L’IN­CON­NU du ta­pis rouge

Com­ment un in­gé­nieur en tra­vaux pu­blics est-il de­ve­nu un des pro­duc­teurs les plus pas­sion­nants du ci­né­ma mon­dial ? TO­MA CLA­RAC a ren­con­tré Saïd Ben Saïd pour dis­sé­quer la mé­thode d’un homme aus­si dis­cret qu’in­fluent.

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Com­ment au­rions­nous pu le de­vi­ner ? Lors de notre deuxième ren­dez-vous, quand on in­ter­roge Saïd Ben Saïd à propos de ses pré­fé­rences po­li­tiques, sa ré­ponse tombe comme un cou­pe­ret : « Je suis che­vè­ne­men­tiste de­puis l’âge de 20 ans et je n’ai pas chan­gé. » Un si­lence s’ins­talle dans le ca­fé de la rue des Saints-Pères, non loin de son do­mi­cile, où nous sommes at­ta­blés. L’énon­cé tourne à vide dans notre es­prit hé­bé­té : « Jean-Pierre Che­vè­ne­ment ? » fi­nit- on par bé­gayer. « Il in­carne non seule­ment la gauche que j’aime, mais aus­si la France que j’aime ex­plique Saïd Ben Saïd, pas dupe de notre éton­ne­ment. Il est le seul à avoir une vraie conscience his­to­rique. Mal­heu­reu­se­ment, la gauche ne com­prend pas la so­cié­té dans la­quelle elle vit. Il ne suf­fit pas de dire qu’on est contre l’in­jus­tice pour être de gauche. Il faut avoir une pen­sée, sur­tout à l’heure de la mon­dia­li­sa­tion. »

Saïd Ben Saïd a des manières cour­toises, mais la ri­gi­di­té avec la­quelle il s’ex­prime in­dique une in­cli­na­tion toute re­la­tive pour l’exer­cice de l’en­tre­tien. Qu’il nous parle de son en­fance en Tu­ni­sie ou de ses pre­miers pas dans la pro­duc­tion, il le fait avec la même voix mo­no­tone. C’est sû­re­ment une af­faire de pu­deur, mais il pour­rait tout aus­si bien être en train de comp­ter. Comme nous le ré­sume Tho­mas Va­len­tin, vice-pré­sident du di­rec­toire du groupe M6, qui lui a of­fert sa pre­mière ex­pé­rience dans le monde mer­veilleux de l’au­dio­vi­suel, « Saïd n’est pas un pro­duc­teur vo­lu­bile ». Lui-même n’a ja­mais pré­ten­du le contraire. Loin de l’image du pro­duc­teur flam­boyant à la Jean-Pierre Ras­sam, Ben Saïd ne re­ven­dique au­cun goût pour le luxe. Pas de ci­gares, pas de voi­tures ou de toiles hors de prix – « de toute fa­çon je n’en ai pas les moyens ». Il y a bien le vin, son autre pas­sion, mais là aus­si dans une éco­no­mie rai­son­née : « J’aime trou­ver la bonne bou­teille à 15 eu­ros. » Jean-Pierre Che­vè­ne­ment, un ton aus­tère, du vin à 15 eu­ros... Nous voi­là sai­sis de sueurs froides. Doit- on fuir ? Ce se­rait feindre d’igno­rer pour­quoi on a tant vou­lu le ren­con­trer : quel pro­duc­teur fran­çais peut se tar­guer d’avoir, ces der­nières an­nées, tra­vaillé avec Ro­man Po­lans­ki, Brian De Pal­ma, Da­vid Cro­nen­berg ou en­core Paul Ve­rhoe­ven ? Mieux : d’avoir sou­vent été à l’ori­gine des pro­jets de ces ci­néastes adu­lés, alors que rien ne le des­ti­nait à exer­cer ce mé­tier ? À l’af­fiche des films qu’il a pro­duits se bous­culent Isa­belle Hup­pert, Sô­nia Bra­ga, Ro­bert Pat­tin­son, Jo­die Fos­ter, Ju­lianne Moore... Alors on s’ac­croche comme on peut. « Et l’Eu­rope ? » tente- t- on ti­mi­de­ment. « La pre­mière fois que j’ai vo­té, c’était au ré­fé­ren­dum sur Maas­tricht. J’ai vo­té non. Che­vè­ne­ment est eu­ro­péen par la culture, mais pas par la mon­naie. »

En 1992, au mo­ment du scru­tin, Saïd Ben Saïd a 26 ans (il en au­ra le double cette an­née) et tra­vaille comme in­gé­nieur à la Lyon­naise des eaux-Du­mez, bien loin des pla­teaux de tour­nages et des mon­tées de marches. Il n’a pour­tant pas re­non­cé à son rêve : de­ve­nir pro­duc­teur de ci­né­ma. Deux ans plus tôt, il a ten­té le concours de la Fe­mis, mais il a échoué dès la pre­mière étape : « Il fal­lait consti­tuer un dos­sier à par­tir d’un thème. Cette an­née-là, c’était “la ru­meur”. J’avais fait un re­por­tage in­ti­tu­lé : “la rue meurt”. C’était as­sez mi­sé­rable quand j’y re­pense », confie- t-il l’air pas­sa­ble­ment dé­goû­té. À la même époque, il fait connais­sance avec Tho­mas Va­len­tin, cou­sin de sa pre­mière femme. Leurs sou­ve­nirs de la ren­contre se sont dis­sous avec le temps et dif­fèrent un peu, mais le fait est que les deux hommes sym­pa­thisent. Va­len­tin le re­crute chez M6 : « Ça nous ar­rive d’es­sayer de trou­ver des ta­lents ex­té­rieurs au monde de la té­lé ou du ci­né­ma », se jus­ti­fie- t-il au­jourd’hui. « Je suis en­tré en stage à la di­rec­tion des achats, pré­cise Saïd Ben Saïd, puis j’ai été re­cru­té pour né­go­cier les prix des pro­grammes. » Si la pro­duc­tion de­meure un ho­ri­zon loin­tain, Saïd Ben Saïd n’en a pas moins lar­ge­ment dé­vié de la mis­sion of­fi­cieuse qui lui était as­si­gnée quand il est ar­ri­vé en France pour étu­dier les tra­vaux pu­blics à Ver­sailles : re­prendre un jour l’en­tre­prise de son père.

Pour­tant dès son ado­les­cence à Car­thage, ban­lieue bour­geoise de Tu­nis, Saïd Ben Saïd se pas­sionne pour les films. Dans la salle du coin, il voit des Bruce Lee, le Spar­ta­cus de Ku­brick, mais l’es­sen­tiel de la pro­duc­tion de l’époque – no­tam­ment un ci­né­ma plus em­blé­ma­tique de la mo­der­ni­té – n’y est pas mon­tré. La té­lé­vi­sion na­tio­nale n’offre guère mieux et ce n’est pas avec les films dou­blés en ita­lien de la Rai que Saïd Ben Saïd va se conso­ler. Heu­reu­se­ment, ses pa­rents sont amis avec un di­plo­mate ma­ro­cain en poste à Tu­nis, bien­tôt dé­ta­ché à Bruxelles. De Bel­gique, ce der­nier lui adresse par voie di­plo­ma­tique des car­tons de VHS en­re­gis­trées sur les chaînes françaises : « Le cour­rier passe par la douane qui doit vi­sion­ner les cas­settes pour en vé­ri­fier le conte­nu, ex­plique le pro­duc­teur. Nos co­lis ar­ri­vaient di­rec­te­ment à l’am­bas­sade du Ma­roc. On al­lait les cher­cher tous les mois. » À l’in­té­rieur, Saïd Ben Saïd trouve des films ré­cents comme des clas­siques du « Ci­né­ma de mi­nuit » de Pa­trick Brion ou de son al­ter ego de la RTBF, Georges Jet­ter : « Ce qui est drôle, c’est qu’en Tu­ni­sie, on était en Sé­cam [norme d’en­co­dage de la cou­leur uti­li­sée en France] et que la Bel­gique était en Pal [norme du reste de l’Eu­rope], se sou­vient Saïd Ben Saïd amu­sé. J’ai vu cer­tains films, comme Wi­chi­ta de Jacques Tour­neur, en noir et blanc sans me dou­ter qu’en réa­li­té ils étaient en cou­leur. » Qu’on se ras­sure, l’hon­neur du ci­né­phile qui aime ci­ter Serge Da­ney est sauf : « Ça ne m’est ja­mais ar­ri­vé avec des films où la cou­leur est pri­mor­diale, heu­reu­se­ment ! Les Mi­nel­li, je les ai vus en cou­leur ! »

« Je veux faire les films que j’ai en­vie de voir. » SAÏD BEN SAÏD

Quand Saïd ne re­garde pas des films, il joue au foot­ball comme gar­dien de but – un poste d’ob­ser­va­tion dé­jà – et au ten­nis. Il évoque une en­fance heu­reuse et pro­té­gée dans un pays « ma­lade éco­no­mi­que­ment et po­li­ti­que­ment » entre le dé­clin du pré­sident Ha­bib Bour­gui­ba et l’as­cen­sion de son suc­ces­seur Zine El-Abi­dine Ben Ali – « la ma­fia au pou­voir » – qui ren­dra peut- être plus tard un peu plus simple le choix dou­lou­reux de ne pas ren­trer au pays : « Une dé­ci­sion cer­tai­ne­ment mû­rie, mais prise du jour au len­de­main. »

À M6, Saïd Ben Saïd ap­prend vite. Tel­le­ment qu’il n’y reste pas long­temps. En quelques an­nées, il passe de M6 à UGC, d’UGC à Po­ly­dor et de Po­ly­dor à UGC quand le groupe se lance dans la pro­duc­tion. « Là, j’ar­rive dans un bu­reau vide et je me de­mande ce que je vais faire », confie-t-il. Pour la troi­sième fois après le di­plo­mate aux VHS et l’ami de M6, Saïd Ben Saïd peut s’ap­puyer sur son ré­seau pa­ral­lèle : un oncle ins­tal­lé à Pa­ris, dont il est proche, est un ami d’An­dré Té­chi­né. Il contacte le réa­li­sa­teur des Ro­seaux sau­vages (1994). En 2001, Loin, le pre­mier long-mé­trage pro­duit par Ben Saïd (il ren­contre sa deuxième épouse, cos­tu­mière, sur le tour­nage du film), est pré­sen­té à la Mos­tra de Ve­nise. Dans la dé­cen­nie qui suit, le pro­duc­teur al­terne films d’au­teur et co­mé­dies po­pu­laires – Tais-toi, avec Jean Re­no et Gé­rard De­par­dieu (Fran­cis Ve­ber, 2003), ou Les Dal­ton, avec Éric et Ram­zy (Phi­lippe Haïm, 2004). « Il y avait les films que je pro­dui­sais pour UGC et ceux que je pro­dui­sais pour moi », ré­sume l’in­té­res­sé, dont la de­vise est lim­pide : « Je veux faire les films que j’ai en­vie de voir. » N’au­rait-il pas pour ce­la été plus simple d’être réa­li­sa­teur, de­mande-t- on ? « J’ai com­pris très tôt que je n’avais et que je n’au­rai au­cun ta­lent, ré­pond froi­de­ment le fon­da­teur de SBS Pro­duc­tions. J’ai­mais les ar­tistes et j’avais le sens des af­faires, la pro­duc­tion me ten­dait les bras. » La ques­tion amuse Paul Ve­rhoe­ven, le réa­li­sa­teur d’Elle : « Peut- être a-t-il un dé­sir se­cret ? ri­gole au té­lé­phone le ci­néaste fa­cé­tieux de 78 ans. Plus sé­rieu­se­ment, je crois que Saïd est quel­qu’un qui trouve son compte en pro­dui­sant trois ou quatre films chaque an­née. C’est ce qu’on ap­pelle un “crea­tive pro­du­cer”. Il fait par­tie de ces gens qui ont une vi­sion à la fois éco­no­mique et ar­tis­tique. C’est une com­bi­nai­son très rare. »

Vir­gi­nie Efi­ra en nonne les­bienne

Elle est une bonne il­lus­tra­tion de sa mé­thode, entre prag­ma­tisme, in­tui­tion et ci­né­phi­lie. Un jour, Ben Saïd re­çoit un ap­pel de Phi­lippe Djian, au­teur de "Oh...", ro­man dont le film est adap­té : « Il me dit qu’il vou­drait bien que je lise son der­nier ro­man et ajoute qu’Isa­belle Hup­pert ai­me­rait jouer le rôle prin­ci­pal. Je jette un oeil sur In­ter­net et je suis un peu ter­ri­fié par ce que je trouve – je me dis : “Qui vou­drait voir ça ?” Mais quand je lis le livre, je suis sé­duit par son iro­nie, qui ne donne pas seule­ment le ton du texte, mais consti­tue aus­si son su­jet. » Saïd com­mence à ré­flé­chir à un ci­néaste qui sau­rait s’en em­pa­rer. Il se dit que Claude Cha­brol au­rait été par­fait s’il n’était pas mort, puis il pense à Paul Ve­rhoe­ven. Quelques jours plus tard, il en parle à Djian et à Hup­pert au­tour d’un dé­jeu­ner au Lu­te­tia, pa­lace de la rive gauche. « Saïd est à l’af­fût des met­teurs en scène ve­nus d’ailleurs, ex­plique l’ac­trice. C’est as­sez peu cou­rant pour un pro­duc­teur fran­çais. Et il n’est pas dans une lo­gique op­por­tu­niste, à pra­ti­quer des as­sem­blages ar­bi­traires. Djian et Ve­rhoe­ven, c’est co­hé­rent. » Elle est sé­duite. Le ro­man est en­voyé à l’agent du réa­li­sa­teur hol­lan­dais, fi­gure ma­jeure du Hol­ly­wood des an­nées 1990 (Ro­bo­cop, Ba­sic Ins­tinct, To­tal Re­call ou en­core les mer­veilleux

« Il offre aux ci­néastes des condi­tions qui leur cor­res­pondent mais ja­mais plus que le né­ces­saire. » ISA­BELLE HUP­PERT

Show­girls et Star­ship Troo­pers), un peu en déshé­rence en dé­pit du beau Black Book, tour­né en Eu­rope et sor­ti en 2006. Ve­rhoe­ven voit Ben Saïd à Ber­lin où le réa­li­sa­teur anime une mas­ter class : « Il avait peur de tour­ner le film en fran­çais, confie le pro­duc­teur. Il avait pas­sé une an­née en France quand il était jeune, mais c’était il y a plus de cin­quante ans. J’étais un peu gê­né – on avait vu Isa­belle quand même... On fait tout de même lire le ro­man à plu­sieurs ac­trices amé­ri­caines, mais en vain. » « Pour des rai­sons fi­nan­cières aus­si bien qu’ar­tis­tiques, per­sonne n’en a vou­lu, ad­met Ve­rhoe­ven. J’ai dû me faire à l’idée qu’une femme qui en­tame une re­la­tion ro­man­ti­co-SM avec l’homme qui l’a vio­lée n’est pas exac­te­ment une his­toire hol­ly­woo­dienne », ri­gole le ci­néaste. Saïd Ben Saïd lui rap­pelle la pos­si­bi­li­té de faire le film en France : « Toutes ces ren­contres avaient du­ré deux à trois mois. Et là, en cinq mi­nutes au té­lé­phone, il m’a convain­cu de tour­ner à Pa­ris, en fran­çais, avec Isa­belle », conclut le réa­li­sa­teur.

Très bien re­çu à Cannes en 2016, où le film est pré­sen­té en com­pé­ti­tion, Elle vaut aus­si à Saïd Ben Saïd le cé­sar du meilleur film (re­mis au pro­duc­teur). La com­pres­sion trône en dis­crète ma­jes­té sur la che­mi­née de son bu­reau à deux pas de la place Ven­dôme. « C’est tou­jours très agréable les prix, mais on sait à quel point ça ne veut rien dire, que c’est ar­bi­traire », com­mente mo­des­te­ment le pro­duc­teur quand on dé­signe le tro­phée. « Ve­rhoe­ven est le ci­néaste avec qui je me suis le mieux en­ten­du », ajoute Ben Saïd, qui pro­dui­ra Sainte Vierge, le nou­veau film du ci­néaste hol­lan­dais avec Vir­gi­nie Efi­ra dans le rôle d’une nonne les­bienne préRe­nais­sance. Ve­rhoe­ven se ré­jouit de cette nou­velle col­la­bo­ra­tion : « Elle a été un des dé­ve­lop­pe­ments les plus fluides et doux que j’ai connus », ex­plique le réa­li­sa­teur, re­layant ain­si un sen­ti­ment par­ta­gé par nombre de col­la­bo­ra­teurs du pro­duc­teur. « Saïd est un pro­duc­teur pré­sent quand il faut l’être. Il n’est ja­mais in­tru­sif – quelque chose que les ci­néastes dé­testent », confirme Isa­belle Hup­pert. « Pen­dant le tour­nage, je ne mets presque ja­mais les pieds sur le pla­teau, ex­plique Ben Saïd, et au cours du mon­tage, une phase que j’adore, j’es­saie sur­tout de ne pas in­ter­ve­nir trop tôt. » Pas trop tôt, mais sans ta­bou : sur le mon­tage d’Elle, à Am­ster­dam, Saïd Ben Saïd n’hé­site pas à sug­gé­rer à Paul Ve­rhoe­ven de cou­per une scène quand, au bout de plu­sieurs ten­ta­tives, elle ne trouve tou­jours pas sa place : « Et là, c’était clair : il avait rai­son », re­con­naît sans pro­blème le ci­néaste. Même Brian De Pal­ma, vir­tuose aux co­lères lé­gen­daires, s’in­cline pen­dant le mon­tage de Pas­sion (2012) : « Saïd trou­vait que cer­taines sé­quences étaient trop longues, se sou­vient le réa­li­sa­teur de Car­rie (1976) et de L’Im­passe (1993). En les exa­mi­nant, j’ai vu la sa­gesse dans son re­gard. » Sur ce film, le pro­duc­teur vient éga­le­ment en aide au réa­li­sa­teur pen­dant le tour­nage quand les deux ve­dettes du film, Ra­chel McA­dams et Noo­mi Ra­pace, se liguent contre lui au su­jet d’un masque que doit por­ter la pre­mière. « Il de­vait re­pré­sen­ter une ver­sion sty­li­sée du vi­sage de Ra­chel, presque dans le style ka­bu­ki [forme de théâtre ja­po­nais], ex­plique De Pal­ma. Les ac­trices n’ai­maient pas mon concept ou, en tout cas, elles ne le com­pre­naient pas. Saïd, en re­vanche, oui. Avec son sou­tien, j’ai ob­te­nu rai­son. » « J’étais com­plè­te­ment so­li­daire de De Pal­ma là- des­sus, confirme le pro­duc­teur. Je pré­fé­rais pas­ser une soi­rée à par­ler avec les ac­trices d’un pro­blème de ce genre plu­tôt que d’avoir du re­tard. »

Comme une ma­chine dans sa tête

Comme pour Ve­rhoe­ven dans le cas d’Elle, c’est Saïd Ben Saïd qui est al­lé cher­cher De Pal­ma pour Pas­sion. En quit­tant UGC pour se consa­crer à sa propre en­tre­prise, il avait ache­té les droits de re­make d’Un crime d’amour d’Alain Cor­neau dans le but de le pro­po­ser au réa­li­sa­teur amé­ri­cain. Entre- temps, il a pro­duit Car­nage, de Ro­man Po­lans­ki, un huis clos adap­té d’une pièce à suc­cès, Le Dieu du car­nage, de Yas­mi­na Re­za (dont Ben Saïd a pro­duit l’unique long-mé­trage, Chi­cas, en 2010). Ha­bi­tuel­le­ment, Ro­man Po­lans­ki pro­duit lui­même ses films, mais les dif­fi­cul­tés qu’il ren­contre pour fi­nan­cer The Ghost Wri­ter (2010) le poussent à sous- trai­ter la pro­duc­tion de son film sui­vant. Yas­mi­na Re­za or­ga­nise un dé­jeu­ner en 2009. Le pro­jet est lan­cé. Son im­pact se­ra consi­dé­rable pour Saïd Ben Saïd. Me­né par un cas­ting de stars (Jo­die Fos­ter, Kate Wins­let, Ch­ris­toph Waltz, John C. Reilly), le film est un suc­cès pu­blic qui donne une cré­di­bi­li­té à Saïd Ben Saïd à l’étran­ger, même si sa dis­cré­tion reste un han­di­cap. « À Los An­geles, quand des agents me pro­posent des pro­jets, il m’ar­rive de dire : “Ce se­rait bien pour Saïd” », confie Vincent Ma­ra­val. Le co­fon­da­teur de la so­cié­té de dis­tri­bu­tion et de pro­duc­tion Wild Bunch a connu Ben Saïd chez UGC. « Sou­vent, ils ont en­ten­du par­ler de lui, mais comme il ne com­mu­nique pas beau­coup, ils n’ar­rivent pas à s’en faire une idée pré­cise. J’ai be­soin de le vendre un peu. Ce­la dit, Saïd n’a pas en­vie de jouer ce jeu-là. C’est d’ailleurs ce que j’aime chez lui : il n’est pas du tout mon­dain ; il ne traîne pas dans les cock­tails. » Ma­ra­val, adepte de bons mots sus­pects sur Twit­ter, est aus­si grande gueule que Saïd Ben Saïd est pla­cide : « Le cô­té très droit de Saïd lui vaut par­fois d’être

vu comme quel­qu’un de froid et cal­cu­la­teur, mais il n’est pas du tout ma­ni­pu­la­teur. Il fait en fonc­tion de ses in­té­rêts. Il ne va pas me vendre un film parce qu’on est co­pains, même si j’ai­me­rais bien qu’il le fasse ! » Tho­mas Va­len­tin confirme ce ju­ge­ment : « Il peut don­ner une image de ma­chine, mais c’est son com­por­te­ment na­tu­rel. C’est un ma­theux ca­ché der­rière ses lu­nettes, quel­qu’un qui aime bien les chiffres et c’est une force dans le mé­tier. »

Un torrent de ma­ni­fes­ta­tions hai­neuses

Quand on parle du pro­duc­teur avec des gens du mi­lieu, on de­vine une double force à l’oeuvre : l’in­gé­nieur por­té sur les chiffres, at­ten­tif au prix des choses et à la co­hé­rence d’un pro­jet, et le ci­né­phile, dé­si­reux de per­mettre aux ci­néastes qu’il ad­mire de tra­vailler. « Il a une idée claire de la juste place des choses, ex­plique Isa­belle Hup­pert, qui tour­ne­ra à l’au­tomne au Por­tu­gal dans A Fa­mi­ly Va­ca­tion de l’Amé­ri­cain Ira Sachs (pro­duit par Ben Saïd). Il sait que chaque film a son éco­no­mie propre, que tous les films ne s’adressent pas à tout le monde. Il offre aux ci­néastes des condi­tions de tra­vail qui leur cor­res­pondent et qui leur per­mettent de s’ex­pri­mer, mais ja­mais plus que ce qui est né­ces­saire. C’est à chaque fois le fruit d’une ré­flexion. »

Ain­si, après avoir pro­duit, coup sur coup, trois films de Phi­lippe Gar­rel tour­nés à Pa­ris et en noir et blanc, Saïd Ben Saïd a ju­gé trop ris­qué de le suivre dans une aven­ture en cou­leur et en pro­vince. Et en dé­pit de tout l’amour qu’il voue aux films de De Pal­ma, l’échec com­mer­cial de Pas­sion l’a conduit à ne pas s’en­ga­ger dans la pro­duc­tion d’une libre adap­ta­tion du ro­man d’Émile Zo­la Thé­rèse Ra­quin sur la­quelle plan­chait le réa­li­sa­teur. « J’ai le même rap­port au vin qu’au ci­né­ma : ce qui m’in­té­resse, ce n’est pas de dé­pen­ser beau­coup d’ar­gent dans une bou­teille, mais de trou­ver le meilleur vin pos­sible pour un prix rai­son­nable », ré­sume le pro­duc­teur, qui dit n’avoir ja­mais eu à af­fron­ter de conflits ma­jeurs sur un tour­nage. Tout juste men­tionne-t-il le cas Eden, le film de Mia Han­sen-Løve sur la French Touch, qu’il a re­non­cé à pro­duire « pour in­com­pa­ti­bi­li­té d’hu­meur » avec la réa­li­sa­trice. « Vu sa réus­site et sa ca­pa­ci­té à pro­duire des films que per­sonne n’ima­gi­nait fai­sables, ou que per­sonne n’avait vu venir, il a sû­re­ment ses dé­trac­teurs, nous in­dique Jean La­ba­die, qui dis­tri­bue Place pu­blique, le nou­veau film d’Agnès Jaoui pro­duit par Ben Saïd, mais je n’en connais pas per­son­nel­le­ment. » En fai­sant mine d’ob­ser­ver les cadres qui ornent les murs de son bu­reau – un tirage ori­gi­nal du ci­néaste ira­nien Ab­bas Kia­ros­ta­mi, une gra­vure of­ferte par le peintre Gé­rard Fro­man­ger, ou en­core la re­pro­duc­tion d’un por­trait de Fran­çois Mau­riac par Ber­nard Buf­fet –, on lui cherche en vain une faille. « À l’ex­cep­tion de Chi­cas, vous n’avez ja­mais pro­duit de pre­mier film ? » lance- t- on fi­na­le­ment, comme si l’on vou­lait gros­siè­re­ment le ré­duire au sta­tut de sui­veur op­por­tu­niste : « Il y a bien eu Le Tueur de Cé­dric An­ger [sor­ti en 2007], mais c’est vrai que j’ai beau­coup tra­vaillé avec des ci­néastes confir­més, ré­pond Ben Saïd avec ce calme dont il ne se dé­par­tit ja­mais. Des per­sonnes dont j’ai ai­mé les films très jeune, comme si c’était un pro­lon­ge­ment na­tu­rel de ma ci­né­phi­lie. » Au fil de nos ren­contres à l’au­tomne, seule la men­tion des ma­ni­fes­ta­tions contre le cycle Ro­man Po­lans­ki à la Ci­né­ma­thèque fran­çaise et l’annulation de ce­lui qui de­vait être consa­cré à Jean-Claude Bris­seau semble l’ébran­ler : « J’ai si­gné la pé­ti­tion en fa­veur de Bris­seau. C’est un ci­néaste très im­por­tant et la Ci­né­ma­thèque a rai­son de lui rendre hom­mage. Lui et Po­lans­ki ont ren­du des comptes à la justice. Je ne vois pas pour­quoi ils au­raient à en rendre à l’his­toire du ci­né­ma. Si ce­la se re­pro­dui­sait, je pro­po­se­rais qu’on fasse en­trer les ma­ni­fes­tants dans une autre salle et qu’on leur pro­jette Fu­rie de Fritz Lang. Voi­là un film politique au sens le plus noble du terme qu’il fau­drait, par les temps qui courent, voir ou re­voir d’ur­gence. » On lui de­mande s’il re­tra­vaille­rait avec Po­lans­ki dans le contexte ac­tuel : « Je tra­vaille avec lui quand il veut. C’est un de mes ci­néastes pré­fé­rés. Son der­nier film est re­mar­quable. C’est une le­çon de mise en scène. »

On n’est pas obli­gé de par­ta­ger le point de vue du pro­duc­teur, mais force est de consta­ter qu’il n’a pas peur de s’ex­pri­mer sur des thèmes po­lé­miques. En août 2017, Ne­jib Ayed, le dé­lé­gué gé­né­ral des Jour­nées ci­né­ma­to­gra­phiques de Car­thage, dont il

de­vait pré­si­der le ju­ry, l’in­forme qu’il a be­soin d’un dé­lai de ré­flexion parce que Ben Saïd a été membre du ju­ry du der­nier fes­ti­val du film de Jé­ru­sa­lem et qu’il tra­vaille avec le ci­néaste is­raé­lien Na­dav La­pid. N’ayant plus de nou­velles de la di­rec­tion du fes­ti­val tu­ni­sien, il se fend d’une tri­bune sans conces­sion dans le quo­ti­dien Le Monde où il fus­tige l’an­ti­sé­mi­tisme du monde arabe. Le texte lui vaut un torrent de ma­ni­fes­ta­tions hai­neuses sur les ré­seaux so­ciaux. Mais quand il nous en parle, il semble plus dé­sa­bu­sé qu’af­fec­té. Ce « mu­sul­man athée » qui se pas­sionne de­puis long­temps pour l’is­lam des ori­gines et le Co­ran s’y at­ten­dait. Le film de Na­dav La­pid, mys­té­rieu­se­ment in­ti­tu­lé Sy­no­nymes, est ac­tuel­le­ment en post­pro­duc­tion et de­vrait sor­tir dans le cou­rant de l’an­née. Un des trois longs-mé­trages aux­quels Ben Saïd est at­ta­ché en 2018, avec Place pu­blique d’Agnès Jaoui et Paul San­chez est re­ve­nu ! de Pa­tri­cia Ma­zuy ; avant le re­tour en 2019 de « ci­néastes mai­son » : sont an­non­cés Paul Ve­rhoe­ven, Pas­cal Bo­nit­zer et Kle­ber Men­don­ça Fil­ho.

Au­cune trace en re­vanche de Da­vid Cro­nen­berg, dont Ben Saïd a co­pro­duit le beau Maps to the Stars (2014) : « Je l’ai vu au mois de dé­cembre à Pa­ris, confie le pro­duc­teur. Son dé­sir de re­faire un film était un peu com­pro­mis ces der­nières an­nées. Je lui ai en­voyé des scé­na­rios, un ro­man. Je me tiens prêt, sait- on ja­mais... » De­puis quelques an­nées, le réa­li­sa­teur ca­na­dien de Vi­deo­drome et de Crash se consacre à des en­tre­prises lit­té­raires. Quand on a lui a de­man­dé dé­but fé­vrier de nous par­ler de sa col­la­bo­ra­tion avec Saïd Ben Saïd, il nous a en­voyé cet e-mail : « Je ne sais pas si je réa­li­se­rai un autre film un jour. Mais re­ce­voir des scé­na­rios et des idées de la part d’un pro­duc­teur du ca­libre de Saïd est ex­trê­me­ment plai­sant. La flamme du ci­né­ma brûle fai­ble­ment en moi, mais d’une ma­nière ou d’une autre, elle semble en­core vi­vante ». Fai­sons confiance à Saïd Ben Saïd pour je­ter un peu d’huile sur ce feu. �

« Po­lans­ki, je re­tra­vaille avec lui quand il veut. » SAÏD BEN SAÏD

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