Saint Laurent, der­niers se­crets de fa­mille

D’Yves Saint Laurent, on croyait tout sa­voir : les amours, les ad­dic­tions, les ver­tiges. Dans un livre in­tros­pec­tif, la nièce du cou­tu­rier lève le voile sur le ter­rible non-dit à l’ori­gine de la tra­gé­die fa­mi­liale. Par SO­PHIE DES DÉ­SERTS.

Vanity Fair (France) - - La Une - Rien de ce qui est hu­main n’est hon­teux de Ma­rianne Vic (Fayard).

Il vient de faire ses adieux à la cou­ture, deux mois plus tôt, trem­blant de­vant la foule en larmes. Yves Saint Laurent ne s’en re­lève pas ; sa mère, elle, garde la tête haute. Ce 25 mars 2002, Lu­cienne s’avance, sou­ve­raine, dans le hall du Pla­za Athé­née. Le masque est bien en place, joues pou­drées dans un nuage d’Opium, bru­shing mous­seux, taille sanglée dans une veste mai­son. Les ser­veurs s’in­clinent. Sa pe­tite fille, Ma­rianne Vic, alors âgée de 36 ans, l’at­tend pour un dé­jeu­ner en tête-à- tête. « Ma­dame Saint Laurent » fait la conver­sa­tion, grands gestes et joyeuses pla­ti­tudes avec ces pe­tits mots bien à elle, « baraka », « bé­zef », « nou­ba », sou­ve­nirs de son Al­gé­rie na­tale qui res­sur­gissent quand Yves n’en­tend pas. « Fais pas ta pied-noir », lui di­rait-il s’il n’était au lit, sous per­fu­sion chi­mique, mu­ré dans ses tour­ments. Les plats passent sous le re­gard si­len­cieux de Ma­rianne. Elle est en plein di­vorce, in­quiète pour ses deux fils. La grand-mère n’écoute pas trop. Sou­dain, au ca­fé, ses lèvres s’em­ballent : « Il faut que te dise quelque chose... » Ma­dame Saint Laurent tombe le masque : voi­là, elle « n’en a ja­mais par­lé à per­sonne », elle est le fruit d’un viol. Sa mère avait 20 ans, ça s’est pas­sé dans son vil­lage, à Si­di Bel Ab­bès, près d’Oran. L’en­fant bâ­tarde a été dis­si­mu­lée aux re­gards, avant d’être abu­sée à son tour par un beau-père ap­pa­rem­ment res­pec­table. Double viol, la honte tue de mère en fille. Lu­cienne lâche ses se­crets, émue, mais ne pleure pas. Elle a vé­cu, bien en ap­pa­rence, val­sant dans les bras des hommes, s’in­ven­tant un père, fou d’amour mais vite dis­pa­ru, comme dans la chan­son de Piaf. Ses en­fants ont go­bé cette ver­sion ro­ma­nesque ; Yves a même des­si­né des sa­ha­riennes en pen­sant à lui. Voi­là, c’est dit. Ma­dame Saint Laurent re­ferme son sac, sa­lue les ser­veurs et laisse ain­si sa pe­tite- fille, le coeur en vrac.

« Je suis re­par­tie de ce dé­jeu­ner com­plè­te­ment son­née, se sou­vient Ma­rianne Vic, grands yeux bleu pis­cine en­core si­dé­rés. J’ai en­foui ça au fond de moi-même, sans me­su­rer les consé­quences. » Elle tient de son oncle, chic in­né, sans ap­prêt, corps de ga­zelle, la même grâce friable, mais lu­mi­neuse. Chez elle, sur elle, tout est jo­li, du ca­che­mire en V por­té sur un jean-bas­kets, aux ob­jets pré­cieux, pois­son do­ré, mou­ton de bronze, lampes en opa­line qui co­lorent par pe­tites touches son ap­par­te­ment de Saint-Ger­main- des-Prés. Elle parle du bout des lèvres, sou­cieuse des mots justes. Il n’est pas si fa­cile de sor­tir de l’ombre. Ma­rianne Vic s’est tou­jours te­nue à l’écart, au se­cond rang des dé­fi­lés, ab­sente des livres et des films consa­crés à Yves Saint Laurent. Il fai­sait par­tie de son jar­din in­time, à l’abri des cu­rieux, des en­vieux, loin de la my­tho­lo­gie soi­gneu­se­ment tis­sée par Pierre Ber­gé. Pour elle, Yves était juste un oncle ado­rable, le frère aî­né de sa mère, Bri­gitte, un « par­rain de conte de fées ». Il lui fit l’en­fance belle puis elle le vit som­brer. Bri­gitte aus­si traî­nait son mal de vivre, der­rière ses grands rires. Les mon­tagnes russes, sex-ap­peal à haute dose, amours toxiques, et l’al­cool, de plus en plus. Un frère, une soeur, mêmes symp­tômes. Ma­rianne Vic a gran­di en s’ac­cro­chant, sans trop com­prendre, jusqu’à ce grand dé­jeu­ner de la vé­ri­té. Pour­quoi la char­ger elle, et pas ses propres en­fants ? Que faire ? Tout gar­der, plom­ber une mère et un oncle dé­jà au bord du gouffre ? C’était ris­quer de les bles­ser, de sa­lir la lé­gende Saint Laurent. À moins que les se­crets en­fouis per­mettent de mieux la com­prendre.

SDans les bras de Nou­reev

eize ans pour sor­tir du si­lence. Le temps de com­prendre et de les voir dis­pa­raître un à un, Yves d’abord en 2008, puis sa grand-mère deux ans plus tard et en­fin Bri­gitte, en 2015. Il fal­lait sur­vivre, ne pas trans­mettre un tel hé­ri­tage à ses fils. Alors Ma­rianne Vic a dé­ci­dé d’écrire. Sa vé­ri­té, toute crue, sort ces jours- ci dans un livre in­ti­tu­lé Rien de ce qui est hu­main n’est hon­teux (Fayard). Plume au scalpel, lu­cide, tendre, vio­lente, elle dis­sèque ses sou­ve­nirs d’en­fance et psy­cha­na­lyse la fa­mille Saint Laurent, après avoir fait la sienne. « Ce qu’on ne veut pas sa­voir de soi-même fi­nit par ar­ri­ver de l’ex­té­rieur comme un des­tin », écrit- elle, en in­ci­pit, ci­tant Carl Gus­tav Jung. Quand les se­crets gan­grènent en si­lence, au fil des gé­né­ra­tions, les êtres dis­jonctent. Ma­rianne Vic en est per­sua­dée : les siens sont morts des « mé­ta­stases de l’igno­rance ». Elle a vou­lu leur rendre grâce, ex­pli­quer leurs souf­frances, leurs fo­lies, leurs in­suf­fi­sances, éclai­rer sous un autre angle le gé­nie des­truc­teur d’Yves Saint Laurent. Pierre Ber­gé, le gar­dien du temple, a sou­te­nu son pro­jet. « Je lui ai fait part de mon in­ten­tion d’écrire ce livre au prin­temps 2016 », confie- t- elle, en lis­sant ses longs che­veux au­burn. Il sa­vait l’es­sen­tiel même si je n’ai pas eu le cou­rage de lui par­ler des viols. Ce­la l’au­rait peut- être éclai­ré. Il au­rait vou­lu qu’Yves ar­rête de voir tous ces psy­chiatres et fasse une psy­cha­na­lyse. Il n’a ja­mais com­pris cette im­pos­si­bi­li­té de mettre une dis­tance avec sa mère. Pierre la consi­dé­rait comme son bour­reau. »

Lu­cienne était au bout du fil tous les jours. Et chaque di­manche, après les fo­lies de la veille, le dé­jeu­ner était pour elle. Yves Saint Laurent ne pou­vait se pas­ser de cette mère qu’il avait sui­vie, pe­tit gar­çon, dans les ma­ga­sins d’Oran, lé­gère dans ses robes à pois, vi­brante sous les re­gards. Tou­jours, il des­si­ne­ra en pen­sant à elle. « Une femme élé­gante, di­ra le cou­tu­rier, c’est une femme qui s’ha­bille pour les hommes. » Ou en­core : « Une femme ne de­vient émou­vante qu’à par­tir du mo­ment où elle com­mence à tri­cher et où l’ar­ti­fice com­mence à jouer. »

Lu­cienne fut son pre­mier mo­dèle, il lui don­na un rôle : « Ma­dame Saint Laurent ». C’était mieux qu’un titre de no­blesse. À la n de la guerre, en 1962, elle s’ins­tal­la à Pa­ris. Adieu l’Al­gé­rie et l’in­avouable pas­sé ; adieu Charles, ce ma­ri fa­lot, qui lui avait don­né trois en­fants et qu’elle quit­ta bien­tôt sans re­grets. Peu im­porte le père au fond, puisque Lu­cienne n’a ja­mais connu le sien. Elle a pris toute la place. « Je viens d’une fa­mille où les hommes sont des ombres », réa­lise Ma­rianne Vic. Un ange passe dans la lu­mière gi­vrée de ce dé­but fé­vrier. Le sou­ve­nir des dé­jeu­ners do­mi­ni­caux re­monte. Elle était la seule en­fant à la table des grands. Lu­cienne l’ap­pe­lait « ma crotte » et la ga­vait de cer­velle d’agneau. Elle pré­fé­rait de loin la dou­ceur d’Yves et l’au­to­ri­té de Pierre Ber­gé.

«“Les pé­dés“» les sur­nom­mait sa mère, par ja­lou­sie sans doute, parce qu’elle n’était pas in­vi­tée le di­manche dans la somp­tueuse de­meure du couple, rue de Ba­by­lone. Liane blonde, bouche pul­peuse, Bri­gitte pos­sé­dait les ca­nons es­thé­tiques de son frère ; elle po­sa même avec lui de­vant l’ob­jec­tif d’Hel­mut New­ton. Mais l’en­tente était su­per­fi­cielle. La soeur vi­vait dans la nos­tal­gie d’Oran, le frère dé­tes­tait ces pieds-noirs qui l’avaient mo­qué au col­lège pour ses manières ef­fé­mi­nées. Bri­gitte s’était ma­riée à 17“ ans avec un aven­tu­rier, ama­teur d’avions et de bo­lides, Jean-Pierre Vic, qui l’exi­la un temps sur la Côte d’Azur, à Biot. Yves vi­vait à Pa­ris, pour et par la cou­ture. Cha­cun sa vie, avec un goût com­mun, tout de même, pour la mise en scène. « Ma mère se pre­nait pour Fran­çoise Dor­léac », écrit Ma­rianne Vic. Elle la dé­po­sait à la ma­ter­nelle au vo­lant de son ca­brio­let, avec ses lu­nettes de star, nue sous sa four­rure. Puis elle a dis­pa­ru, « pour faire des pho­tos », di­sait- elle, lais­sant l’en­fant jusqu’à ses six“ ans. Un jour, Bri­gitte est re­ve­nue et le père s’est en­fui à son tour, pour ses a£aires, dans la pam­pa ar­gen­tine.

Heu­reu­se­ment, il y avait le par­rain, au che­vet de Ma­rianne, dès sa nais­sance, le 25 sep­tembre 1965. Sous l’ob­jec­tif, le jour du bap­tême, ses yeux mys­tiques bé­nissent ce bé­bé tom­bé du ciel. L’ar­tiste est alors en pleine gloire aux com­mandes de sa mai­son de cou­ture. C’est lui qui coud la pre­mière robe de sa nièce, en ve­lours noir, avant de la cou­vrir de soie, de tulle, de ta £etas. Le jeudi, il l’em­bar­quait ain­si, pe­tite prin­cesse dans sa Rolls avec chau £eur ou sa Coc­ci­nelle, pour un dé­jeu­ner en tête à tête au Pla­za Athé­née. Il était gai, sou­dai­ne­ment fé­brile, quand un pe­tit rien, un plat ren­ver­sé, un oeil in­qui­si­teur à la table d’à cô­té, cre­vait leur bulle. Il la cou­vrait de mots gen­tils, avec par­fois quelques notes lu­cides sur la na­ture hu­maine qui lui ser­vi­raient pour la vie. Il la t tour­noyer

dans les bras du grand Nou­reev sur la scène de l’opé­ra Gar­nier. Oui, elle se­rait dan­seuse étoile, et aus­si ar­tiste. Il lui of­frit une boîte géante de crayons de cou­leur, avec la­quelle elle des­si­nait sur les ta­pis soyeux de la rue de la Ba­by­lone. « Tu as du ta­lent », di­sait l’oncle ma­gique. Ce n’était pas vrai mais quelle im­por­tance. Chez lui, tout était comme dans un rêve, les ta­bleaux de Cé­zanne, Ma­tisse, Lé­ger et Mon­drian, les édi­tions ori­gi­nales de Proust, les gants blancs des ma­jor­domes, le pe­tit bou­le­dogue por­trai­tu­ré par Wa­rhol, la voix de la Callas en fond so­nore. Ma­rianne dé­cou­vri­rait plus tard l’en­vers du dé­cor, la valse des gi­go­los payés à prix d’or et les sa­la­diers de poudre blanche. « Yves m’a mon­tré le beau, veu­telle re­te­nir. Il m’a ini­tiée à l’art, la mu­sique, la lit­té­ra­ture... Quelle chance, même si ce n’était pas évident, après ça, de se confron­ter au réel. » Ber­gé, lui, main­te­nait les pieds sur terre. Il veillait à tout, gron­da une sty­liste qui vou­lait la lan­cer à 15 ans sur les po­diums. Pas ques­tion, dit- il, « ce n’est pas son monde » et il avait rai­son. « Yves et Pierre ont été mes deux fi­gures paternelles », re­con­naît au­jourd’hui la nièce. Les jar­dins de Ba­by­lone lui don­naient de l’oxy­gène pour sup­por­ter le reste : l’école chic de Neuilly- sur- Seine, où les autres avaient l’air si nor­maux, la mère qui lui in­fli­geait ses amours, ses ab­sences, ses cuites, et même un chim­pan­zé en cage sur la ter­rasse, avec un af­freux per­ro­quet. C’était le ba­zar par­tout, et sur­tout dans la tête.

Au fil des ans, Bri­gitte res­sem­blait de plus en plus à Bar­dot, pré­fé­rant les bêtes aux hommes, dé­ver­sant sa haine de l’autre, en rage contre ces « sales bi­cots, ces nègres, ces you­pins ». Ma­rianne l’ob­ser­vait avec dé­goût. Tout l’écoeu­rait, les ongles trop rouges, trop longs, ses bra­ce­lets, si nom­breux qu’ils lui don­nèrent un ten­nis el­bow alors qu’elle n’avait ja­mais ta­pé dans la balle. Et que dire des confi­dences, sur sa vie, ses amours, ses gros­sesses. « Toi, tu t’es bien ac­cro­chée dans l’uté­rus, avai­telle osé un soir. J’avais pour­tant tout fait pour que ça ne tienne pas. Mais comme j’avais dé­jà avor­té d’un pe­tit gar­çon... » Cette mère était un monstre. Ma­rianne a pous­sé à contre- cou­rant, sans ta­lons ni ma­quillage. Ca­ra­pace d’en­fant sage, fluette, bonne élève, sur­tout ne pas faire de vagues. Même ses amies ne connais­saient pas son his­toire. « Men­teuse », l’avaient raillée deux pim­bêches quand elle avait ra­con­té, un jour, avoir as­sis­té à un dé­fi­lé de mode au cô­té de Ca­the­rine De­neuve. Alors, elle gar­dait tout pour elle. Elle ne par­lait à per­sonne de l’oncle ma­gique que la cé­lé­bri­té, ou autre chose peut- être, ren­dait de plus en plus dingue De l’hô­pi­tal

. amé­ri­cain où sa ma­la­die le condui­sait sou­vent, Yves des­si­nait des te­nues de bal exo­tiques et grif­fon­nait de sa belle écri­ture. « Ma pe­tite ché­rie, c’est tout ce que je peux t’of­frir de mon lit d’hô­pi­tal. Je n’ai pas de crayon de cou­leurs mais tu dois en avoir des cou­leurs de ta tête. Ton par­rain qui t’aime. » Sur du pa­pier gau­fré, es­tam­pillé d’un lion, son signe as­tral, il es­pé­rait en­core être « un bon gé­nie, ce­lui- là même qui te don­ne­rait tout ce que tu dé­sires. »

CNau­frage sous les blouses en soie

’est Pa­ris Match qui l’an­nonce en pages in­té­rieures : « Yves Saint Laurent ma­rie sa nièce », le 21 sep­tembre 1990. Et Pierre Ber­gé, tou­jours sou­cieux de faire briller l’amour et la marque, or­chestre des noces royales. Ma­rianne n’en de­man­dait pas tant mais elle se laisse por­ter. Elle a bien­tôt 25 ans, un fian­cé en os­mose, en­tre­pre­neur et fu­tur mar­chand d’art. Une foule d’im­por­tants, femmes du monde, man­ne­quins, hommes d’af­faires, l’at­tend sur les bancs de l’église Saint-Pierre de Neuilly. La ma­riée ar­rive en Rolls, es­cor­tée par des mo­tards de la po­lice na­tio­nale.

« J’avais tel­le­ment honte », mur­mure- t- elle, pom­mettes roses, en se re­mé­mo­rant la scène. À l’avant, Ber­gé presse le chauf­feur, en rage contre le tra­fic. À l’ar­rière, Yves ad­mire sa prin­cesse pa­rée, cette fois, d’une robe bleu Wat­teau, la même que celle de

Peau d’Âne des­si­née pour De­neuve, avec un voile lé­ger et une grande croix do­rée dé­ni­chée chez un illustre an­ti­quaire. Elle a ap­par­te­nu à Ca­the­rine de Mé­di­cis. L’oncle et la nièce marchent dou­ce­ment vers l’au­tel. Elle n’a rien ou­blié : « On se ser­rait les mains, comme pour se dire : “Al­lez, cou­rage, on va y ar­ri­ver”. » Lu­cienne ap­plau­dit au pre­mier rang de­vant sa ƒlle Bri­gitte. Yves tient mi­ra­cu­leu­se­ment jusqu’à la ƒn de la messe et on trinque au Pla­za Athé­née, comme d’ha­bi­tude.

Douzeˆ ans plus tard, la fête est ƒnie. L’heure des aveux a son­né. À la table du pa­lace, la ma­triarche dé­balle et Ma­rianne suŒoque. Pas à pas, elle re­cons­ti­tue le puzzle fa­mi­lial. Elle ima­gine Lu­cienne, bé­bé, née dans l’op­probre du viol, aus­si­tôt ca­chée chez une nour­rice jusqu’à l’âge de 5ˆ ans. « Le plus grand cha­grin de ma vie a été de la quit­ter », lui a conƒé son aïeule avant de perdre la tête. Elle lui a ra­con­té le re­tour chez sa mère, à cinqˆ ans, une fois les ap­pa­rences pré­ser­vées grâce à un ma­ri belge qui lui don­ne­ra deux en­fants. Voi­ci com­ment Lu­cienne a gran­di, ƒlle de se­conde zone, char­gée de faire les courses, le mé­nage, bien­tôt abu­sée par le beau-père à l’heure de la sieste. Elle avait 15ˆans. Pour évi­ter le scan­dale, on l’éloi­gna à nou­veau, chez une tante for­tu­née d’Oran.

« Lu­cienne a sa­bor­dé ses se­crets au fond d’une mer de cham­pagne, écrit Ma­rianne Vic. Ce sont les an­nées 1930, on fre­donne sur les rives de la Mé­di­ter­ra­née, la chan­son de Paul Mis­ra­ki, Tout va très bien ma­dame la Mar­quise. » Au diable le corps, pour Lu­cienne, il n’avait plus de va­leur ; elle l’oŒrait vo­lon­tiers à ceux qui pas­saient, même en­ceinte, même ma­riée. Tout le monde le sa­vait. « Il n’y a que le train qui ne lui est pas pas­sé des­sus », chu­cho­taient les mé­di­sants. Fré­né­sie d’amour, comme ses en­fants. L’époux, Charles, sem­blait fer­mer les yeux. Il par­tit vivre à Mo­na­co dans l’in­diŒérence fa­mi­liale. À sa mort, en 1988, Lu­cienne glis­sa à Yves qu’il n’était pas son père. Dé­but de vé­ri­té à cin­quanteˆans pas­sés, mère et ƒls n’ont pas creu­sé da­van­tage. Et les viols sont res­tés aux pla­cards. Pour­quoi y tou­cher ? Pour­quoi ne pas les lais­ser comme ces vieilles robes de cock­tail qui prennent la pous­sière ? C’est la ques­tion que s’est long­temps po­sée Ma­rianne Vic. Elle a beau­coup ré£échi, lu, consul­té une ex­perte en psy­cho­gé­néa­lo­gie, dis­ci­pline liant la vie de nos psy­chés à celle de nos an­cêtres. Des trau­mas sé­vères peuvent, pa­raît-il, s’ins­crire dans l’ADN d’une fa­mille sur trois gé­né­ra­tions. Sou­dain, elle a sai­si son mal- être diŒus d’en­fant, ce ri­deau d’illu­sions qu’elle sen­tait au­tour d’elle, ce mé­pris sus­pect des pauvres et des laids, ces rires trop forts pour être sin­cères. Le nau­frage sous les blouses en soie YSL. « À l’ori­gine du mal, il y a la nais­sance du se­cret, écrit- elle. Mon ar­rière- grand-mère et ses des­cen­dants sont morts de honte sans sa­voir pour­quoi. La bles­sure in­dé­lé­bile s’est ins­crite dans l’in­cons­cient fa­mi­lial... Per­sonne ne vou­lait de la pe­tite bâ­tarde. Ni sa mère ni sa grand-mère ne tinrent Lu­cienne dans leurs bras. Ce geste qui n’a pas été es­quis­sé a don­né nais­sance à des êtres in­con­so­lables. »

Le dé­ni a conti­nué jusqu’au der­nier sou§e. « Après tout, est- ce si grave un viol pour une femme ? » lui a de­man­dé JeanPierre, son père, re­ve­nu de la pam­pa pour ses vieux jours. Sa mère, elle, n’a même pas vou­lu écou­ter. « Tu dis n’im­porte quoi, tu in­ventes », l’a- t- elle ra­brouée avant de si§er son cu­bi de ro­sé, puis­qu’il n’y avait plus d’ar­gent pour le saint-amour. Bri­gitte est morte d’un can­cer au prin­temps 2015. Ma­rianne n’a pas été à l’en­ter­re­ment ; comme elle a sé­ché ce­lui d’Yves Saint Laurent à l’église Saint-Roch. Pas le cou­rage d’aŒron­ter le spec­tacle, de voir Vincent Mac Doom on­du­ler en ta­lons com­pen­sés au­tour du cer­cueil. La nièce s’est re­cueillie, seule, dans une pe­tite cha­pelle. Pierre Ber­gé l’a gron­dée, par écrit, avant de lui par­don­ner. Il l’a re­trou­vée sou­vent, en tête-à- tête au bar du Ritz ou dans un res­tau­rant ja­po­nais. Il l’a trai­tée avec égard, en ac­cord avec les vo­lon­tés de son an­cien amant. Il l’a ac­cueillie pour une der­nière vi­site dans le mau­so­lée en vente de la rue de Ba­by­lone, puis à Mar­ra­kech, dans les jar­dins d’éden où pa­pillonnent les cendres d’Yves. Pierre Ber­gé s’est éteint à son tour, en sep­tembre der­nier, avant de re­joindre le pa­ra­dis de Ma­jo­relle. Au soir de sa vie, alors qu’elle lui par­lait de son livre, le vieil homme avait son­dé les yeux bleu pis­cine. « Au fond, di­sait-il. Tu es la seule de la fa­mille SaintˆLaurent qui s’en soit sor­tie. »ˆ¬

En­fant, Ma­rianne ne par­lait à per­sonne de cet oncle ma­gique QUE LA CÉ­LÉ­BRI­TÉ, OU AUTRE CHOSE PEUTÊTRE, REN­DAIT DE PLUS EN PLUS DINGUE. „

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