« IL EST PRESQUE IN­AVOUABLE D’ÉVO­QUER LA FRA­GI­LI­TÉ DU SEN­TI­MENT VIRIL »

Avec Un homme, le grand ro­man­cier amé­ri­cain a ap­pris à l’in­ter­prète de Ma­nu­re­va à de­ve­nir vieux avec vingt ans d’avance.

Vanity Fair (France) - - Fanfare - PAR CLÉ­MEN­TINE GOLDSZAL PRO­POS RE­CUEILLIS

«Les romans de Phi­lip Roth nous ra­mènent à nous-mêmes. J’ai lu Port­noy et son com­plexe il y a une quin­zaine d’an­nées et je me suis tout de suite sen­ti un lien avec son au­teur. Puis j’ai dé­cou­vert Pas­to­rale amé­ri­caine, La Tache et ses romans plus ré­cents. J’aime son re­gard sur les grandes in­ter­ro­ga­tions de la vie, sa fran­chise face à la sexua­li­té, sa dé­fiance à l’en­contre des “bonnes” moeurs. Il a écrit sur les ques­tions qu’un gar­çon se pose à l’ado­les­cence, puis sur l’usure du corps, la ma­la­die... Il y a un vrai ré­con­fort quand des mots se posent sur ces ques­tions-là. Pour un homme, il est presque in­avouable d’évo­quer la fra­gi­li­té du sen­ti­ment viril et je trouve que Roth parle au nom de beau­coup de ses sem­blables. Cer­tains de mes amis sont très trou­blés dès que l’on évoque la ma­la­die ou la mort, mais il faut bien les af­fron­ter, les re­gar­der en face. Nos fai­blesses, nos in­co­hé­rences, nos ques­tion­ne­ments sans ré­ponse... au­tant les faire sur­gir et al­ler à leur ren­contre.

Dans mes chan­sons, je trouve juste d’évo­quer les thèmes qui me tra­versent sur le mo­ment. Il y a quelques an­nées, j’avais l’im­pres­sion de tour­ner un peu en rond, d’avoir fait le tour de ce grand su­jet qu’est la com­plexi­té des re­la­tions amou­reuses, et j’ai cher­ché à ex­plo­rer d’autres thèmes, même si je ne re­non­ce­rai ja­mais à ma re­la­tion avec le rythme, qui est en quelque sorte une pul­sion de jeu­nesse. Mon disque précédent évo­quait dé­jà la mort, la crise exis­ten­tielle... Mais Le Dé­sordre des choses, qui marque mes cin­quante ans de car­rière, est en­core plus in­tros­pec­tif.

À tra­vers le per­son­nage fic­tion­nel d’Alain Cham­fort, in­ven­té dans les an­nées 1970, je peux ex­pri­mer des choses qui m’ap­par­tiennent tout en res­tant en re­trait, un peu comme Phi­lip Roth dans son oeuvre avec Na­than Zu­cker­man. Bien sûr, pour moi, ce n’est pas in­ten­tion­nel. Les disques que j’ai sor­tis dans les an­nées 1960 ont été des échecs. J’étais même prêt à re­non­cer à ma car­rière de chan­teur quand Claude Fran­çois m’a pro­po­sé de sor­tir des chan­sons sous son la­bel Flèche, en me re­bap­ti­sant Cham­fort, car il trou­vait que mon nom de fa­mille, Le Go­vic, son­nait trop bre­ton. Plus tard, Cham­fort m’a ser­vi de pa­ravent, tout en me per­met­tant de dire beau­coup de choses sur moi. Je n’ai ja­mais écrit mes textes – je suis quel­qu’un qui cherche beau­coup ses mots –, mais j’ai eu la chance de tra­vailler avec des au­teurs fi­dèles, comme Pierre-Do­mi­nique Bur­gaud au­jourd’hui. En­semble, nous avons vou­lu sai­sir ce mo­ment de la vie où on com­mence à se re­tour­ner sur ce que l’on a ac­com­pli.

Cette am­bi­tion est sem­blable à celle d’Un homme, mon livre pré­fé­ré de Roth. Je l’ai lu à un mo­ment où je com­men­çais à m’in­ter­ro­ger sur la ra­pi­di­té du temps, sur la né­ces­si­té d’af­fron­ter les li­mites phy­siques de l’âge. J’en aper­ce­vais les pre­miers signes en moi et ce livre m’a in­di­qué la ma­nière dont on pou­vait se pré­pa­rer. Il m’a fait vivre avec vingt ans d’avance une ex­pé­rience dont je sentais qu’elle al­lait m’ar­ri­ver. » —

Le Dé­sordre des choses (Le La­bel / Pias). Sor­tie le 20 avril.

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