré­ac­tions né­ga­tives – et il y en a eu – ne semblent pas l’avoir mar­quée. Un trait d’op­ti­misme ty­pique de cette femme qui émaille ses tweets de coeurs et d’arcs- en- ciel.

La bu­reau­cra­tie car­cé­rale a été une autre paire de manches. Stran­gio, lui-même trans­genre, s’est bat­tu dès 2013 pour qu’elle soit au­to­ri­sée à prendre son trai­te­ment hor­mo­nal. « Notre but était qu’elle puisse être sui­vie mé­di­ca­le­ment, ex­plique- t-il. La loi est sans am­bi­guï­té de notre cô­té, mais nous sommes confron­tés à tel­le­ment de pré­ju­gés cultu­rels dans les tri­bu­naux et autres ins­ti­tu­tions... » Pen­dant ce temps, en pri­son, Man­ning a dû cher­cher l’équi­libre par d’autres moyens. « La pre­mière chose que j’ai ap­pris à faire, c’est d’évi­ter la té­lé­vi­sion », ra­conte- t- elle. Elle s’est abon­née à une cin­quan­taine de pu­bli­ca­tions consa­crées à l’ac­tua­li­té, la politique in­ter­na­tio­nale, les sciences et tech­niques, et bien sûr, à la mode. Elle me dé­crit l’ex­pé­rience comme « une ver­sion im­pri­mée d’In­ter­net ». Elle a aus­si lu des livres : des clas­siques, de l’an­ti­ci­pa­tion, des ro­mans contem­po­rains. Elle a par­ti­cu­liè­re­ment ac­cro­ché avec les bio­gra­phies : la reine Isa­belle la Ca­tho­lique, Jeanne d’Arc... Elle a lu trois fois Wild : mar­cher pour se re­trou­ver, le best- sel­ler in­tros­pec­tif de Che­ryl Strayed (10/18). Elle semble ap­pré­cier les per­son­nages doués d’une grande force in­té­rieure en proie à l’ab­sur­di­té bu­reau­cra­tique. « J’en étais ar­ri­vée à un point où mes at­tentes se li­mi­taient au pro­chain re­pas, à l’heure du cou­cher, au jour sui­vant... » Avant que sa peine ne soit com­muée, elle a payé, psy­cho­lo­gi­que­ment, le prix fort. Elle a ten­té de se sui­ci­der, pour la deuxième fois, il y a moins d’un an. Puis, en jan­vier 2017, la Mai­son Blanche a ap­pe­lé l’un de ses avo­cats. Dans le com­mu­ni­qué an­non­çant la com­mu­ta­tion de sa peine, le pré­sident Oba­ma a sou­li­gné qu’il ne s’agis­sait pas d’ef­fa­cer le crime dont elle était ac­cu­sée. « Soyons clairs : Chel­sea Man­ning a pur­gé une peine sé­vère, a- t-il af­fir­mé en confé­rence de presse. Je suis très à l’aise avec la fa­çon dont la jus­tice a été ren­due. »

Le jour de sa li­bé­ra­tion, les choses se sont pas­sées très vite. Elle a choi­si sa pre­mière te­nue de femme : un che­mi­sier rayé noir et blanc, avec bas­kets as­sor­ties. Elle s’est ar­rê­tée dans une piz­ze­ria au bord de la route, a com­man­dé une part et a pos­té une pho­to sur Ins­ta­gram : (« La piz­za la plus libre de ma vie ! » me di­telle). Aux avo­cats qui étaient ve­nus la cher­cher, elle a de­man­dé de la conduire à la cam­pagne. « Je crois que j’ai pas­sé cinq ou six heures as­sise de­hors. »

Un jour après avoir quit­té la pri­son, elle a pu­blié une nou­velle pho­to (« OK, donc me voi­ci, tout le monde !! ») avec le ha­sh­tag #Hel­loWorld cher aux geeks. Elle por­tait une longue robe noire très chic, était soi­gneu­se­ment coif­fée et sa­vam­ment ma­quillée. Dans un texte pu­blié par le quo­ti­dien bri­tan­nique The Guar­dian et écrit en pri­son, elle confiait ses in­quié­tudes sur sa vie de femme à ve­nir. Main­te­nant qu’elle n’a plus peur d’être « dé­cou­verte » par les au­to­ri­tés mi­li­taires, elle af­firme que ses craintes se sont en­vo­lées. « Ce­la me pa­raît na­tu­rel, dans l’ordre des choses, con­trai­re­ment à cette an­xié­té, cette in­cer­ti­tude, cette gêne que je res­sen­tais quand je fai­sais sem­blant d’être un homme. C’est dif­fi­cile à dé­crire. C’est du pas­sé », ana­lyse- t- elle.

Au­cun moyen d’aler­ter

Lau­ra Poi­tras, qui a ren­con­tré Man­ning juste après sa li­bé­ra­tion de pri­son, avoue avoir été bluf­fée par la dé­ter­mi­na­tion de la jeune femme. « Cer­taines per­sonnes mettent leur vie en jeu pour une cause et en sortent in­demnes. C’est ce que je res­sens chez elle, me dit la jour­na­liste. Main­te­nant qu’elle est libre, que va- t- elle faire de cette li­ber­té ? Quand j’ai ren­con­tré Ed­ward Snow­den à Hong Kong pour la pre­mière fois, j’ai sen­ti ce même genre de puis­sance étrange. »

À deux re­prises, au cours de la conver­sa­tion, et de ma­nière lé­gè­re­ment dif­fé­rente, j’ai de­man­dé à Chel­sea ce qu’elle re­gret­tait de sa pé­riode « sol­dat Brad­ley Man­ning ». Le fait d’avoir ré­vé­lé des se­crets d’État n’ap­pa­raît pas sur sa liste, même si c’est ce qui l’a fait connaître et condam­ner pour haute tra­hi­son. « J’ai pris la res­pon­sa­bi­li­té et ac­cep­té les consé­quences de mes actes, af­firme- t- elle. Je crois qu’il est im­por­tant de sou­li­gner que, quand on est ex­po­sé à un mé­fait d’État – illé­gal, im­mo­ral ou contraire à l’éthique –, il n’existe au­cun moyen de ré­agir. Tout le monde dit que j’au­rais pu pas­ser par d’autres ca­naux, mais les ca­naux of­fi­ciels ne fonc­tionnent pas ! »

Elle a ten­té d’aler­ter la presse avant de tout ba­lan­cer à Wi­ki­leaks : « En 2010, j’ai fait le tour des jour­naux à Wa­shing­ton pour es­sayer de faire pu­blier ces trucs dans The Wa­shing­ton Post, puis je suis al­lée voir The New York Times. » ( Lire la suite page 136 )

PHOTOGRAPHIE AN­NIE LEI­BO­VITZ

LI­BÉ­RÉE, DÉLIVRÉE En haut, le sol­dat Man­ning, au sor­tir de son ju­ge­ment par la cour mar­tiale à Fort Meade (Ma­ry­land) en juin 2013. En des­sous, l’an­nonce de sa li­bé­ra­tion an­ti­ci­pée dé­ci­dée par Ba­rack Oba­ma à quelques jours de cé­der le pou­voir à Do­nald Trump.

LE CHAR DES FIERTÉS À droite, Chel­sea Man­ning par­ti­cipe à la Gay Pride de New York en 2017. Ci- des­sous, à Fort Meade (Ma­ry­land), en 2013, les ma­ni­fes­ta­tions exi­geant la li­bé­ra­tion de Brad­ley Man­ning. À cô­té, Chel­sea Man­ning in­vi­tée de l’émis­sion « Night­line » sur ABC en juin 2017.

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