LE MU­SÉE SORT LES GRIFFES

Mieux que les im­pres­sion­nistes ou Pi­cas­so, la mode se­rait-elle au­jourd’hui la ga­ran­tie d’une ex­po­si­tion à suc­cès ? Di­rec­teur du mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs où la ré­tros­pec­tive Dior vient de triom­pher, OLI­VIER GA­BET dé­crypte cette ten­dance lourde.

Vanity Fair (France) - - Fanfare -

ÀPa­ris, deux ex­po­si­tions consa­crées au créa­teur belge Mar­tin Mar­gie­la viennent d’ou­vrir à trois se­maines d’écart, l’une au pa­lais Gal­lie­ra, l’autre aux Arts dé­co­ra­tifs, cen­trée sur ses an­nées Her­mès. Sou­hai­tons- leur de sus­ci­ter le même en­thou­siasme que « Ch­ris­tian Dior, cou­tu­rier du rêve » : pen­dant six mois, 708 000 vi­si­teurs (un re­cord) se sont pres­sés aux Arts dé­co­ra­tifs, bra­vant des heures de queue sous la pluie hi­ver­nale. Les vê­te­ments au­raient-ils bat­tu les ta­bleaux à plate cou­ture ? C’est ce que laisse pen­ser le suc­cès des deux mu­sées Yves Saint Laurent, à Pa­ris et à Mar­ra­kech, alors que le mi­lieu bruisse en­core, trois ans après, du triomphe trans­at­lan­tique de « Alexan­der McQueen, Savage Beau­ty ». Les créa­tions go­thi­co-vic­to­riennes du cou­tu­rier bri­tan­nique et la scé­no­gra­phie spec­ta­cu­laire avaient alors at­ti­ré un de­mi-mil­lion de vi­si­teurs au Vic­to­ria & Al­bert Mu­seum de Londres, un re­cord pour ce mu­sée. Quelques mois au­pa­ra­vant, l’ex­po­si­tion avait fait un ta­bac au Met de New York...

Robes et créa­teurs se­raient- ils en passe de de­ve­nir des mythes dans l’his­toire des mu­sées, au même titre que La Jo­conde et Les Nym­phéas de Mo­net ? Ques­tion qui agite les mi­lieux (ou le mi­lieu ?) de l’art et de la mode, au mo­ment où Mo­na Li­sa et Les Tour­ne­sols de Van Gogh s’af­fichent sur une ligne de ma­ro­qui­ne­rie Louis Vuit­ton. Le pu­blic, lui, semble conquis. D’au­tant plus que la mode au mu­sée se montre sous son as­pect le plus hu­main – les des­tins de créa­teurs –, le plus éli­tiste – la cou­ture et ses heures glo­rieuses –, et le plus théâ­tral – les mises en scène so­phis­ti­quées.

UN TER­RI­TOIRE NEUF À CAR­TO­GRA­PHIER

Si les col­lec­tions de vê­te­ments existent de longue date (1905 pour les Arts dé­co­ra­tifs), Pierre Ber­gé a été le vi­sion­naire ré­so­lu de cette nou­velle ère. Il est l’homme der­rière la ré­tros­pec­tive Yves Saint Laurent conçue en 1983 au Me­tro­po­li­tan Mu­seum de New York par Dia­na Vree­land, an­cienne ré­dac­trice en chef haut en cou­leur de Vogue et de Har­per’s Ba­zaar. Une pre­mière mé­mo­rable, qui a va­lu au Met son lot de po­lé­miques : ex­po­ser un créa­teur vi­vant, plu­tôt que les col­lec­tions soi­gneu­se­ment amas­sées de­puis 1937 par le dé­par­te­ment mode du grand mu­sée uni­ver­sel par ex­cel­lence, c’était al­ler un peu loin dans l’au­dace. Mais la vi­sion de Pierre Ber­gé ne se ré­sume pas à cette ma­ni­fes­ta­tion. Son in­tui­tion l’avait pous­sé très vite, une fois la mai­son de cou­ture éta­blie, à cons­truire pa­tiem­ment la col­lec­tion idéale, celle des mo­dèles va­li­dés par Saint Laurent avant d’en­trer sur la piste étoi­lée des dé­fi­lés, les des­sins et cro­quis, les sil­houettes qui font foi dans l’his­toire de la mode, les échan­tillons, les archives comp­tables, qui dé­voilent au plus crû les clientes, men­su­ra­tions com­prises. En un mot, à consti­tuer un pa­tri­moine. Pierre Ber­gé de­vint pré­sident de l’Union fran­çaise des arts du cos­tume, fon­dée en 1948 et dé­ten­trice d’une des plus belles col­lec­tions de mode au monde. Il al­lait la confier à l’Union cen­trale des arts dé­co­ra­tifs, l’as­so­cia­tion gé­rant le mu­sée du même nom, charge à elle de créer – en s’ap­puyant aus­si sur l’in­dus­trie

Que la mode conti­nue d’in­ven­ter sans se po­ser tou­jours la ques­tion de la pos­té­ri­té sous vi­trine.

re­mo­de­lée par la crise du tex­tile – un mu­sée des Arts et de la mode. Il ouvre en 1986 au pa­villon de Mar­san. Bien­tôt, il ac­cueille Yves Saint Laurent, et, l’an­née sui­vante, une ex­po­si­tion consa­crée au New Look et à Ch­ris­tian Dior. Tou­jours en 1987, l’en­tre­prise créait son ser­vice d’archives, re­bap­ti­sé ré­cem­ment « Dior Hé­ri­tage » et do­té d’un es­pace dé­dié du cô­té de l’ave­nue Mon­taigne. Ain­si se sont fa­çon­nées les deux di­men­sions de la réa­li­té d’au­jourd’hui : des mai­sons au ver­sant pa­tri­mo­nial de plus en plus conqué­rant, des mu­sées ai­gui­sant leur lé­gi­ti­mi­té scien­ti­fique et cultu­relle à par­ler de la mode, à l’ex­po­ser et à la conser­ver. Après tout, quoi de plus fra­gile qu’un vê­te­ment ?

La créa­tion de dé­par­te­ments pa­tri­mo­niaux, la concep­tion d’ex­po­si­tions, les pu­bli­ca­tions ( beaux livres, ca­ta logues...) nour­rissent d’abord le rap­port du créa­teur à l’es­prit de la mai­son pour la­quelle il oeuvre. Al­ber Elbaz a ma­gis­tra­le­ment ré­in­ven­té la fan­tai­sie gé­né­reuse de Jeanne Lan­vin, Mar­tin Mar­gie­la a trans­cen­dé l’hé­ri­tage d’Émile Her­mès, et même le souffle de Cris­to­bal Ba­len­cia­ga in­fuse les col­lec­tions coup de poing de la mai­son, ver­sion Dem­na Gva­sa­lia. Quand le mer­ca­to des di­rec­teurs ar­tis­tiques de­vient un jeu in­fer­nal, l’exis­tence de cette his­toire- là main­tient une cer­taine conti­nui­té. Cer­tains savent tou­te­fois s’en pas­ser : on peut dif­fi­ci­le­ment taxer Karl La­ger­feld de nos­tal­gie, et, de ce point de vue, il res­pire et pense Cha­nel.

Entre archives, pa­tri­moine, stra­té­gie mar­ke­ting et iden­ti­té vi­suelle, la mode étend son do­maine et ses am­bi­tions. Les mai­sons les plus en pointe (et les plus for­tu­nées) se sont do­tées de vé­ri­tables dé­par­te­ments des col­lec­tions, qui pour­raient faire rou­gir les ins­ti­tu­tions pu­bliques : équipes so­lides et bien for­mées (sou­vent pas­sées, un jour ou l’autre, dans un mu­sée, ce­lui des Arts dé­co­ra­tifs ou à Gal­lie­ra), struc­tures par­fai­te­ment or­ga­ni­sées, ré­serves der­nier cri avec tem­pé­ra­tures constantes, obs­cu­ri­té as­su­rée et de­gré d’hy­gro­mé­trie sur me­sure. Dès lors, pour­quoi ne pas les mon­trer au grand pu­blic ?

La ré­vo­lu­tion est aus­si là : en pré­pa­rant l’ex­po­si­tion « Ch­ris­tian Dior, cou­tu­rier du rêve », le mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs tra­vaillait de pair avec Dior Hé­ri­tage, entre col­lègues. Une ten­dance qui im­pose aux ins­ti­tu­tions cultu­relles et aux mai­sons de nou­velles manières de col­la­bo­rer, entre puis­sance pu­blique et sphère pri­vée, cha­cune avec son his­toire, ses obli­ga­tions et ses ori­gi­na­li­tés. Les in­quié­tudes ré­pé tées sur le mé­lange mode- mu­sées, luxe- culture, art- ar­gent ap­pa­raissent comme une ren­gaine dé­jà dé­pas­sée : c’est plu­tôt un ter­ri­toire neuf qu’il faut car­to­gra­phier. Les ac­qui­si­tions des mu­sées suf­fisent à l’éclai­rer : se faire of­frir un pro­to­type de haute cou­ture a- t- il en­core un sens quand une mai­son conserve si bien ses propres créa­tions ? Ne vaut- il pas mieux ac­qué­rir des de­si­gners moins mé­dia­tiques plu­tôt que d’en­trer dans une com­pé­ti­tion illu­soire pour une pièce haute cou­ture Saint Laurent ou Dior ? Les dons des créa­teurs se­ront tou­jours bien­ve­nus – ce sont eux qui ont per­mis au mu­sée des Arts dé­co­ra­tifs de s’en­ri­chir des mer­veilleux fonds lé­gués par Ma­de­leine Vion­net et El­sa Schia­pa­rel­li – mais la pros­pec­tion de­vien­dra plus cru­ciale : au mieux, l’in­tui­tion d’avoir sai­si un ta­lent émergent (les ac­qui­si­tions faites par le mu­sée Gal­lie­ra au­près de Mar­tin Mar­gie­la en 1988) ; au moins, le mé­rite de cueillir le Zeit­geist, l’es­prit du temps.

C’EST LE COU­TU­RIER QU’ON AS­SAS­SINE

Cer­tains re­pro­che­ront aux mai­sons de mode un sens trop ai­gu du contrôle, une vo­lon­té d’ara­ser le propos, voire de ty­ran­ni­ser les mu­sées dont elles sont sou­vent de gé­né­reux mé­cènes. Si même l’oeuvre rai­son­née d’un grand ar­tiste com­porte des mo­ments moins brillants, la mode peut aus­si res­ter humble et ne pas craindre d’ad­mettre ses pas­sages en de­mi- teinte. Au­cune créa­tion vi­vante n’échappe à la maî­trise du dis­cours : on ne s’of­fusque pas qu’un peintre par­ti­cipe au choix et à l’ac­cro­chage d’une ex­po­si­tion per­son­nelle, et on sait com­bien un sculp­teur ai­me­ra qu’on montre ses tra­vaux les plus ré­cents car, à ses yeux, ce sont les plus im­por­tants. Cer­taines pé­riodes d’une car­rière sont plus ou moins ins­pi­rées, et il en va de même pour l’his­toire des grandes mai­sons de mode. Il est sain que celles- ci aient un point de vue sur leur pa­tri­moine, à l’ap­pui de ce­lui d’un mu­sée. La roue libre peut de­ve­nir l’écueil. L’ac­tuelle ré­tros­pec­tive Gian­ni Ver­sace au Kron­prin­zen­pa­lais de Ber­lin en est un cruel exemple : sans au­cune idée conduc­trice, sans le ca­drage d’un vrai com­mis­saire d’ex­po­si­tion ni l’ex­pé­rience de la mai­son, c’est un peu le cou­tu­rier qu’on as­sas­sine une deuxième fois, avec cette mise en scène som­maire.

Ce­la dit, tout n’a pas for­cé­ment vo­ca­tion à être ex­po­sé, qu’il s’agisse de mode comme d’autres do­maines, et les mu­sées n’ont rien à ga­gner à tro­quer leur rythme im­mé­mo­rial contre la valse des sai­sons. Que cha­cun reste soi-même se­rait la plus belle des pro­messes : que le mu­sée fasse de la place à la mode, mais que celle- ci ne pro­duise pas seule­ment des ob­jets fi­gés dans leur con­sé­cra­tion ar­tis­tique mais conti­nue d’in­ven­ter sans se po­ser tou­jours la ques­tion de la pos­té­ri­té sous vi­trine ; que le mu­sée ne se trans­forme pas en une Kuns­thalle abri­tant ses amours pas­sa­gères avec des mai­sons de mode, mais reste le lieu exi­geant qu’il doit être.

C’est ce mo­dèle, pé­renne et pen­sé, sans ten­ta­tion de fa­ci­li­té, que des groupes de luxe suivent lors­qu’à leur tour ils se dotent... d’un mu­sée. Au mo­ment où la Fon­da­tion Louis Vuit­ton à Pa­ris ex­pose le Moma et son his­toire, où la Fon­da­tion Pra­da à Mi­lan offre une ex­po­si­tion d’une rare te­nue sur les ar­tistes au temps du fas­cisme, quand les deux mu­sées Yves Saint Laurent ima­ginent une pro­gram­ma­tion cultu­relle de haut vol, et que bien­tôt la Bourse de com­merce de Pa­ris ré­ha­bi­li­tée par Fran­çois Pi­nault fe­ra en­tendre sa voix, il se­rait éton­nant que les mu­sées, cou­rant après des suc­cès pas­sa­gers, aban­donnent une rai­son d’être que ces ins­ti­tu­tions lé­gi­ti­ment à leur ma­nière. Les mu­sées les ont ins­pi­rées pour ce qu’ils sont, qu’ils le res­tent ! �

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.