« ELLES ÉTAIENT HEU­REUSES DE PAS­SER DU TEMPS EN­SEMBLE »

Na­tha­lie Baye et Lau­ra Smet sont réunies pour la pre­mière fois au ci­né­ma dans Les Gar­diennes. Xa­vier Beau­vois ra­conte com­ment il a fil­mé la mère et la fille.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - PAR CLÉLIA CO­HEN PRO­POS RE­CUEILLIS

J« e connais Na­tha­lie Baye de­puis près de vingt ans, Les Gar­diennes est notre troi­sième film en­semble [après Se­lon Mat­thieu et Le Pe­tit Lieu­te­nant], et j’ai ren­con­tré Lau­ra Smet lors­qu’elle était ado­les­cente. On avait de­puis long­temps en­vie de faire un film tous les trois. Quand ma pro­duc­trice, Syl­vie Pialat, m’a fait dé­cou­vrir Les Gar­diennes, ce ro­man d’Er­nest Pé­ro­chon sur une ferme gé­rée par des pay­sannes pen­dant que les hommes sont au front lors de la Pre­mière Guerre mon­diale, j’ai vu en Hor­tense, la ma­triarche, et So­lange, sa fille, l’oc­ca­sion de les réunir en­fin.

Je n’ai pas fait d’es­sais pour voir com­ment elles se com­por­taient en­semble face à une ca­mé­ra – ce qu’on fait quand il s’agit d’une fausse fi­lia­tion : on teste avant pour voir si ça colle, si c’est cré­dible phy­si­que­ment. Là, pas be­soin ! Le gros tra­vail en amont, pour elles, a sur­tout été d’ap­prendre les gestes tech­niques : la­bou­rer un champ, se­mer, mois­son­ner, conduire les boeufs, toute une ges­tuelle ex­trê­me­ment pré­cise et ri­gou­reuse.

Quand je les ai dé­cou­vertes réunies sur l’écran du mo­ni­teur au dé­but du tour­nage, on était dans la vé­ri­té tout de suite, for­cé­ment. C’était aus­si très émou­vant de les voir en­semble, hors des scènes. Quand on a des en­fants adultes, on ne les voit pas si sou­vent, ils ont leur vie, on se re­trouve pour un dî­ner, une séance de ci­né­ma... Mais quand on tourne en­semble, c’est du non- stop ! Et là, je voyais bien qu’elles étaient heu­reuses de pas­ser du temps en­semble, beau­coup plus que dans la vie nor­male. En plus, Na­tha­lie Baye a eu une mai­son pen­dant trente- cinq ans pas très loin de là où nous tour­nions, dans la Creuse. Ce re­tour ra­vi­vait chez elles des sou­ve­nirs liés à l’en­fance de Lau­ra.

Dans le tra­vail, je re­con­nais chez Lau­ra la même fa­cul­té de concen­tra­tion que sa mère. Elles en­filent le cos­tume et hop, elles sont dans leur per­son­nage, même après les longues in­ter­rup­tions de tour­nage dues au pas­sage des sai­sons. Et elles sont aus­si fri­leuses l’une que l’autre !

Je tourne sou­vent avec Na­tha­lie Baye parce qu’elle m’épate. Je pense qu’on n’a pas en­core me­su­ré toute l’éten­due de son art. Je me sou­viens d’une scène dans Le Pe­tit Lieu­te­nant, où son per­son­nage est cen­sé re­plon­ger dans l’al­cool après avoir ar­rê­té. Je la vou­lais dé­truite. Le ma­tin elle ar­rive, en pleine forme, jo­lie comme tout. Je m’in­quiète un peu. Je lui de­mande :

“Tu vas faire com­ment pour la scène de ce soir, tu vas boire un pe­tit coup avant ? – Non, non, je suis ac­trice, pas be­soin de ça. – Mais tu vas bien fu­mer un pe­tit pé­tard, quelque chose ? – Ça va pas, non ? !” J’ai es­sayé de la fa­ti­guer un peu dans les scènes pré­cé­dentes, mais elle res­tait pim­pante. Et juste avant la scène en ques­tion, elle a dé­truit son vi­sage, en un clin d’oeil. De l’in­té­rieur. Elle est de­ve­nue cette femme dé­faite, par son seul ta­lent d’ac­trice. C’était im­pres­sion­nant. D’ailleurs, dans une scène des Gar­diennes où Na­tha­lie s’ef­fondre de dou­leur après avoir ap­pris la mort de son fils, j’ai bien vu que Lau­ra, qui la sou­te­nait à bout de bras, s’est ser­vi de l’émo­tion dé­chi­rante de sa mère pour al­ler pui­ser la sienne.

C’est ce que j’aime chez elles : ce sont des ac­trices, pas des co­mé­diennes ; elles « sont », elles ne “jouent” pas. » —

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