LES TODD guerre et paix

: fils, le so­cio­logue et le jour­na­liste Oli­vier et Emmanuel, le père et le fa­mille ex­tra­va­gante deux in­tel­lec­tuels ri­vaux dans une Sartre, un an­cien rab­bin, où l’on croise Paul Ni­zan, Jean-Paul en chef du Vogue an­glais... un di­rec­teur d’opé­ra et une ex-ré

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Sa voix aux ac­cents snobs s’en­vo­lait ré­gu­liè­re­ment dans les ai­gus. Au­tour de lui, un fa­tras de feuilles noir­cies et de livres cor­nés. En ce prin­temps 2007, Emmanuel Todd me re­ce­vait pour par­ler du Ren­dez-vous des ci­vi­li­sa­tions, son ou­vrage écrit avec le dé­mo­graphe Yous­sef Cour­bage (« La Ré­pu­blique des idées », Le Seuil). Tout se pas­sait bien. Dans son ap­par­te­ment pa­ri­sien du XIVe, il re­ve­nait sur La Chute fi­nale (Édi­tions Ro­bert Laf­font, 1976), pu­blié à l’âge de 25 ans, où il pré­di­sait l’ef­fon­dre­ment du sys­tème so­vié­tique ; il se dé­ni­grait avec hu­mour ; il in­sis­tait sur sa vo­lon­té de lut­ter contre l’is­la­mo­pho­bie. Et puis, à un mo­ment don­né, sans doute parce que je trou­vais nor­mal de par­ler de sa fa­mille à un spé­cia­liste des sys­tèmes fa­mi­liaux, j’ai naï­ve­ment ré­pé­té ce que son en­tou­rage me di­sait de lui : « Vous êtes bien le fils de votre père. » Chan­ge­ment bru­tal d’at­mo­sphère. Emmanuel Todd a pro­non­cé quelques phrases trou­blées, s’est le­vé d’un coup, avant d’ou­vrir la porte d’en­trée : en face de moi, l’as­cen­seur me­nant à la rue. Fin de l’en­tre­tien.

Je le re­trouve dix ans plus tard, apai­sé, tou­jours dans le même ap­par­te­ment, ce­lui de sa mère, morte en 1985. Son nou­vel es­sai, Où en sommes-nous ?, dont les heb­do­ma­daires se sont âpre­ment dis­pu­té la pu­bli­ca­tion des bonnes feuilles, ra­masse qua­rante- cinq an­nées de re­cherches sur la fa­mille pour dé­chif­frer le monde ac­tuel. Quand je re­viens sur le su­jet qui l’a au­tre­fois frois­sé, il se courbe, at­trape une feuille de brouillon sur la table basse, grif­fonne à grands coups de crayon son arbre gé­néa­lo­gique. « Vous voyez », dit-il. Sur les branches, le phi­lo­sophe et écri­vain Paul Ni­zan, pas­sé à la pos­té­ri­té pour avoir écrit, dans Aden Ara­bie : « J’avais 20 ans. Je ne lais­se­rai per­sonne dire que c’est le plus bel âge de la vie » ; l’an­cien grand rab­bin de Bor­deaux, Si­mon Lé­vy ; le di­rec­teur des concerts et des bals de l’Opé­ra sous Na­po­léon III, Isaac Strauss, lui-même ar­rière- grand-père de l’an­thro­po­logue Claude Lé­vi-Strauss ; la ré­dac­trice en chef du Vogue bri­tan­nique entre les deux guerres, Do­ro­thy Todd... S’il peut se mon­trer pro­lixe à leur su­jet, il a plus de ré­ti­cence à évo­quer la fi­gure du père, Oli­vier Todd, immense jour­na­liste, bio­graphe, entre autres, de Mal­raux et de Ca­mus. Emmanuel en­tre­tient avec lui des rap­ports com­plexes. Ses idées viennent de lui : sa loyau­té pa­trio­tique, son an­ti­ra­cisme vis­cé­ral, sa pas­sion éga­li­taire. Son par­cours uni­ver­si­taire aus­si : Sciences Po et Cam­bridge. Même son ca­rac­tère, mé­lange d’ar­ro­gance in­tel­lec­tuelle et de fra­gi­li­té psy­chique. D’un trait, il ré­sume : « Je suis in­fi­dèle au mi­lieu in­tel­lec­tuel pa­ri­sien parce que je suis fi­dèle à ma fa­mille. »

Au sor­tir de la guerre, Oli­vier Todd ren­contre Anne-Ma­rie Ni­zan, la soeur de Pa­trick, un co­pain de ly­cée. Coup de foudre, ma­riage à 19 ans alors qu’ils sont en­core étu­diants. JeanPaul Sartre, tu­teur d’Anne-Ma­rie, est leur té­moin. Le couple a deux en­fants, un gar­çon, Emmanuel (1951), puis une fille, Ca­mille (1955). La li­gnée ma­ter­nelle, is­sue de la pre­mière com­mu­nau­té juive fran­çaise éman­ci­pée en 1791, reste per­sua­dée que l’an­ti­sé­mi­tisme ne se­ra ja­mais dé­fi­ni­ti­ve­ment ter­ras­sé. Pen­dant la guerre, elle s’est mas­si­ve­ment conver­tie au ca­tho­li­cisme pour échap­per aux per­sé­cu­tions na­zies. Le pe­tit Emmanuel est éle­vé avec un cru­ci­fix au- des­sus de son lit. « Je ne sa­vais pas, quand j’étais en­fant, que j’étais d’ori­gine juive. Je pen­sais que le fonc­tion­ne­ment de ma fa­mille était nor­mal. En­suite, j’ai consta­té qu’ils étaient com­plè­te­ment fous et, après, j’ai en­fin com­pris qu’on était d’ori­gine juive. » La mère, Anne-Ma­rie, a fait une dé­pres­sion six mois après la nais­sance de son fils. « Elle a dis­pa­ru à l’in­té­rieur d’elle-même. » Emmanuel est pris en charge par les ar­rière- grands-pa­rents ma­ter­nels, Ger­maine Hesse et Ro­bert Al­phen. Ils ont tout ce que ses pa­rents ne pos­sèdent pas et qu’il re­cher­che­ra toute sa vie : une gen­tillesse et une gaî­té à toute épreuve. Sa mère vient le voir le week- end, dans la mai­son de Grand­champ, si­tuée au Pecq, dans les Yve­lines. La fa­mille Todd et les en­fants : ils se dé­lestent ai­sé­ment de leur pro­gé­ni­ture, au pro­fit des gé­né­ra­tions pré­cé­dentes. La fa­mille Todd et l’ar­gent : ils en ont eu beau­coup, ils n’en ont plus du tout. Très vite, la mai­son doit être louée à des Amé­ri­cains. Les ar­rière-grands-pa­rents se re­plient dans un mo­deste trois-pièces de

« Mes mal­heurs ont com­men­cé lorsque je suis par­ti ha­bi­ter chez mes pa­rents. Je l’ai vé­cu comme une dé­por­ta­tion. » Emmanuel Todd

Saint-Ger­main- en-Laye, si­tué dans l’an­cien hô­tel de Noailles. Les toi­lettes sont sur le pa­lier. Les pa­rents s’ins­tallent, à leur suite, à deux pas de là. « Mes mal­heurs ont com­men­cé lorsque je suis par­ti ha­bi­ter chez eux à l’âge de 4 ans, se sou­vient Emmanuel Todd. Je l’ai vé­cu comme une dé­por­ta­tion. » Ses pa­rents passent leur temps à se dis­pu­ter. Le père est une per­son­na­li­té co­lé­rique, un mâle do­mi­nant qui fiche une peur bleue à son pe­tit gar­çon. Il n’a ja­mais le­vé la main sur lui, mais il semble tou­jours sur le point d’en dé­coudre.

ELa chance des en­fants aban­don­nés

mma­nuel étu­die au ly­cée in­ter­na­tio­nal de Saint-Ger­main- enLaye. Do­té de trois grands-pa­rents com­mu­nistes et d’un qua­trième so­cial- dé­mo­crate, il adhère au PCF à l’âge de 17 ans, avant de s’en dé­ta­cher, à 19 ans. Lui qui s’est pro­non­cé du bout des lèvres en fa­veur de Jean-Luc Mé­len­chon lors de l’élec­tion pré­si­den­tielle, a adhé­ré à la doxa fa­mi­liale : le mal ab­so­lu est la dé­si­gna­tion de boucs émis­saires d’ori­gine étran­gère et la déi­fi­ca­tion de l’in­éga­li­té éco­no­mique. « C’est lié à l’his­toire de ma fa­mille, dit-il. Le socle in­dé­pas­sable est pour nous la ques­tion des im­mi­grés et de leurs en­fants. Dos au mur, c’est ce que je choi­si­rai : la ré­sis­tance à la no­tion d’in­éga­li­té dans les rap­ports entre les groupes hu­mains. L’an­ti­ra­cisme n’a rien à voir avec les bons sen­ti­ments. Ce sont des va­leurs ab­so­lues. » Ses pa­rents sont « Al­gé­rie al­gé­rienne ». Il se sou­vient de s’être fait trai­ter dans la rue, plu­sieurs fois, de « sale bi­cot » lors­qu’il était en­fant. Chez lui, tous ont pen­sé que la créa­tion d’Is­raël était une « mau­vaise idée ». « Les an­ti­sio­nistes pro­fes­sion­nels me donnent au­tant de bou­tons que les sio­nistes pro­fes­sion­nels. Is­raël ne m’in­té­resse pas. J’ai une at­ti­tude dia­spo­rique nor­male, du style : on est là pour écrire des livres et non pour s’em­pé­guer avec les Arabes. »

Emmanuel Todd as­sure te­nir plus de sa mère que de son père. Je me dis, en l’écou­tant, qu’il a ac­cep­té de par­ler de sa fa­mille uni­que­ment pour la faire

re­vivre. D’ailleurs, il se lève, part cher­cher des pho­tos d’elle dans la pièce d’à cô­té. Il sou­haite que j’ad­mire son nez en trom­pette. « Elle réus­sis­sait à faire te­nir des an­neaux en équi­libre des­sus. » Il dit : elle était « cas­tra­trice ». Il dit : elle était « ad­mi­rable ». Anne-Ma­rie Ni­zan a pas­sé la ma­jeure par­tie de sa vie entre deux per­son­na­li­tés do­mi­na­trices, sa mère (Hen­riette Ni­zan) et son ma­ri (Oli­vier Todd), sem­blable à une lu­mière plon­gée dans l’ombre. Elle était une mère ma­gni­fique, loin­taine, brillante. Elle avait à peine 12 ans quand son père, Paul, est mort au champ d’hon­neur en 1940 lors de l’of­fen­sive al­le­mande. L’au­teur des Chiens de garde était une lé­gende bien au- de­là de ses écrits, ami de JeanPaul Sartre et l’in­car­na­tion même du nor­ma­lien. Com­mu­niste convain­cu avant de rompre avec le PCF lors du pacte ger­ma­no- so­vié­tique en 1939, il fut en­suite consi­dé­ré comme un traître. À sa mort, la fa­mille s’est exi­lée à Hol­ly­wood en at­ten­dant la fin de la guerre. De re­tour en France, Anne-Ma­rie Ni­zan a pour­sui­vi une car­rière de pu­bli­ci­taire. Elle est res­tée ma­riée avec Oli­vier Todd du­rant vingt- cinq ans. Un couple ma­gni­fique dont la beau­té était une pri­son. La sé­duc­tion à ré­as­su­rer, la peur de vieillir, la ty­ran­nie des ap­pa­rences. Emmanuel Todd s’est rap­pro­ché de sa mère seule­ment sur le tard. « Il y a une prime à l’aban­don, m’ex­plique- t-il. Les bons pa­rents créent une si­tua­tion de to­tale sa­tis­fac­tion chez l’en­fant qui n’hé­site pas une mi­nute à se dé­bar­ras­ser d’eux puis­qu’il en a ob­te­nu tout ce dont il avait be­soin. L’en­fant qui reste at­ta­ché à ses pa­rents toute sa vie, c’est ce­lui dont les pa­rents ne se sont pas oc­cu­pés. Il de­meure dans une sorte d’es­poir. Il at­tend que quelque chose qui n’a ja­mais eu lieu ad­vienne en­fin. » Quand sa mère meurt à l’âge de 57 ans, Emmanuel Todd en a à peine 34. Il est res­té au­près d’elle jus­qu’au bout. Il vit ce drame comme un se­cond aban­don. Il perd pied. Sa vie per­son­nelle part par- des­sus bord avec un di­vorce et un re­ma­riage éphé­mère.

SLes nour­ris­sons so­cia­listes uni­fiés

on père reste le point né­vral­gique de son exis­tence. Oli­vier Todd est né en 1929, en France. Il est le fils de Ju­lius Oblatt, un ar­chi­tecte juif aus­tro-hon­grois, et d’Hé­lène Todd, une com­mu­niste an­glaise. Ju­lius a quit­té Hé­lène avant qu’elle n’ac­couche. Il a tou­jours pré­ten­du qu’il igno­rait qu’elle était en­ceinte. Quand il en se­ra in­for­mé, il lui écri­ra d’Al­le­magne : « Je ne sa­vais pas que quelque chose comme ça était ar­ri­vé. » « Ça », c’est donc Oli­vier. Le dia­logue ne s’éta­bli­ra ja­mais entre père et fils. Oli­vier pré­fère le li­gnage féminin : sa grand-mère, Do­ro­thy Todd, fut une An­glaise les­bienne, un temps ré­dac­trice en chef de Vogue, qui a pas­sé la fin de sa vie à Cam­bridge. Sa mère, Hé­lène, s’est ins­tal­lée à Pa­ris dans les an­nées 1920. Elle est res­tée une Bri­tan­nique ac­cul­tu­rée et com­mu­niste jus­qu’au bout. Emmanuel Todd la dé­crit comme une femme sé­vère et en­nuyeuse. Hen­riette Ni­zan di­sait d’Hé­lène Todd : « Ta grand-mère est un manche à ba­lai se­coué de sen­ti­ments vio­lents. » Oli­vier Todd est une fi­gure ma­jeure du jour­na­lisme au Nou­vel Ob­ser­va­teur, où il couvre la guerre du Viet­nam, puis à L’Ex­press, où il re­joint, comme ré­dac­teur en chef, son ami Jean-Fran­çois Re­vel. « Quand il en­trait dans une pièce, il cap­tu­rait toute la lu­mière », se sou­vient le chro­ni­queur en géo­po­li­tique Ber­nard Guet­ta, dont les pa­rents étaient in­sé­pa­rables des Todd. Ber­nard et Emmanuel ont gran­di comme deux frères. Oli­vier Todd les sur­nom­mait tous deux les « NSU », les nour­ris­sons so­cia­listes uni­fiés.

De son père, Emmanuel Todd se contente de deux mots, « ex­cellent et exé­crable ». Les proches té­moignent d’une re­la­tion tis­sée de ri­va­li­té, de ja­lou­sie, d’ad­mi­ra­tion. Au­jourd’hui, père et fils ne se parlent plus. Oli­vier a été « ex­cellent » sur le plan in­tel­lec­tuel. Il se lais­sait battre à plates cou­tures aux échecs par son fils de 12 ans ; il l’a en­cou­ra­gé à faire Sciences Po ; il a re­mis La Chute fi­nale à son ami Re­vel, per­sua­dé de l’im­por­tance du livre. Il a été « exé­crable » sur le plan fa­mi­lial. Un sé­duc­teur in­fi­dèle en com­pé­ti­tion avec tous les hommes qu’il croi­sait. « J’ai avec mon père des rap­ports os­cil­la­toires, me dit Emmanuel. J’ai de bons et de mau­vais mo­ments avec lui. Il a été un immense sé­duc­teur. On s’est par­ta­gé les do­maines. À lui, la vir­tuo­si­té dans le do­maine des femmes et à moi la maî­trise dans le do­maine in­tel­lec­tuel. Mon père et moi, c’est la frac­ture so­ciale, mais en pire. » Il re­prend son souffle : « J’ai été écra­sé dans le do­maine de la sé­duc­tion et de là viennent toutes mes dif­fi­cul­tés avec les femmes. Il a eu des cen­taines de maî­tresses dans sa vie et moi, une ving­taine tout au plus. Il leur a lais­sé d’ex­cel­lents sou­ve­nirs alors que, moi, au­cune de mes ex ne me sup­porte. Je dois être hor­rible d’une fa­çon qui m’échappe. »

Les deux hommes ont ce­pen­dant beau­coup de points com­muns. Oli­vier Todd a dû com­po­ser avec un beau-père mort écra­sant ; Emmanuel Todd a dû com­po­ser avec un père vi­vant écra­sant. Le pre­mier s’est choi­si un père de sub­sti­tu­tion, avec Jean-Paul Sartre, comme le se­cond l’a fait, avec Emmanuel Le­roy-La­du­rie. Oli­vier Todd a quatre en­fants de trois femmes dif­fé­rentes ; Emmanuel Todd a quatre en­fants de trois femmes dif­fé­rentes. Ils ont tous deux ai­mé pas­sion­né­ment la même femme : Anne-Ma­rie Ni­zan. Oli­vier Todd était à Wa­shing­ton quand il a ap­pris que son épouse était condam­née par la ma­la­die. Il s’est ef­fon­dré, en san­glots, au té­lé­phone. Le fils s’est pro­mis de faire le contraire de son père en tout, mais il marche sou­vent sur ses traces. Comme son père, il a une vie sen­ti­men­tale chao­tique et, comme son père, il est pas­sé par Cam­bridge. « Peu­têtre ai-je trai­té ma ré­volte par un hy­per­con­for­misme. » David, le fils d’Emmanuel Todd, ha­bite la Grande-Bre­tagne. Après des

études à Cam­bridge (lui aus­si), il s’est spé­cia­li­sé dans l’his­toire du libre- échan­gisme et du pro­tec­tion­nisme (comme son père). Au­jourd’hui, deux des quatre en­fants d’Emmanuel Todd ne lui adressent plus la pa­role. « 50 % de mes en­fants sont ac­tuel­le­ment fu­rieux contre moi. Mais quand je pense à mes en­fants, je crois en Dieu. » Emmanuel Todd en­tre­tient avec eux des rap­ports – com­ment dit-il dé­jà ? – « os­cil­la­toires ».

ALe récit des dé­boires sen­ti­men­taux

utre point com­mun : père et fils n’ont pas eu une car­rière à la hau­teur de leur brio, à cause de leur in­ca­pa­ci­té à ren­trer dans le rang. Le jour­na­liste Oli­vier Todd était aus­si om­bra­geux que ta­len­tueux. Ses rap­ports avec Jean Da­niel, le fon­da­teur du Nou­vel Ob­ser­va­teur, ont été idyl­liques avant de de­ve­nir cau­che­mar­desques. Mais per­sonne n’a ja­mais re­mis en cause son cou­rage et son ta­lent pro­fes­sion­nels. Il fut l’un des rares jour­na­listes oc­ci­den­taux à al­ler dans les ma­quis du Viet­cong afin de cou­vrir la guerre du Viet­nam. Il en a ren­du compte avec un mi­li­tan­tisme pro-Viet­cong, avant de re­con­naître son er­reur et dé­non­cer l’im­pos­ture du com­mu­nisme. Une par­tie de la gauche ne le lui a pas par­don­né. Ju­gé trop à droite au Nou­vel Ob­ser­va­teur, trop à gauche à L’Ex­press. Sa car­rière s’est ar­rê­tée net à l’âge de 52 ans, quand il fut li­cen­cié de L’Ex­press par Jim­my Gold­smith dont il re­fu­sait de suivre le vi­rage droi­tier. Avec le temps, de­ve­nu an­ti­com­mu­niste, il a le­vé les yeux au ciel de­vant les sym­pa­thies po­li­tiques d’Emmanuel. Comme si le fils ne sa­vait pas quoi faire pour se dé­mar­quer du père.

Todd aus­si est res­té à la marge du sys­tème uni­ver­si­taire fran­çais. Il paye son ca­rac­tère in­flam­mable. Quel cher­cheur est-il ? « Ma fa­mille m’a trans­mis la clar­té et la vio­lence », dit-il. S’ex­pri­mer sans chi­chis, s’af­fron­ter sans cil­ler. Sa tra­jec­toire est pleine de rup­tures, de brouilles, de dis­putes. Il choi­sit tou­jours le conflit plu­tôt que le confort. Dès ses études à Cam­bridge, Emmanuel Todd a en­tre­te­nu des rap­ports exé­crables avec son di­rec­teur de thèse, Pe­ter Lass­let. L’étu­diant soup­çon­nait le pro­fes­seur de lui vo­ler ses idées. De re­tour en France, il a pré­dit l’ef­fon­dre­ment du sys­tème so­vié­tique dès 1976 dans un es­sai re­ten­tis­sant, La Chute fi­nale. Un coup de maître. Il est alors pro­je­té sur le de­vant de la scène mé­dia­tique. Il est jeune, il est beau, il est doué mais il ne de­vient pas l’en­fant pro­dige du mi­lieu in­tel­lec­tuel fran­çais. Trop bor­der­line, trop hors cadre, trop en sur­chauffe, trop au­to­des­truc­teur, trop ico­no­claste. « Je suis l’hor­rible en­fant de l’es­ta­blish­ment », sou­pire- t-il.

De 1977 à 1984, Emmanuel Todd tra­vaille au « Monde des livres ». Là en­core, il se brouille avec une bonne par­tie du mi­lieu in­tel­lec­tuel en ne trai­tant pas, ou en trai­tant mal, les es­sais des uns et des autres. Il entre à l’Ins­ti­tut na­tio­nal d’études dé­mo­gra­phiques où il fait toute sa car­rière de cher­cheur. Il a pres­sen­ti l’ef­fon­dre­ment du sys­tème so­vié­tique. Il écrit des es­sais sur ce­lui de l’eu­ro (L’Il­lu­sion éco­no­mique, Gal­li­mard, 1997), l’af­fai­blis­se­ment de la do­mi­na­tion amé­ri­caine (Après l’em­pire, Gal­li­mard, 2001), la ré­vo­lu­tion du monde arabe (Le Ren­dez-vous des ci­vi­li­sa­tions, Le Seuil, 2007). Il s’est po­si­tion­né contre le libre- échan­gisme, contre la mon­naie unique, contre les élites fran­çaises. « Mon tra­vail a été en­tre­mê­lé de ca­tas­trophes fi­nan­cières liées à mes mul­tiples di­vorces. Ma fibre pros­pec­tive et po­lé­miste a été main­te­nue par une exis­tence ca­ta­clys­mique. C’est une vie qui ac­cu­mule les échecs ma­tri­mo­niaux, mais qui donne des livres écrits dos au mur. Quand on est au bord de l’abîme, on ose pen­ser des choses qu’on ne pense pas dans une vie confor­table. » Emmanuel Todd semble tou­jours avoir maille à par­tir avec la dé­pres­sion. Prêt à y en­trer, en plein de­dans, tout juste sor­ti. Il est tom­bé ma­lade, après

« Mon père et moi, c’est la frac­ture so­ciale, mais en pire. »

la pa­ru­tion de Qui est Char­lie ? (Le Seuil), où il dé­cri­vait les ma­ni­fes­tants du 11 jan­vier 2015 comme des « ca­tho­liques zom­bies » is­la­mo­phobes. La vio­lence des ré­ac­tions l’a pris de court. Ber­nard Guet­ta dit de son ami : « À chaque fois que je le ren­contre, il sort de trois trem­ble­ments de terre. »

Emmanuel Todd ne veut « sur­tout pas » re­lire les pro­pos qu’il me tient, con­trai­re­ment à ce que de­mandent cer­tains au­teurs. Il se connaît suf­fi­sam­ment pour sa­voir qu’il bif­fe­rait tout ce qui concerne les siens. L’homme peut en­trer en conflit per­son­nel avec sa fa­mille, mais l’in­tel­lec­tuel de­meure en paix avec elle. Ils se dis­putent sans cesse les uns avec les autres, res­tent des an­nées sans se par­ler, mais se re­trouvent pour com­mu­nier dans le culte de l’éga­li­ta­risme et de l’an­ti­ra­cisme. « On peut être an­glais, juifs, bre­tons, mais on est tous à gauche. On se re­trouve du même cô­té du­rant les guerres. Je n’ai ja­mais eu de conflits idéo­lo­giques sé­vères avec mon père. On ne fait pas par­tie du pe­tit mi­lieu pa­ri­sien. » Son père ren­trait tous les soirs du Nou­vel Ob­ser­va­teur en hur­lant : « Ce con de Jean Da­niel ! » L’his­toire a fait le tour du monde de l’édi­tion : Oli­vier Todd a in­sul­té pu­bli­que­ment Alain Fin­kiel­kraut, à la Ro­tonde, car ce der­nier avait dit du mal de son fils lors de la sor­tie de Qui est Char­lie ? Dans la fa­mille, ils ont le sang chaud et la dé­fé­rence en hor­reur. Par­mi les in­tel­lec­tuels fran­çais, Emmanuel Todd res­pecte Ré­gis De­bray, Mar­cel Gau­chet, Pierre Ro­san­val­lon. Il a long­temps été le voi­sin de ce der­nier, dans le XIVe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Il le croi­sait dans la rue et lui ra­con­tait ses dé­boires sen­ti­men­taux. « Pour lui, sou­rit-il, c’était Les Mille et Une Nuits. » Il ne veut rien avoir en com­mun avec les pen­seurs mé­dia­tiques de Saint-Ger­main- des-Prés. « Peut- être que je suis dans l’il­lu­sion de moi-même. On trouve cette idée dans les contes po­pu­laires an­glo- saxons tour­nant au­tour du thème de l’élec­tion : on avance dans la vie sans sa­voir qui l’on est, avec une re­pré­sen­ta­tion fausse de soi-même et de sa mis­sion et puis, tout d’un coup, on dé­couvre réel­le­ment qui on est. Peut- être que le nau­frage fi­nal de mon exis­tence se­ra que je suis, in fine, un in­tel­lec­tuel pa­ri­sien. »

E« Tu te prends pour Pa­trick Bruel ? »

mma­nuel Todd a quit­té Gal­li­mard, lors de Qui est Char­lie ?, afin de re­tour­ner au Seuil. Il avait re­fu­sé de te­nir compte des re­marques de son édi­teur, Éric Vigne. « Gal­li­mard est la seule mai­son d’édi­tion qui pense qu’elle pour­rait exis­ter sans ses au­teurs. » Sur les pla­teaux de té­lé­vi­sion, il lui ar­rive de se mon­trer in­tem­pes­tif, in­con­trô­lable, in­to­lé­rant. « Un ti­mide est tou­jours agres­sif et an­ti­pa­thique, ex­plique- t-il. Je donne l’im­pres­sion d’être à la fois sau­vage et si­nistre. La po­lé­mique est une ac­ti­vi­té in­tel­lec­tuelle noble. On a des pri­vi­lèges, on écrit des livres, on mène des exis­tences agréables. On ne va pas, en plus, don­ner le spec­tacle de réunion dans un sa­lon mon­dain d’un autre siècle. » Il ne reste ja­mais bien long­temps en groupe. Ses in­cur­sions en politique fran­çaise ont toutes été dé­sas­treuses. Ses noces avec les pré­si­dents, de Jacques Chi­rac à Fran­çois Hol­lande, n’ont ja­mais du­ré plus de quelques mois. En 1998, il a créé avec le jour­na­liste Phi­lippe Co­hen la Fon­da­tion du 2-Mars. On y croise alors des sou­ve­rai­nistes comme Hen­ri Guai­no, la jour­na­liste Éli­sa­beth Lé­vy ou l’es­sayiste Pierre-An­dré Ta­guieff. Il rompt avec fra­cas. « Je ne suis pas par­ti en guerre contre des connards qui pensent que la na­tion n’existe plus pour me re­trou­ver avec d’autres qui pensent qu’il n’y a que la na­tion. Je suis al­lé voir Éli­sa­beth Lé­vy, la se­cré­taire gé­né­rale du think- tank à l’époque, et je lui ai dit que je vou­lais que mon nom soit re­ti­ré de la liste des membres fon­da­teurs. Elle m’a ré­pon­du : “Mais tu n’es pas si im­por­tant que ça ! Tu te prends pour Pa­trick Bruel ou quoi ?” » Emmanuel Todd re­con­naît son in­ca­pa­ci­té à se fondre dans une bande : « J’ai pas­sé trop de temps tout seul. »

Les dé­cen­nies s’écoulent et il est tou­jours vê­tu de la même ma­nière. Une che­mise bleue, un jean trop large, un pull noir, une paire de chaus­sure de ba­teaux. Il est de plus en plus coif­fé n’im­porte com­ment, il s’en fout, et son vi­sage s’est les­té de gra­vi­té. Au­jourd’hui en­core, quand il va mal, les lieux de son en­fance l’apaisent. Pour se sé­cu­ri­ser, il re­pense à l’ap­par­te­ment de ses ar­rière- grands-pa­rents ma­ter­nels à Saint-Ger­main- enLaye. Il se sent alors au mi­lieu de ce qui res­tait d’une fa­mille juive après deux guerres mon­diales : la gaî­té. Il a long­temps été nos­tal­gique de tout. De la mai­son de fa­mille à La Garde- Frei­net ( dans l’ar­rière-pays de Saint-Tro­pez), de Mai 68 quand il lan­çait des pa­vés, de l’en­fance en­nuyeuse au­près de ses pa­rents. Il fut un temps où il se ren­dait ré­gu­liè­re­ment en pè­le­ri­nage de­vant le pe­tit hô­tel de Noailles. Il fai­sait le tour du parc avec ses en­fants. Un trop-plein de nos­tal­gie l’a for­cé à se tour­ner vers l’ave­nir. À La Garde-Frei­net, ses sou­ve­nirs d’en­fance errent en­core dans chaque pièce, comme de fra­giles fan­tômes. Il par­tait toute la jour­née dans la na­ture, avec ses amis, et re­ve­nait cou­vert de bleus. Tout était pos­sible et la peur n’exis­tait pas.

Avec les droits d’au­teur d’Après l’em­pire (2001), il a ache­té une mai­son en Bre­tagne. « J’ai bas­cu­lé du cô­té de l’ave­nir parce que le pas­sé était trop dou­lou­reux. » La conscience d’être d’ori­gine juive s’est ins­tal­lée, avec les an­nées, len­te­ment mais for­te­ment. « N’ayant vé­cu que pour mes en­fants et pour les livres, il ne m’est pas trop dif­fi­cile de me dire, qu’au fond, j’ai été, en termes de vie concrète, un bon juif. » Mais quand il tra­verse la nef d’une église ro­mane, il ne peut s’em­pê­cher de faire le signe de croix.

Il y a trois ans, le fils et le père se sont re­trou­vés au res­tau­rant. Oli­vier Todd ve­nait de su­bir une lourde opé­ra­tion. Une jo­lie ser­veuse passe. Le père en pro­fite pour se plaindre, à 85 ans, de ne plus plaire aux jeunes femmes au­tant qu’au­pa­ra­vant. Emmanuel lui fait part de son ar­throse et lui dit que, lui, n’ar­rive plus à se bais­ser sans dou­leur pour ra­mas­ser un ob­jet. Oli­vier hurle alors dans le res­tau­rant, content d’avoir trou­vé un su­jet de conver­sa­tion avec son fils : « Tu n’ar­rives plus à bai­ser ? » Toutes les têtes se sont tour­nées vers eux, dans un même mou­ve­ment de stu­peur. Emmanuel, gê­né, a chan­gé de su­jet. Oli­vier Todd a au­jourd’hui 88 ans. Il ré­pète sou­vent que, dans la vie, on ne peut comp­ter que sur sa fa­mille. �

« Quand on est au bord de l’abîme, on ose pen­ser des choses qu’on ne pense pas dans une vie confor­table. » Emmanuel Todd

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