4 bon­bonnes, 2 ter­ro­ristes et le hé­ros in­som­niaque qui a évi­té le pire

Un ma­tin de sep­tembre 2017, la France se ré­veillait en ap­pre­nant qu’un tran­quille im­meuble de la porte d’Au­teuil avait été vi­sé par des ter­ro­ristes peu après mi­nuit. Quatre bon­bonnes de gaz re­liées à un dé­to­na­teur de­vaient tout faire ex­plo­ser. Pour la pre

Vanity Fair (France) - - La Une -

Que se se­rait-il pas­sé cette nuit-là si Paige n’avait pas dé­cou­vert, à l’épi­sode 10, que sa mère et son père tra­vaillaient pour le KGB ? Et si cette ré­vé­la­tion, me­na­çant la sé­cu­ri­té de ses pa­rents, n’avait pas pro­vo­qué une seule en­vie, ir­ré­pres­sible : re­gar­der un épi­sode sup­plé­men­taire, puis le sui­vant, quitte à y perdre la to­ta­li­té de ses heures de som­meil ? Il fau­dra un jour exa­mi­ner de près les consé­quences de l’ad­dic­tion aux sé­ries té­lé­vi­sées sur notre rap­port à la réa­li­té. Cette nuit du 29 au 30 sep­tembre 2017, en tout cas, Paige, la fille du couple d’es­pions russes de The Ame­ri­cans a peut- être sau­vé la vie des ha­bi­tants de tout un im­meuble du XVIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris en em­pê­chant l’un d’eux d’al­ler se cou­cher. Par chance, ce jeune homme or­di­naire me­nant une exis­tence or­di­naire avait en plus l’âme d’un hé­ros. Sans lui, une cen­taine de per­sonnes au­raient sans doute été dé­chi­que­tées dans un at­ten­tat ter­ro­riste.

La pre­mière fois que je ren­contre Yann Cla­renc, ce­la fait des mois qu’il tourne et re­tourne dans sa tête le sou­ve­nir de cette ter­rible nuit dont il n’a ja­mais li­vré les dé­tails. « Au­jourd’hui, je me ré­veille en­core en sur­saut avec des bruits d’ex­plo­sion dans la tronche », me confie- t-il, ac­cent pa­ri­got à cou­per au cou­teau. Yann res­semble à n’im­porte qui, à une dif­fé­rence près : con­trai­re­ment à la plu­part d’entre nous, il sait de quoi il a été ca­pable face à la ter­reur. « Je l’ai fait parce que je ne pou­vais pas faire au­tre­ment », me dit-il sans en ti­rer la moindre fier­té. Par­fois, il se de­mande même si tout ce­la a bien eu lieu. Il s’est por­té par­tie ci­vile pour avoir ac­cès à l’en­quête tou­jours en cours. Mais pour sur­mon­ter ses trau­ma­tismes et tour­ner la page, il a be­soin de mots et d’actes. Or, à ce jour, au­cune pa­role of­fi­cielle n’a ren­du hom­mage à Yann Cla­renc. Comme si sa bra­voure était trop énorme pour être sa­luée. « Il est vrai que même dans un film, on au­rait peine à y croire », re­con­naît son avo­cat Pas­cal Gar­ba­ri­ni, ha­bi­tué des dos­siers de ter­ro­risme, mais aus­si spé­cia­liste en droit du ci­né­ma.

Yann Cla­renc, né il y a trente-trois ans en ban­lieue pa­ri­sienne, est chef de rang au Pe­tit Lu­te­tia, un bis­trot cou­ru de Saint-Ger­main- des-Près, où people de la politique et du show-bu­si­ness se bous­culent pour choi­sir, dixit la carte, « une pu­tain d’en­tre­côte » ou « une lai­tue bien blanche avo­cat king crabe avec beau­coup de crabe ». Son mé­tier consiste à se dé­me­ner cinq jours par semaine, de mi­di à pas d’heure, pour sa­tis­faire l’une des clien­tèles les plus exi­geantes du monde. Le ven­dre­di 29 sep­tembre 2017, une fois n’est pas cou­tume, il ter­mine son ser­vice as­sez tôt, vers mi­nuit et de­mi. Il peut même ren­trer en mé­tro jusqu’à la porte d’Au­teuil, un quar­tier ex­cen­tré et sans re­lief qu’il me fait vi­si­ter lors de notre deuxième ren­contre en m’ex­pli­quant avoir pour prin­ci­pales pas­sions « les filles, le PSG, la fête ». La rue Cha­nez n’est pas exac­te­ment l’épi­centre de la mo­vi­da pa­ri­sienne. Mais Yann l’a choi­sie par com­mo­di­té, parce qu’elle se trouve à un quart d’heure du Pe­tit Lu­te­tia en mé­tro et il ne fait qu’y pas­ser à la fin de ses longues jour­nées.

Ce ven­dre­di, il est à peu près 1 heure du ma­tin quand, après avoir ache­té un sand­wich dans une épi­ce­rie du coin, il tape le code de la lourde porte co­chère si­tuée au nu­mé­ro 31. Une fois le bat­tant ou­vert, il s’avance dans la mi­ni-al­lée qui sé­pare cet im­meuble fin xixe en deux bâ­ti­ments, le A à gauche, le B à droite, cha­cun des­ser­vi par une pe­tite en­trée pa­vée d’un élé­gant car­re­lage noir et blanc. Yann ha­bite au A, dans un meu­blé en lo­ca­tion de 42 m2, si­tué au rez- de- chaus­sée. La porte de son ap­par­te­ment donne sur le hall ; les fe­nêtres de sa chambre et de son sa­lon sur la rue. Sa salle de bains est un mou­choir de poche. Il y prend une douche, puis en­file un T-shirt, un pan­ta­lon de jog­ging et ses ba­bouches en daim qu’il a rap­por­tées de son der­nier voyage au Ma­roc et qu’il adore. Vers 2 heures, il s’ins­talle de­vant sa té­lé­vi­sion à écran plat pour s’aban­don­ner à cette drogue des temps mo­dernes, le binge wat­ching, le vi­sion­nage bou­li­mique de sé­ries. Ces der­nières se­maines, il a dé­jà en­glou­ti deux sai­sons de The Ame­ri­cans, il ar­rive presque au bout de la troi­sième. Paige, la fille de Liz et Phi­lip, les deux taupes so­vié­tiques dé­gui­sées en Yan­kees mo­dèles, se pose de plus en plus de ques­tions sur ses pa­rents. Yann est sus­pen­du à ses doutes. À 3 heures du ma­tin, mal­gré tout, il en­tend la porte co­chère cla­quer et aus­si des rires d’hommes, pro­ve­nant du hall. Pro­ba­ble­ment des jeunes qui re­viennent de boîte, il y en a quelques-uns dans l’im­meuble, cer­tains portent des pré­noms tels qu’Auxence, Amau­ry, Isaure ou Alix, avec par­fois des pa­tro­nymes à par­ti­cules. Mais ce ven­dre­di soir – Yann l’ap­pren­dra plus tard –, ils sont dé­jà ren­trés de­puis long­temps. Et comme tous les autres ré­si­dents, ils dorment.

Lorsque la po­lice les in­ter­ro­ge­ra, ils se­ront priés de se re­mé­mo­rer ce qu’ils ont fait avant d’al­ler se cou­cher. Des gestes sans si­gni­fi­ca­tion par­ti­cu­lière si ce n’est qu’ils au­raient pu être leurs der­niers avant de mou­rir dans un at­ten­tat. Une mère at­tend le re­tour de sa fille jusqu’à 2 heures du ma­tin. Celle- ci entre dans l’im­meuble en pre­nant soin, comme tou­jours, que per­sonne ne s’en­gouffre der­rière elle. Ce soir-là, elle n’ima­gine pas de plus grand pé­ril. Quelques étages plus bas, une autre ado­les­cente passe une soi­rée sage de­vant une sé­rie, comme plu­sieurs de ses voi­sins ou voi­sines, mais elle éteint bien plus tôt que Yann parce que le len­de­main elle a cours. Au- des­sus, un père di­vor­cé dîne avec son fils de 10 ans tan­dis qu’un couple bou­quine dans son lit. Au qua­trième, un lo­ca­taire est ré­veillé plu­sieurs fois par les mêmes voix mas­cu­lines que celles en­ten­dues par le ser­veur mais à l’unisson d’autres ré­si­dents, il met ses boules Quiès pour ne

« NE QUIT­TEZ PAS, JE VOUS PASSE LA PO­LICE. » UN POM­PIER À 4 H 26

plus être dé­ran­gé. Au 31, rue Cha­nez, comme sans doute dans la France en­tière, bou­chons d’oreilles et sé­ries té­lé­vi­sées sont les aides à l’en­dor­mis­se­ment les mieux par­ta­gés du ven­dre­di soir. À 3 heures du ma­tin, Yann est le seul qui veille en­core. Il sait qu’il de­vrait s’ar­ra­cher à son feuilleton, s’ar­rê­ter à l’épi­sode­10. Le sa­me­di, il est de ser­vice dès le dé­jeu­ner. Mais Paige vient d’ap­prendre que ses pa­rents sont des traîtres à la solde de Mos­cou­; elle est de­ve­nue in­con­trô­lable­; tout peut ar­ri­ver. Yann en­chaîne sur l’épi­sode­ 11. Rien n’existe, hor­mis les aven­tures des deux trans­fuges qui mo­bi­lisent toute son at­ten­tion, ses yeux, ses oreilles, tous ses sens. Ou presque­: à 3 h 30, son nez dé­tecte une odeur d’es­sence. Yann met son té­lé­vi­seur sur pause et se penche à la fe­nêtre du sa­lon. Une voi­ture, ga­rée de­vant chez lui, laisse peu­têtre tour­ner son mo­teur ? Non, l’odeur ne vient pas de la rue ; tous les vé­hi­cules sont à l’ar­rêt ; au­cun ré­ser­voir ne fuit. Al­lez, il faut en ”nir avec cet épi­sode­11 et, vite, prendre quelques heures de re­pos en pré­vi­sion du len­de­main. Yann grille une der­nière ci­ga­rette et se glisse sous la couette tout en ter­mi­nant d’ava­ler son sand­wich. La di­ges­tion fa­ci­lite l’as­sou­pis­se­ment.

Mais l’odeur d’es­sence lui em­plit à nou­veau les na­rines, mê­lée main­te­nant à des e–uves de gaz si en­tê­tantes qu’elles l’em­pêchent de ”nir son en- cas. Dans sa kit­che­nette, il vé­ri”e le four, les brû­leurs de la cui­si­nière, la chau­dière. Rien à si­gna­ler. Il s’ap­prête à re­tour­ner dans son lit, mais sou­dain, ce sont ses oreilles qui captent un bruit, un bruit reconnaissable entre mille, le bruit d’un ro­bi­net ou­vert. « Pschitt. » Yann écoute, re­niœe et com­prend : ce n’est pas chez lui que ça si–e et que ça sent­; c’est sur le pa­lier, dans le hall ! Il se colle à l’oeille­ton et il voit, il ne rêve pas, une bou­teille de gaz. De­vant son paillas­son. « C’est quoi, ces conne­ries ? » s’écrie- t-il.

DUn l jaune, un l rouge

es conne­ries, voi­là la pre­mière idée qui lui vient à l’es­prit. « Des mecs ont dé­con­né » et ils sont peut- être en­core là puisque la lu­mière du hall, qui fonc­tionne avec un dé­tec­teur de mou­ve­ment, est al­lu­mée. Yann s’em­pare d’un pe­tit sabre dé­co­ra­tif qui trône dans sa chambre et ouvre la porte. Per­sonne. Mais ce qui lui saute aux yeux, quand il ba­laie le hall du re­gard, est en­core plus ter­ri”ant : une deuxième bou­teille de gaz fait pschitt près de l’ac­cès aux caves et, au pied de l’es­ca­lier, deux autres émergent de sacs à gra­vats. Le tout au mi­lieu de bi­dons et de jer­ry­cans ou­verts. Il va de l’un à l’autre, croit mar­cher dans de l’eau. C’est de l’es­sence. Il y en a par­tout jusqu’aux es­ca­liers. Yann re­cule, s’en­ferme chez lui. Un at­ten­tat ! Dans son im­meuble ! Ça y est, ce scé­na­rio fou, in­ima­gi­nable, che­mine dans sa tête. Un réœexe de sur­vie lui in­time de sau­ter par la fe­nêtre du sa­lon. Mais non, il ne peut pas. Sur son por­table, ses doigts com­posent le 17. Il est 4 h 20. Au­jourd’hui, Yann sait que sa conver­sa­tion té­lé­pho­nique avec les forces de l’ordre a du­ré à peine plus de douze­mi­nutes. Mais sur le mo­ment, il a l’im­pres­sion de bas­cu­ler dans un trou noir. Un es­pace- temps aus­si in­ter­mi­nable qu’ab­surde. « Po­lice- se­cours, j’écoute. Quelle est votre ur­gence ? – Ça pue le Bu­ta­gaz. Il y a des bon­bonnes, de l’es­sence. C’est un truc de fou... J’ha­bite au rez- de- chaus­sée, rue Cha­nez... Je vais vous faire en­tendre : écou­tez, écou­tez, vous en­ten­dez le gaz ? Al­lô ? Al­lô ? S’il vous plaît ? Al­lô ? » Un blanc, puis une autre voix mas­cu­line qui lance : « Les pom­piers, bon­jour...

– En­voyez une équipe au 31 de la rue Cha­nez, Pa­ris XVIe ! – Rue quoi ? – Rue Cha­nez, C-H-A-N-E-Z. – Dans quelle ville ? – Pa­ris, je vous dis. Pa­ris XVIe ! Quel­qu’un a mis de l’es­sence par­tout et des bon­bonnes. Je vous as­sure, je vous mens pas. – Y a com­bien d’es­sence ? – À vue d’oeil, c’est un jer­ry­can de cinq litres qui a été ren­ver­sé. Ça sent dans tout l’im­meuble ! Les gens, je sais pas pour­quoi ils bougent pas. – D’ac­cord, mais il n’y a pas le feu, hein ? Ça a été dé­po­sé quand ? – J’en sais rien ! Tout à l’heure, j’ai en­ten­du des types qui ri­ca­naient dans le hall. – Res­tez en ligne, je vois avec mes su­pé­rieurs. » Nou­veau blanc puis la même voix qui re­prend :

« Des bon­bonnes de gaz, hein ? De com­bien de litres ?

– Comme pour les ga­zi­nières. Y a mar­qué “Bu­tane”. Et elles sont toutes dans l’es­sence », s’énerve Yann. Au­jourd’hui, il lui ar­rive en­core de pen­ser que sa mé­moire le trompe. Mais tout a été en­re­gis­tré par la po­lice et tout est consi­gné sur un pro­cès-ver­bal :

« Al­lô ? Al­lô ? En­voyez quel­qu’un ! ré­pète- t-il tan­dis qu’il pa­tauge dans l’es­sence.

– Oui, on est en train de voir, mon­sieur. Vous pou­vez fer­mer les bou­teilles de gaz ou pas ? Es­sayez de les fer­mer. »

La ré­ponse de Yann a été trans­crite noir sur blanc. Et elle fuse, sans l’once d’une hé­si­ta­tion :

« OK, j’y vais... Ça y est, je ferme... Ah non, j’ar­rive pas, elle fuit tou­jours... Ils l’ont per­cée les bâ­tards !

– Ils l’ont per­cée ? Vous êtes bien au 31, rue Cha­nez ?... Les bou­teilles, vous pou­vez les mettre dans la rue ?

– Hein ? Si vous vou­lez, oui... Mais, ça craint rien avec le té­lé­phone ? Parce que si c’est comme dans les sta­tions- ser­vice. – Ne quit­tez pas, je vous passe la po­lice. » Si­lence sur la ligne, pen­dant presque une mi­nute trente, au­tant dire une éter­ni­té. Yann, té­lé­phone tou­jours vis­sé à l’oreille, at­trape la pre­mière bon­bonne, elle pèse au moins 40 kg. Il court dans la pe­tite al­lée qui sé­pare le bâ­ti­ment A du B. Ses ba­bouches, im­bi­bées d’es­sence, font flap flap. Il dé­pose la bou­teille de­vant l’im­meuble. Ses yeux ont le temps d’en­re­gis­trer la pré­sence d’un homme, à la droite de la porte co­chère, à quelques mètres de lui. « Jeune, beau gosse, re­beu », c’est la des­crip­tion qu’il en fe­ra plus tard. Le pas­sant im­mo­bile le re­garde sans rien dire. Yann est trop pa­ni­qué pour de­man­der de l’aide, trop pres­sé de sor­tir les autres bon­bonnes. Il re­part en cou­rant, glisse sur ses ba­bouches, tombe, se re­lève, ferme une deuxième bou­teille, la trans­porte jusqu’à la rue, re­vient dans le hall. Son pied heurte un ob­jet. Il ne cherche pas à sa­voir ce que c’est ; chaque se­conde compte. Il sai­sit la troi­sième bou­teille. Il sent que ses forces le lâchent. Il la traîne seule­ment dans l’al­lée pour al­ler cher­cher la qua­trième. L’ob­jet, une sorte de boî­tier, est main­te­nant bien vi­sible sur le car­re­lage en da­mier du hall.

« Mon­sieur, vous êtes en re­la­tion avec la po­lice », dit une nou­velle voix au té­lé­phone au mo­ment où Yann ra­masse le boî­tier et crie :

« Il y a un dé­to­na­teur ! Il y a un dé­to­na­teur ! Un té­lé­phone avec un fil jaune et un fil rouge. Pu­tain, je...

– Éloi­gnez-vous des lieux ! Ne res­tez pas à proxi­mi­té, mon­sieur. Je fais le né­ces­saire. Je pré­viens...

– Un dé­to­na­teur ! C’est quoi ce dé­lire ? » hurle en­core Yann dans son por­table en je­tant le boî­tier comme s’il lui brû­lait les mains. Il se pré­ci­pite de­hors et se poste en face de l’im­meuble. « At­ten­dez, chu­chote- t-il sou­dain au po­li­cier, y a un mec qui s’ar­rache... »

Le jeune « re­beu » qu’il a aper­çu quelques mi­nutes plus tôt sur le trot­toir d’en face est en train de tra­ver­ser. Il bi­furque sur la droite jusqu’au 28 de la rue Cha­nez. Yann ne le quitte pas des yeux. « Pu­tain, y a une voi­ture ! – Une voi­ture ? pour­suit le po­li­cier. Est- ce que, dis­crè­te­ment, vous pou­vez re­le­ver la plaque d’im­ma­tri­cu­la­tion et la marque du vé­hi­cule, s’il vous plaît ?

– Bou­gez pas », mur­mure Yann. L’homme s’as­soit cô­té pas­sa­ger. Il n’est qu’à cent mètres de lui. Mais Yann ne veut rien lâ­cher. L’adré­na­line le tient. « La rage aus­si, m’ex­plique- t-il au­jourd’hui. Il fal­lait ser­rer ces sa­lauds. » Il es­saie de lire la plaque dans la nuit.

« Bon, moi, je vais rac­cro­cher, fait le po­li­cier. On va vous rap­pe­ler, mon­sieur. – Non ! Res­tez ! Res­tez ! – Votre nom, s’il vous plaît ? – Yann Cla­renc, Yann avec deux N. Cla­renc, C-L-A-R-E-N-C. – Je n’ai pas com­pris votre nom. Réi­té­rez votre nom. – Cla­renc. – Vous êtes ri­ve­rain ? Vous êtes lo­ca­taire ? Vous êtes té­moin des faits ?

– Je suis lo­ca­taire, lo­ca­taire. Ar­rê­tez de po­ser des ques­tions ! At­ten­dez, la voi­ture dé­marre... Elle se di­rige vers la porte d’Au­teuil ! »

YP­la­qué au sol

ann pour­rait en res­ter là, at­tendre la po­lice, mais il s’élance en di­rec­tion du pé­ri­phé­rique, en T- shirt et en ta­tanes. À quoi pense- t- on dans des ins­tants pa­reils ? Peut- on pen­ser même ? Des images se bous­culent dans la tête du ser­veur. Char­lie Heb­do, jan­vier 2015 : il était res­té scot­ché trois jours de­vant la té­lé. Le Ba­ta­clan, en no­vembre de la même an­née : il tra­vaillait alors au res­tau­rant Mon­sieur Bleu, au Pa­lais de To­kyo, et il avait per­sua­dé les deux cents clients de s’en­fer­mer dans l’éta­blis­se­ment par me­sure de sé­cu­ri­té, au cas où d’autres com­man­dos frap­pe­raient dans Pa­ris. Plus frais en­core dans ses sou­ve­nirs, l’at­ten­tat man­qué sur les Champs-Ély­sées, le 19 juin 2017 : cette fois, il était sur place, sor­tant de chez Se­pho­ra, alors qu’un is­la­miste fon­çait sur un four­gon de gen­darmes au vo­lant d’une voi­ture rem­pli d’armes et... d’une bon­bonne de gaz. Et trois mois plus tard, voi­là qu’« ils » viennent chez lui. « Faut les cho­per, faut les cho­per », se ré­pète Yann en re­mon­tant la rue Cha­nez pour rat­tra­per les « sa­lauds » qui veulent faire sau­ter son im­meuble. Il doit au moins lire le nu­mé­ro d’im­ma­tri­cu­la­tion. « Ils » ne peuvent pas s’en sor­tir comme ça. Sou­dain, il se fige : « La voi­ture se gare... Elle se gare... À la fin de la rue Cha­nez...

« BON, MOI, JE VAIS RAC­CRO­CHER. » UN PO­LI­CIER À 4 H 32

– Dites-moi la marque, de­mande le po­li­cier qui est res­té en ligne. – Une Fiat, un truc comme ça. – Quelle cou­leur ? – Noire... Pu­tain, merde, y a un mec qui vient vers moi. » Un deuxième homme (« nez bus­qué et pe­tite barbe », di­ra Yann lors­qu’il en dres­se­ra le por­trait-ro­bot) est des­cen­du de la voi­ture. Il fixe le ser­veur qui s’est mis à quatre pattes, puis porte la main à la poche comme pour y sai­sir une arme.

« Éloi­gnez-vous, éloi­gnez-vous de l’in­di­vi­du, or­donne le po­li­cier au té­lé­phone. Je vais rac­cro­cher... Mer­ci mon­sieur.

– Ne dites rien ! Ne dites rien ! » ha­lète Yann dans le vide puis­qu’il n’y a plus per­sonne au bout du fil. Dans un der­nier sur­saut, il re­monte la rue Cha­nez. Ses ba­bouches le gênent, mais il est vé­loce – il a joué ai­lier au rug­by. Il at­teint le bou­le­vard Exel­mans, se jette dans l’un des buis­sons de la contre-al­lée, rap­pelle la po­lice, ren­contre tou­jours à la même in­cré­du­li­té :

« Al­lô, Al­lô, j’étais au té­lé­phone avec vous. Y a un mec qui a po­sé une bon­bonne chez moi, avec un dé­to­na­teur. – Un mec qui quoi ? – Je vous ai eu il y a deux se­condes ! J’ai rac­cro­ché parce que les mecs me cour­saient...

– Un mon­sieur qui a po­sé une bombe ? » Tout juste si son in­ter­lo­cu­teur n’éclate pas de rire. Yann se re­met à cou­rir, at­teint la porte d’Au­teuil où il voit en­fin les gy­ro­phares, en­tend les si­rènes. Les po­li­ciers sont ar­ri­vés. Il pique un der­nier sprint, en le­vant les bras, en agi­tant les mains : « C’est moi ! C’est moi ! » Il a peur qu’on le prenne pour l’un des ter­ro­ristes ou alors pour un fou. « Vous êtes qui ? » crient les hommes en uni­forme. « Je suis le mec de l’at­ten­tat ! J’ai failli cre­ver... » On le plaque au sol. « Ils sont pas loin, conti­nue Yann. Faut les cho­per ! Dé­ployez des uni­tés sur le pé­riph’. Blo­quez l’au­to­route. Qua­drillez-le...

– Cal­mez-vous », l’in­ter­rompt un gra­dé qui le fait mon­ter dans une voi­ture sta­tion­née sur le bou­le­vard.

PPe­tite prière sur la bande d’ar­rêt d’ur­gence

en­dant ce temps, une ar­ma­da de po­li­ciers et de pom­piers a dé­bou­lé rue Cha­nez. Les deux bon­bonnes trans­por­tées par Yann sont tou­jours sur le trot­toir, les deux autres à l’in­té­rieur de l’im­meuble, avec les bi­dons et les jer­ry­cans, au to­tal 33 litres d’es­sence. À 4 h 55, les dé­mi­neurs ar­rivent et trouvent le dé­to­na­teur sur le car­re­lage : un pe­tit cy­lindre, dit « gé­né­ra­teur haute ten­sion », re­lié à deux fils élec­triques dé­nu­dés en con­tact di­rect avec le sol re­cou­vert d’es­sence et col­lé sur un té­lé­phone por­table blanc. Ce dis­po­si­tif a été conçu pour que l’arc élec­trique pro­duit lorsque le mo­bile est ac­ti­vé par un ap­pel en­flamme les va­peurs de pé­trole et de gaz, puis dé­clenche une ex­plo­sion. Les dé­mi­neurs en font une pre­mière ex­per­tise : le té­lé­phone a été ap­pe­lé quatre fois entre 4 h 11 du ma­tin et 4 h 25. Dans cette tranche ho­raire, Yann, aler­té par l’odeur, re­gar­dait à tra­vers l’oeille­ton, puis sor­tait les bou­teilles. Lors des der­niers ap­pels, il a en­voyé, d’un coup de pied, le dé­to­na­teur val­ser sur le car­re­lage. En­suite, il l’a pris dans ses mains et, ter­ro­ri­sé, l’a ba­lan­cé d’un geste brusque loin de lui. Est- ce pour cette rai­son que le dis­po­si­tif n’a pas fonc­tion­né ? Ou parce que cer­tains ré­seaux té­lé­pho­niques passent mal dans l’im­meuble ?

« Vous avez eu de la chance : un peu plus, on ne re­trou­vait que vos dents », dit un pom­pier à Yann que les po­li­ciers ont en­fin lais­sé sor­tir de la voi­ture. Il est re­ve­nu de­vant chez lui. Il gre­lotte dans son T- shirt trem­pé de sueur et ses ba­bouches mouillées. À 10 heures, on l’au­to­rise à pé­né­trer sur « la scène du crime » pour se chan­ger. Puis di­rec­tion 36, rue du Bas­tion, le nou­veau siège de la PJ où il est en­core in­ter­ro­gé. « Bra­vo mon­sieur, lui disent les com­mis­saires qui dé­filent les uns après les autres. Vous avez sau­vé des vies. On a frô­lé la ca­tas­trophe. Il y avait de quoi ra­ser tout l’im­meuble. » À 18 heures, Yann re­joint le do­mi­cile de ses pa­rents par ses propres moyens – la po­lice n’a pas pré­vu de le rac­com­pa­gner ni même de lui of­frir le taxi. Il s’abru­tit dans le som­meil pen­dant tout le wee­kend, puis re­tourne tra­vailler dès le lun­di. Le soir même, il ap­prend par les jour­naux que la po­lice a dé­jà ar­rê­té cinq sus­pects dans l’Es­sonne et le Val- de-Marne.

L’un d’eux, Ay­men B, em­ployé dans une piz­ze­ria et plom­bier à ses heures, a lais­sé ses em­preintes ADN sur un jer­ry­can et il est pro­prié­taire d’une Fiat Pun­to noire. Il n’a pas été trop dif­fi­cile de le re­trou­ver puis­qu’il est dé­jà fi­ché S pour « ses liens avec la mou­vance is­la­miste ra­di­cale ». La veille des faits, c’est avec la carte To­tal de son cou­sin, di­ri­geant d’une pe­tite en­tre­prise de trans­port VTC, qu’ont été ache­tés plus de 100 litres d’es­sence dans di­verses sta­tions- ser­vice de la ré­gion pa­ri­sienne. Lors de son ar­res­ta­tion, la po­lice dé­couvre chez lui et au do­mi­cile de son frère deux bou­teilles de gaz, le boî­tier ayant conte­nu la puce du té­lé­phone uti­li­sé pour confec­tion­ner le dé­to­na­teur, de nom­breuses vi­déos de l’État is­la­mique, cer­taines en­sei­gnant l’art de la tor­ture au cou­teau ou la fa­bri­ca­tion d’ex­plo­sifs. Ay­men B cor­res­pond, en outre, à la des­crip­tion de l’homme « au nez bus­qué » qui a pris Yann en chasse rue Cha­nez.

Amine A, éga­le­ment in­ter­pel­lé le lun­di 2 oc­tobre, res­semble à ce­lui que le ser­veur a vu sur le trot­toir lors­qu’il a sor­ti la pre­mière bou­teille. Et il est, lui aus­si, connu des ser­vices, no­tam­ment pour

« VOUS AVEZ EU DE LA CHANCE : UN PEU PLUS, ON NE RE­TROU­VAIT QUE VOS DENTS. » UN POM­PIER AU PE­TIT JOUR

ses vel­léi­tés de départ sur le front ira­ko- sy­rien. Mais lors de sa garde à vue, il pré­tend avoir été re­cru­té, en 2012, par la gen­dar­me­rie na­tio­nale afin d’« in­fil­trer » le grou­pus­cule fran­çais is­la­miste For­sane Aliz­za peu avant sa dis­so­lu­tion. C’est dans le cadre de cette « mis­sion », as­sure- t-il, qu’il dé­tient trente-neuf vi­déos de pro­pa­gande dji­ha­diste ou fa­brique lui-même des pe­tits films, pour « at­ti­rer » à lui les ter­ro­ristes et dé­mon­trer à la DGSI, pour la­quelle il rêve de tra­vailler, « de quoi [il] est ca­pable ». Lors de son in­ter­ro­ga­toire, il se pose en ex­pert, glose sur la géo­po­li­tique ou la théo­lo­gie is­la­mique, fus­tige les la­cunes re­li­gieuses de l’autre prin­ci­pal sus­pect, Ay­men B. En no­vembre 2016, tous deux ont pour­tant été contrô­lés par la po­lice en pleine prière sur la bande d’ar­rêt d’ur­gence de la RN 118.

Le mer­cre­di 4 oc­tobre, alors que les sus­pects sont tou­jours en garde à vue, Yann s’ef­fondre. Il ne par­vient plus à se le­ver pour al­ler tra­vailler. Au­cun mot ne sort de sa bouche. Il se sent « vide ». Ses nuits sont peu­plées de ca­davres, ses cau­che­mars em­plis de dé­combres et d’ex­plo­sions. Il sur­saute dès qu’il voit un pas­sant s’ap­pro­cher de sa fe­nêtre. Un homme a to­qué à la vitre et es­sayé de re­gar­der au tra­vers. Yann a de­man­dé une pro­tec­tion, mais ne l’a pas ob­te­nue. Pen­dant des mois, il a obéi aux consignes de si­lence de la po­lice. Les seuls mots qu’il a pro­non­cés, qua­rante-huit heures après la ten­ta­tive d’at­ten­tat, lui ont été ar­ra­chés par les jour­na­listes té­lé qui s’étaient mas­sés de­vant chez lui et guet­taient sa sor­tie. Il en a dit le moins pos­sible tout en conti­nuant à mar­cher pour es­sayer d’échap­per aux ca­mé­ras.

Au­jourd’hui, il res­sasse tou­jours les mêmes ques­tions. Pour quelles rai­sons des is­la­mistes ont-ils fait de son im­meuble une cible ? Ont-ils vou­lu, comme l’a ha­sar­dé le mi­nistre de l’in­té­rieur sur une ra­dio, frap­per dans « un quar­tier chic » pour prou­ver que « per­sonne n’est en tran­quilli­té » ? Oui, mais pour­quoi le 31 de la rue Cha­nez ? Sa fa­çade mé­ri­te­rait un bon ra­va­le­ment. D’autres bâ­ti­ments si­tués à proxi­mi­té sont bien plus cos­sus et dis­posent, en outre, de porches où en­tre­po­ser plus fa­ci­le­ment des bon­bonnes. La po­lice a exa­mi­né plu­sieurs hy­po­thèses, dont celle « des ho­mo­nymes ». Un lo­ca­taire du 31 porte le même nom qu’un an­cien ana­lyste du se­cré­ta­riat gé­né­ral de la dé­fense, de­ve­nu consul­tant en ma­tière de ren­sei­gne­ment et de risque ter­ro­riste. Un autre, ce­lui d’un « jour­na­liste » con­tri­bu­teur de di­verses pu­bli­ca­tions d’ex­trême droite. Ces pistes n’ont pour l’ins­tant me­né nulle part. Et, à ce jour, les CV des ha­bi­tants de l’im­meuble, étu­diés par les en­quê­teurs, ne semblent en avoir ou­vert au­cune autre.

L’avo­cat de Yann Cla­renc, pour­tant, ne veut né­gli­ger au­cun dé­tail. « L’un des sus­pects ar­rê­tés, dit Me Gar­ba­ri­ni, a é té en lien avec le frère du ka­mi­kaze à la bon­bonne de gaz qui, trois mois avant l’at­ten­tat man­qué de la rue Cha­nez, et presque sous les yeux de mon client, a per­cu­té un four­gon de gen­darmes sur les Champs- Ély­sées. » Trou­blante coïn­ci­dence. Se­ra- t- elle un jour éclair­cie ? En at­ten­dant, Pas­cal Gar­ba­ri­ni a de­man­dé à l’Ély­sée de dé­co­rer le jeune ser­veur de la Lé­gion d’hon­neur, « dans le cadre de la ré­forme pro­mise par Em­ma­nuel Ma­cron qui veut ins­crire le mé­rite comme seul cri­tère de sé­lec­tion ». Yann Cla­renc a tout du can­di­dat idéal. Il m’as­sure pour­tant n’avoir re­çu au­cune fé­li­ci­ta­tion ni du pré­sident ni du mi­nistre de l’in­té­rieur, « ni même du maire du XVIe ». Ses voi­sins, en re­vanche, lui ont ap­por­té des bou­teilles de vin pour le re­mer­cier. Et en jan­vier, ils l’ont convié au­tour d’une ga­lette dont il a été l’in­con­tes­table roi. �

P H OTO G R A P H I E

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