« J’ai peur. J’ai des choses à vous dire »

Vanity Fair (France) - - Pouvoir -

Qui a tué Hé­lène Pastor, la femme la plus riche de Monaco ? Deux mois après le crime, son gendre avouait, puis se ré­trac­tait. Que s’est-il vrai­ment pas­sé ? À quelques jours de l’ou­ver­ture du pro­cès, MA­RIE-FRANCE ETCHEGOIN ra­conte les cou­lisses de cet in­croyable po­lar psy­cha­na­ly­tique, de la garde à vue aux in­ter­ro­ga­toires dans le ca­bi­net du juge.

Dans quelques jours, tous les re­gards se­ront tour­nés vers lui. Il dé­cli­ne­ra son nom – Ja­nows­ki –, son prénom – Wo­j­ciech –, sa na­tio­na­li­té – po­lo­naise –, sa pro­fes­sion – gé­rant de so­cié­tés. Il se tien­dra de­bout face aux ju­rés de la cour d’as­sises d’Aix- en-Pro­vence, avec sa che­ve­lure ar­gen­tée tou­jours im­pec­ca­ble­ment pei­gnée, sa haute sta­ture d’homme d’af­faires, ses ma­nières po­li­cées d’ex- consul ho­no­raire de Po­logne à Monaco, sa ré­pu­ta­tion de phi­lan­thrope et ses convic­tions chré­tiennes. Lui, un as­sas­sin ? Or­don­nant l’éli­mi­na­tion sau­vage, au fu­sil de chasse, en pleine rue et en plein jour, d’Hé­lène Pastor, sa belle-mère âgée de 77 ans ? Osant s’at­ta­quer à l’une des femmes les plus riches de la prin­ci­pau­té, in­car­na­tion vi­vante de la pé­ren­ni­té du Ro­cher et de son as­sise fi­nan­cière ? Our­dis­sant son sor­dide com­plot pen­dant des mois sans que la fille de la vic­time, Syl­via, ne dé­cèle ja­mais ses pul­sions meur­trières alors qu’il vi­vait avec elle de­puis vingt-huit ans ? Par­fois les Mo­né­gasques se de­mandent si cette his­toire, qui les a stu­pé­fiés et a fas­ci­né le monde en­tier, a bien exis­té. Il faut les com­prendre : ils vivent sur les 2,2 km2 les plus sé­cu­ri­sés de la pla­nète : un agent des forces de l’ordre pour 70 ha­bi­tants – dont un sur trois est mil­lion­naire –, des ca­mé­ras à chaque croi­se­ment de rue, un taux d’ho­mi­cide égal à zé­ro. Pour­tant, c’est ar­ri­vé. Hé­lène Pastor, sep­tua­gé­naire éle­vée au rang d’ins­ti­tu­tion à Monaco, que l’on croyait im­muable, in­vin­cible, presque aus­si puis­sante que le prince, a été abat­tue dans un guet-apens, digne d’un rè­gle­ment de compte entre ma­fieux de bas étage, le 6 mai 2014 à 19 heures.

Ce jour-là comme tous les autres, vê­tue de l’un de ses éter­nels tailleurs Cha­nel, elle quitte son ap­par­te­ment du 47, ave­nue de Grande-Bre­tagne, au sommet du « Tro­ca­dé­ro », une longue et grande ré­si­dence à la fa­çade qua­drillée d’étroits bal­cons et exempte du moindre charme mais qui, à l’égal du pa­lais des Gri­mal­di, sur­plombe un royaume : les im­meubles sor­tis de terre du­rant les an­nées 1960 et construits par son père, Gil­do Pastor, fils d’un pe­tit tailleur de pierre ita­lien émi­gré à Monaco et de­ve­nu roi du BTP, au point pos­sé­der près de 4 000 ap­par­te­ments sur les 20 000 de la prin­ci­pau­té. Avant de mou­rir, il les a par­ta­gés entre ses trois en­fants dont Hé­lène, la seule en­core en vie en ce prin­temps 2014, et leur a de­man­dé de res­pec­ter une loi d’ai­rain qu’il a for­gée lui-même : ne ja­mais vendre, seule­ment louer. Mme Pastor en­caisse donc les loyers des 1 200 lots qu’elle a re­çus en héritage. La va­leur de son pa­tri­moine, long­temps res­tée aus­si opaque qu’un se­cret d’État, a été es­ti­mée à 12 mil­liards d’eu­ros qu’elle gère via six « so­cié­tés ano­nymes mo­né­gasques », em­ployant quelque 80 sa­la­riés, la Sam HPP, la Sam Bra­si­lia, la Sam Le So­leil, etc. Pas de hol­ding ni d’in­ves­tis­se­ments ha­sar­deux (dans la ville la plus chère du monde, la rente lo­ca­tive rap­porte 22 mil­lions d’eu­ros par an), le moins de mon­da­ni­tés pos­sible. La seule ob­ses­sion d’Hé­lène est de veiller sur le tré­sor qui lui a été lé­gué. De­puis la mort de son père en 1990, elle n’a ja­mais ces­sé de travailler, li­sant elle-même le cour­rier des lo­ca­taires, étu­diant les contrats, exi­geant la vé­ri­fi­ca­tion des bondes de la­va­bo ou des lu­nettes de toi­lette à la fin du bail, en­voyant les huis­siers si né­ces­saire.

Ce 6 mai, elle a, comme tou­jours, mille dé­tails à ré­gler. Elle res­pecte ce­pen­dant le ri­tuel du dé­jeu­ner avec sa fille, Syl­via, 54 ans, qui oc­cupe le bu­reau voi­sin du sien, au 7, rue du Ga­bian, dans le « Gil­do Pastor Cen­ter », autre bâ­ti­ment sans grâce mais sa­cro- saint puis­qu’éri­gé par le fon­da­teur de la dy­nas­tie. L’im­meuble, do­té d’un hall ma­jes­tueux – où veille, sous le por­trait d’Al­bert, un concierge en uni­forme –, équi­pé de larges as­cen­seurs

La chienne n’a pas le temps d’aboyer lorsque les vitres ex­plosent. Deux dé­charges, l’une pour sa maî­tresse, l’autre pour le chauf­feur.

af­fi­chant les cours de la Bourse, abrite plu­sieurs so­cié­tés ain­si qu’un res­tau­rant, Le Bu­reau. C’est là que mère et fille gri­gnotent leur sa­lade. Syl­via, ad­mi­nis­tra­trice des SAM d’Hé­lène, pour un sa­laire à l’al­lure de pour­boire (8 000 eu­ros) com­pa­ré au chèque que lui verse men­suel­le­ment sa mère (500 000 eu­ros), oeuvre elle aus­si à la préservation du royaume lo­ca­tif – dont une part lui re­vien­dra un jour –, sans re­mettre en cause les pré­ceptes an­ces­traux ré­gis par le droit du sang.

500 000 eu­ros d’ar­gent de poche par mois

Wo­j­ciech Ja­nows­ki qui, en cette jour­née prin­ta­nière, se pré­pare à s’en­vo­ler pour un « voyage d’af­faires », est bien pla­cé pour le sa­voir. Syl­via n’a ja­mais ac­cep­té ses de­mandes en ma­riage. Ce re­fus est-il le fil à ti­rer pour com­prendre l’af­faire qui se­ra ju­gée à par­tir du 17 sep­tembre ? À se plon­ger dans les tomes du dos­sier d’ins­truc­tion (no­tam­ment les cen­taines de pro­cès où j’ai pui­sé toutes les ci­ta­tions qui émaillent mon ré­cit), on se dit que cette his­toire tient du vau­de­ville et de la tra­gé­die, du po­lar et du ma­nuel de psychothérapie fa­mi­liale. Plu­sieurs fois, Wo­j­ciech a dit à Syl­via : « Si tu ne veux pas m’épou­ser, un jour je te quit­te­rai. » Elle ré­pond qu’elle pré­fère une rup­ture plu­tôt « que de ne pas res­pec­ter [ses] convic­tions », les­quelles se ré­sument ain­si : « Mon pa­tri­moine me vient de ma fa­mille et il n’est pas ques­tion qu’il en sorte. » Seules ses deux filles, l’aî­née, is­sue d’un pre­mier ma­riage, et la ca­dette qu’elle a eue avec Wo­j­ciech, pour­ront y pré­tendre. Elle l’a bien spé­ci­fié par écrit en 2012, lorsque son can­cer a été diag­nos­ti­qué et comme pour mieux ins­tau­rer un cor­don de sé­cu­ri­té au­tour de son royaume de bé­ton : ce n’est pas à son com­pa­gnon qu’elle a confié ses consignes, mais à une amie mo­né­gasque et ban­quière. Ce qui a été créé par les Pastor doit res­ter aux Pastor, mar­tèle-t- elle à son éter­nel fian­cé qui va sur ses 65 ans.

Les Pastor ! Syl­via et sa mère semblent n’avoir que leur nom à la bouche. Et puis Monaco aus­si, leur pe­tit mi­lieu, leur pe­tit cercle. C’est d’au­tant plus fort, leur fait sou­vent re­mar­quer Wo­j­ciech, que toutes les deux ont de mo­destes ori­gines trans­al­pines. Sur­tout, elles semblent ir­ré­sis­ti­ble­ment at­ti­rées par les étran­gers ve­nus de l’Est. Après un pre­mier ma­riage puis un di­vorce avec un Mo­né­gasque bon teint, Syl­via ne s’est- elle pas en­ti­chée de lui, l’émi­gré slave ? N’a-t- elle pas ain­si re­pro­duit la seule et unique trans­gres­sion com­mise par sa mère, qui, à l’âge de 18 ans, est, elle aus­si, tom­bée dans les bras d’un Po­lo­nais ? Comme la vie est étrange ! L’amou­reux d’Hé­lène était un simple bar­man avec le­quel elle a fu­gué pour évi­ter les foudres de son père, fu­rieux de cette mésal­liance. De cette courte union est née Syl­via qui porte tou­jours le pa­tro­nyme de son gé­ni­teur (Ra­tows­ki) bien qu’elle l’ait très peu connu. « Quel­qu’un m’a dit que vous étiez po­lo­nais, moi aus­si je suis po­lo­naise », a lan­cé Syl­via à Wo­j­ciech la pre­mière fois qu’elle l’a ren­con­tré dans une soi­rée, à l’été 1986. À l’époque, Ja­nows­ki se tar­guait dé­jà d’avoir une cer­taine sur­face fi­nan­cière. Des pa­rents « chi­mistes », mais dé­pos­sé­dés de leur usine après guerre. Un cur­sus uni­ver­si­taire à Var­so­vie puis à Londres. Pour fi­nan­cer ses études d’éco­no­mie, il a certes exer­cé le mé­tier de crou­pier, mais il a vite grim­pé les éche­lons avant d’être em­bau­ché au sein de la So­cié­té des bains de mer, qui gère no­tam­ment le ca­si­no de Monte-Car­lo. Après sa ren­contre avec Syl­via, il a créé une en­tre­prise de « re­cherches na­no­tech­no­lo­giques pour la pro­tec­tion de l’eau et du cli­mat » et fon­dé une com­pa­gnie pé­tro­lière, la Hud­son Oil Cor­po­ra­tion Ltd., pour ra­che­ter à cré­dit une raf­fi­ne­rie à Gor­lice, dans son pays na­tal. Bien sûr, il a dû un peu jon­gler avec les fi­nan­ce­ments, gon­fler la va­leur de quelques titres bour­siers (le ven­deur po­lo­nais lui ré­clame dé­sor­mais 30 mil­lions d’eu­ros). Et aus­si faire, il doit le re­con­naître, ap­pel à sa Syl­via, par des biais plus ou moins dé­tour­nés. Car si sa concu­bine lui in­ter­dit tout ac­cès aux af­faires du clan, elle lui per­met de s’oc­cu­per de quelques dé­penses do­mes­tiques, si l’on peut dire étant don­né le bud­get, leurs charges at­tei­gnant « 500 000 eu­ros un mois nor­mal » (soit le mon­tant de l’en­ve­loppe ma­ter­nelle). Tel un su­per­in­ten­dant, Ja­nows­ki y pré­lève de quoi payer la sco­la­ri­té de leurs filles, l’en­tre­tien de leur yacht, le Slow III (24 mètres, 4 étages), leurs va­cances... Et aus­si, en pas­sant, de quoi ren­flouer ses propres ac­ti­vi­tés. Syl­via ne de­mande au­cune fac­ture, ne re­garde ja­mais les comptes. Elle lui fait, dit- elle, une « confiance to­tale », l’ad­mire, vante son « al­truisme ». Il se bat, ex­plique- t- elle, pour les au­tistes, mais aus­si

pour ses com­pa­triotes po­lo­nais ins­tal­lés dans la ré­gion, ou­vriers ex­ploi­tés, femmes bat­tues, en­fants qui « manquent de vraies écoles pour ap­prendre ». Tout ce­la « en col­la­bo­ra­tion avec un prêtre », s’éblouit- elle. Ain­si, en 2010, il a été pro­mu of­fi­cier de l’ordre du Mé­rite par Ni­co­las Sar­ko­zy, après avoir ob­te­nu, trois ans plus tôt, le titre de consul ho­no­raire pour re­pré­sen­ter sa na­tion d’ori­gine sur le Ro­cher. La veille de ce 6 mai, il vient d’ailleurs d’or­ga­ni­ser une grande ré­cep­tion pour cé­lé­brer la fête na­tio­nale po­lo­naise. Deux cent cin­quante convives, dont plu­sieurs per­son­na­li­tés du gou­ver­ne­ment mo­né­gasque.

Pour­tant, sa belle-mère le prend tou­jours de haut. Comme s’il était tou­jours une pièce rap­por­tée et mal as­sor­tie. Après sa ro­man­tique in­car­tade po­lo­naise, Hé­lène est ren­trée dans le rang. Avant de di­vor­cer une deuxième fois pour res­ter dé­fi­ni­ti­ve­ment cé­li­ba­taire, elle s’est re­ma­riée avec un homme bien sous tous rap­ports, den­tiste ré­pu­té de la prin­ci­pau­té. Avec lui, elle a eu un fils qu’elle adore et au­quel elle a don­né, en forme d’al­lé­geance, le prénom de son père : Gil­do. Boucles brunes, phy­sique ave­nant, non­cha­lance très Dolce Vi­ta. À 47 ans, il re­çoit lui aus­si 500 000 eu­ros tous les mois de sa mère, et a éga­le­ment son bu­reau dans l’im­meuble de la rue du Ga­bian, à cô­té de ce­lui de sa de­mi-soeur Syl­via. Hé­lène règne au sommet de la py­ra­mide, dé­ci­dant de tout.

EUn coffre plein de lin­gots d’or

lle vient de de­man­der au dé­tec­tive privé qu’elle em­ploie de­puis plus de vingt ans (pour dé­tec­ter les bre­bis ga­leuses par­mi son per­son­nel) d’en­quê­ter sur les ac­ti­vi­tés de son « gendre ». Quant à Gil­do, il cache de moins en moins ses aga­ce­ments contre ce Po­lo­nais « ar­ri­vé comme un rien » dans la fa­mille et qui étale les signes d’une fortune qu’il n’a pas. Alors que « nous, les Pastor, nous sommes riches, mais pau­vre­ment ha­billés ». Ja­nows­ki, dit Gil­do, a « per­du la tête ». Il « court après les per­son­na­li­tés mo­né­gasques », les in­vi­tant dans ses fêtes ca­ri­ta­tives aux­quelles lui-même, un Pastor, n’est pas convié. Il ra­conte qu’il est di­plô­mé de Cam­bridge ce qui est, Gil­do comme Hé­lène le savent grâce au dé­tec­tive, com­plè­te­ment faux. C’est dans cette am­biance que Wo­j­ciech Ja­nows­ki cherche sa place, en es­sayant de pro­fi­ter des dis­sen­sions qui minent une fa­mille qui le re­jette. Entre les Pastor mère, fils et fille, l’at­mo­sphère n’est pas tou­jours à la fête. « For­cé­ment, dit Syl­via, nous tra­vaillons en fa­mille, de­puis trois gé­né­ra­tions. Ce­la ex­plique les ten­sions. » Elle as­sure éprou­ver « un amour im­mense » pour sa mère et un grand res­pect pour la pug­na­ci­té de cette « femme du sud » qui a su s’im­po­ser alors que, chez les Pastor, seuls les gar­çons avaient voix au cha­pitre. À la mort de Gil­do Ier, « le par­tage a été hou­leux » entre ses deux fils, Vic­tor et Michel (qui pré­si­da un temps l’AS Monaco), et Hé­lène. Cette der­nière, qui n’avait ja­mais exer­cé d’em­ploi, a pris la tête des so­cié­tés qui lui re­ve­naient. Elle en a conser­vé une cer­taine du­re­té dans ses re­la­tions pro­fes­sion­nelles. Elle n’est pas « délicate », dit sa fille qui reconnaît ac­cep­ter de plus en plus dif­fi­ci­le­ment sa « sé­vé­ri­té » et ses phrases par­fois bles­santes. De sa part, elle ai­me­rait « des pe­tits mots tendres plus que des chèques ». Sou­vent, elle a du mal à ca­cher sa « peine » et elle en parle à Wo­j­ciech. En de­hors des ho­raires de bu­reau, Hé­lène est aus­si « une ma­niaque du té­lé­phone ». Elle ap­pelle chez Syl­via « le soir, le ma­tin, n’im­porte quand ». Et si per­sonne ne dé­croche, elle en­voie le concierge. Après tout, c’est l’un de ses em­ployés puis­qu’elle a lo­gé sa fille et son com­pa­gnon à l’avant- der­nier étage d’une ré­si­dence de pres­tige, le Schuyl­kill, qui lui ap­par­tient. Avec Gil­do ju­nior, elle se montre « plus douce », lui-même le concède. Il a tou­jours été le chou­chou. Il vient en plus d’échap­per à la mort. À la suite d’un ac­ci­dent vas­cu­laire cé­ré­bral qui l’a lais­sé hé­mi­plé­gique et par­tiel­le­ment apha­sique, il est en conva­les­cence dans un hô­pi­tal ni­çois, à une de­mi-heure de route de Monaco. C’est à son che­vet qu’Hé­lène s’ap­prête à se rendre, ce mar­di 6 mai, comme tous les après-mi­dis de­puis quatre mois.

À 16 h 45, elle claque la porte de son bu­reau et re­joint son chauf­feur, Mo­ha­med, qui l’at­tend en bas du Gil­do Pastor Cen­ter dans une Lan­cia Voya­ger noire aux vitres fu­mées. Elle ap­pré­hende tou­jours un peu de sor­tir de Monaco. Elle sait que sa fille la trouve « peu­reuse », mais, chez elle, elle s’en­ferme à double tour et met tous ses ob­jets de va­leur dans des coffres. Par­fois, elle en vient

« Hé­lène Pastor avait le sen­ti­ment d’être la vache à traire. » LE DÉ­TEC­TIVE PRIVÉ

même à se mé­fier du fi­dèle Mo­ha­med « à cause d’Omar m’a tuer ». Mais il ne lui a ja­mais fait dé­faut. Elle ne peut pas plus s’en pas­ser que de Belle, son im­po­sante chienne, qui monte aus­si dans la Lan­cia. Syl­via, en re­vanche, ne l’ac­com­pagne pas. Ses vi­sites à son de­mi-frère sont presque quo­ti­diennes mais, ce mar­di-là, Wo­j­ciech lui a ex­pres­sé­ment, et même « sè­che­ment », de­man­dé d’y dé­ro­ger « pour res­ter au­près de [leur] fille qui passe le bac ». À cette heure, lui-même vole vers la Po­logne pour y ré­gler ses dé­li­cates af­faires. Il y at­ter­rit aux alen­tours de 19 heures, au mo­ment où Hé­lène Pastor sort de l’hô­pi­tal de l’Ar­chet, après avoir em­bras­sé son fils. Elle s’ins­talle à l’avant, à cô­té du conduc­teur, l’ar­rière étant tou­jours ré­ser­vé à la co­los­sale Belle. La chienne n’a pas le temps d’aboyer lorsque les vitres du mo­no­space ex­plosent. Deux dé­charges de che­vro­tine, l’une pour sa maî­tresse, l’autre pour le chauf­feur. Le ti­reur a sur­gi en un éclair, puis s’est en­fui avec son com­plice qui fai­sait le guet sur le trot­toir d’en face. Quelques mi­nutes plus tard, les pre­mières si­rènes de po­lice se font en­tendre. À 19 h 50, le mi­nistre de l’in­té­rieur de l’État mo­né­gasque pré­vient Syl­via qui se pré­ci­pite à Nice. Plus tard, elle se sou­vien­dra que Wo­j­ciech ne s’est pas don­né la peine de prendre un avion privé pour revenir de Po­logne au plus vite. Il ne la re­join­dra que le mer­cre­di, très tard dans la soi­rée. Alors que le chauf­feur suc­combe à ses bles­sures dès le sa­me­di, Mme Pastor, hos­pi­ta­li­sée sous le faux nom de Jeanne Ros­si, a des chances de s’en sor­tir. Le 17 mai, lors de sa pre­mière et courte dé­po­si­tion in­ter­rom­pue par une crise de dé­tresse re­spi- ra­toire, elle mur­mure à la com­man­dante de la PJ de Nice, une po­li­cière ex­pé­ri­men­tée qui a la ré­pu­ta­tion ne pas s’en lais­ser conter : « J’ai peur. Je veux vous re­voir : j’ai d’autres choses à vous dire. »

Monte-Car­lo tremble dans son dé­cor de bé­ton et de car­ton-pâte. Tan­dis que la po­lice exa­mine la moindre piste, y com­pris celle des lo­ca­taires mé­con­tents, le prince Al­bert ex­prime sa conster­na­tion. Dieu mer­ci, l’at­taque n’a pas eu lieu sur le Ro­cher, mais elle a vi­sé une femme qui, pour être dis­crète, n’est pas moins em­blé­ma­tique de la prin­ci­pau­té. Et aus­si son chauf­feur. Jus­qu’à son der­nier souffle, Mo­ha­med Dar­wich, qui vi­vait sé­pa­ré de son épouse ren­trée au pays, a ser­vi loya­le­ment sa pa­tronne, chaque jour de la se­maine, de 7 heures à 22 heures. Pen­dant quinze ans, il a été son chauf­feur, mais aus­si son cui­si­nier, son ma­jor­dome, bref son homme de confiance, peut- être le seul. Qui a ar­mé le bras des tueurs ? La ma­fia ita­lienne ou la cri­mi­na­li­té or­ga­ni­sée russe qui vou­drait mettre la main sur les ap­par­te­ments des Pastor ? Des créan­ciers en co­lère ? Gil­do ju­nior ne fait pas que dans l’im­mo­bi­lier. Il pos­sède une bras­se­rie, des res­tau­rants, un ga­rage et l’en­tre­prise Ven­tu­ri, spé­cia­li­sée dans les « voi­tures propres », sa pas­sion. Un an plus tôt, il s’est même as­so­cié avec Leo­nar­do DiCa­prio pour créer une écu­rie de For­mule E, la F1 des mo­teurs élec­triques. Les mau­vaises langues disent qu’il est cri­blé de dettes.

En­ten­du ra­pi­de­ment comme té­moin, le fils d’Hé­lène as­sure aux po­li­ciers qu’il n’a « au­cun pro­blème fi­nan­cier » et qu’il n’a ja­mais été « me­na­cé ni ra­cket­té ». Au su­jet de son beau-frère, il n’a rien à dire sauf qu’il « est un homme d’af­faires » dont il ne connaît pas « le dé­tail des ac­ti­vi­tés ». Ja­nows­ki, très briè­ve­ment au­di­tion­né, ne ta­rit pas d’éloges sur chaque membre de la fa­mille. Syl­via ? L’amour de sa vie. Gil­do ? « Su­pé­rieu­re­ment in­tel­li­gent ». Hé­lène ? « Une belle-mère de rêve, gen­tille, très gé­né­reuse, au point que c’en était gê­nant. » Sa fille as­sure aux po­li­ciers dès le 8 mai qu’elle ne voit pas quelle « ani­mo­si­té » au­rait pu sus­ci­ter les « re­pré­sailles » qui ont frap­pé sa mère. En juin 1990, Hé­lène l’a dé­si­gnée, par un écrit de sa main, héritière de la moi­tié de sa fortune à éga­li­té avec Gil­do. L’autre tes­ta­ment da­tant de 1997 et re­trou­vé dans le car­table Her­mès que la sep­tua­gé­naire por­tait le jour de son agres­sion ? Syl­via n’en a ja­mais eu « connais­sance » et ja­mais elle n’au­rait pen­sé que sa mère « se pro­mène dans Nice avec un pa­pier aus­si im­por­tant » ni d’ailleurs avec cette clé d’un coffre de la BNP Monaco « dans le­quel elle n’avait pas be­soin d’al­ler. Ce qui est à l’in­té­rieur ne lui sert à rien, il contient des lin­gots d’or. »

Seul le dé­tec­tive privé, in­ter­ro­gé à son tour, se pousse du col pour faire en­tendre une grin­çante pe­tite mu­sique : « Mme Pastor avait peur que son gendre di­la­pide un jour sa fortune. Elle souf­frait que sa fille la traite mal de­vant le per­son­nel. Elle avait le sen­ti­ment d’être la vache à traire. » Sans craindre la contra­dic­tion, il ajoute : « Elle était pa­ra­noïaque et avait peur d’être em­poi­son­née. Je lui ai conseillé de faire des ana­lyses, il y a deux ou trois ans ; elle n’avait rien. » Puis de conclure de fa­çon tout aus­si illo­gique : « Concer­nant les bruits qui courent à Monaco, c’est tout et n’im­porte quoi. Pour ma part, je n’ai au­cune piste sé­rieuse à vous pro­po­ser. »

Du­rant quinze jours, les po­li­ciers de Nice en­grangent sans rien lais­ser fil­trer de leurs dé­cou­vertes tan­dis que la mil­liar­daire, tou­jours en ré­ani­ma­tion, lutte contre une sep­ti­cé­mie. Le 21 mai, à l’aube, Syl­via, ap­pe­lée en ur­gence par les mé­de­cins, court dans les cou­loirs de l’hô­pi­tal, Wo­j­ciech sur ses ta­lons. Trop tard, Hé­lène Pastor a dé­jà pous­sé son der­nier sou­pir. À 5 h 40. Le couple s’étreint et laisse libre cours à son cha­grin. Sou­dain, Wo­j­ciech croit voir bou­ger le corps de sa belle-mère. « Elle est vi­vante », hurle-t-il. « Hé­las, non », lui ré­pond une in­fir­mière. Alors, il re­com­mence à pleu­rer dans les bras de sa com­pagne. Fin du pre­mier acte. Il se passe un peu plus d’un mois avant que le deuxième ne com­mence.

La piste mar­seillaise

Pour­quoi cette convo­ca­tion à PJ de Nice ? se de­mande Syl­via ce lun­di 23 juin. Elle a dé­jà dit tout ce qu’elle sait. Son com­pa­gnon la ras­sure : lui aus­si est convo­qué. En­quête de rou­tine. À 14 heures, pour­tant, à peine ont-ils fran­chi le seuil de la si­nistre ca­serne Au­vare – murs lé­preux, fe­nêtres ron­gées par la rouille, fils élec­triques qui pen­douillent – qu’ils sont fouillés, som­més de se dé­les­ter de leurs cartes de cré­dit et de leurs té­lé­phones, d’ou­vrir la bouche pour qu’y soit pré­le­vé du « ma­té­riel bio­lo­gique ». Les voi­là pla­cés en garde à vue. À la fin de la jour­née, après quelques for­ma­li­tés, cha­cun en­tend la porte de sa cel­lule se re­fer­mer sans ima­gi­ner que vingt et un autres sus­pects ont été in­ter­pel­lés dans la ré­gion. L’opé­ra­tion a été me­née dans le plus grand se­cret, à la même heure, pour évi­ter les risques de concer­ta­tion et de fuite. Pen­dant des se­maines, les po­li­ciers et les ma­gis­trats char­gés de l’af­faire ont lais­sé se dé­ve­lop­per, comme un écran de fu­mée, toutes les ru­meurs, sur la ma­fia russe ou ita­lienne, alors que deux jours à peine après la fu­sillade, ils étaient dé­jà re­mon­tés jus­qu’au ti­reur de l’Ar­chet et à son guet­teur : deux Mar­seillais d’ori­gine co­mo­rienne aux ca­siers

ju­di­ciaires char­gés (vols avec vio­lence, tra­fic de stu­pé­fiants), mais nul­le­ment fi­chés au grand ban­di­tisme. Les tueurs n’ont d’ailleurs pris au­cune des pré­cau­tions d’usage, voya­geant jus­qu’à Nice à vi­sage dé­cou­vert, comme s’ils n’avaient ja­mais en­ten­du par­ler des sys­tèmes de vi­déo sur­veillance, lais­sant leur ADN dans l’hô­tel où ils ont sé­jour­né, ne dé­trui­sant pas les puces de leurs té­lé­phones por­tables. Mis sur écoute, ils ont me­né la PJ à d’autres voyous ou se­mi-voyous des ci­tés pho­céennes et des en­vi­rons, et sur­tout à un cer­tain Pas­cal Dau­riac, un beau brun de 46 ans in­con­nu des ser­vices de po­lice. Le pro­fes­seur de gym­nas­tique de Wo­j­ciech et de Syl­via ! Ti­tu­laire de deux brevets d’édu­ca­teur spor­tif op­tion cul­ture phy­sique et re­mise en forme, d’un di­plôme de mas­seur (shiat­su et tech­nique sué­doise), ex- di­ri­geant d’une mi­ni- en­tre­prise de mise en bou­teille d’huiles es­sen­tielles (Pas­cal Dau­riac In­ter­na­tio­nal) ra­pi­de­ment en faillite, il se rend au do­mi­cile du couple Ja­nows­ki-Pastor de­puis treize ans, trois fois par se­maine, le lun­di, mer­cre­di et ven­dre­di, tou­jours à 8 heures, par­fois ac­com­pa­gné de sa com­pagne, une Mar­seillaise, ar­tiste peintre à ses heures et ex­perte en drai­nage lym­pha­tique. C’est sur­tout la sil­houette de Wo­j­ciech qu’il sculpte. Syl­via est moins as­si­due, mais elle prend sou­vent son ca­fé avec lui. Il a quelques autres Mo­né­gasques par­mi ses clients. Ce­pen­dant, ses re­ve­nus, non dé­cla­rés, n’at­teignent pas plus de 2 500 eu­ros par mois. Il loue un 45 m2 à Eze, dans l’ar­rière-pays entre Nice et Monaco, et n’a pas un sou d’éco­no­mie. La PJ de Nice a pas­sé des jours à exa­mi­ner la chro­no­lo­gie des ap­pels sur sa ligne té­lé­pho­nique dans la pé­riode pré­cé­dant ou sui­vant le crime. De com­plexes sché­mas ont été consti­tués à l’aide de flèches et de cases de dif­fé­rentes cou­leurs re­liant le coach à la pe­tite bande des Mar­seillais, épouses com­prises. Dès le 18 juin, le nom de Wo­j­ciech Ja­nows­ki a été ajou­té sur le ta­bleau co­lo­ré : avant et après le 6 mai, ses contacts avec Pas­cal Dau­riac se sont ac­cé­lé­rés. Le conte­nu de leurs conver­sa­tions ? Im­pos­sible de le sa­voir puis­qu’à cette époque, les deux hommes ne sont pas sur écoute. Ce 23 juin au soir, en tout cas, c’est une faune bi­gar­rée – de la mil­liar­daire de Monaco à la ca­gole de Mar­seille, du PDG po­lo­nais au chô­meur des quar­tiers nord, du spé­cia­liste des ab­dos fes­siers au bra­queur ré­ci­di­viste – qui es­saient de trou­ver le som­meil dans les cel­lules de la ca­serne Au­vare.

« C’est un plai­sir d’être avec vous au­jourd’hui pour par­ta­ger tout ce que je sais », tente Ja­nows­ki le len­de­main, mar­di 24 juin. Au com­men­ce­ment de sa deuxième jour­née de garde à vue, il n’a plus face à lui le simple bri­ga­dier de la veille, mais la com­man­dante en per­sonne. Il l’a dé­jà croi­sée à l’hô­pi­tal lors de la mort d’Hé­lène. Elle le re­gar­dait bi­zar­re­ment. Main­te­nant aus­si. Alors, comme pour pré­ve­nir les at­taques, il se lance dans un por­trait au vi­triol d’Hé­lène Pastor : sa « san­té psy­chique » était de­ve­nue « ex­ces­si­ve­ment fra­gile » ; « elle était en dis­pute per­ma­nente avec Monaco en­tier (...), pi­quait des co­lères (...), uti­li­sait ses en­fants l’un contre l’autre pour gar­der le pou­voir (...), fai­sait pleu­rer les em­ployés (...), de­ve­nait de plus en plus odieuse. » Sauf avec lui à qui elle es­sayait en per­ma­nence de « plaire ». Rien de « sexuel » bien sûr, même si elle était « ra­vis­sante ». Sim­ple­ment, il lui rap­pe­lait « son pre­mier ma­ri po­lo­nais », l’amour de sa vie et, sur­tout, « elle était si re­con­nais­sante » de le voir « don­ner au­tant de bon­heur à sa fille. » « Ou alors elle avait peur de vous ? le coupe la com­man­dante. Ce n’est pas parce que vous avez une fa­çade res­pec­table que vous ne pou­vez pas être un homme dan­ge­reux.

– Je ne suis pas d’ac­cord avec cette des­crip­tion, ob­jecte- t-il. Je suis un homme de tra­vail, un homme de fa­mille, un homme de bien­fai­sance. – L’homme par­fait, quoi ? – Non, j’ai­me­rais avoir la ca­pa­ci­té d’ar­rê­ter la pol­lu­tion mon­diale. – Et ac­ces­soi­re­ment re­trou­ver les meurtriers de votre bel­le­mère, peut- être ?

– Oui, en ef­fet, je l’es­père. Ce­la nous per­met­trait de ne plus vivre avec cette vio­lence. »

Il ignore qu’à quelques mètres de lui, Pas­cal Dau­riac – après une in­ter­pel­la­tion un peu mus­clée et la dé­cou­verte, en per­qui­si­tion, de 24 000 eu­ros en pe­tites cou­pures dont il est in­ca­pable de jus­ti­fier la pro­ve­nance – est en train de ra­con­ter com­ment il en est ve­nu à re­cru­ter l’équipe des Mar­seillais : « Il y a en­vi­ron un an et de­mi, au fil de mes pres­ta­tions spor­tives et de mes mas­sages, M. Ja­nows­ki m’a ex­pli­qué qu’Hé­lène Pastor était un monstre, sans coeur et sans pi­tié avec sa fille. » Lui-même pré­tend avoir as­sis­té au har­cè­le­ment té­lé­pho­nique de la mil­liar­daire qui re­pro­chait à sa fille de se lais­ser « vo­ler son ar­gent ». « Syl­via criait et pleu­rait », dit-il. À en­tendre Dau­riac, en treize ans, pas « un seul cours de gym » qui n’ait été in­ter­rom­pu par ces coups de fil. À chaque fois, Wo­j­ciech Ja­nows­ki lui « di­sait vivre un en­fer ». C’est ain­si qu’il au­rait com­men­cé à « em­bri­ga­der » – « vam­pi­ri­ser » même – le coach (tou­jours aux dires de ce der­nier). En lui confiant son « déses­poir » et en le cou­vrant de ca­deaux : une Twin­go, des va­cances en Thaï­lande, la pro­messe d’un ap­par­te­ment à Monaco et in fine une grosse somme d’ar­gent – re­ti­rée en plu­sieurs fois afin de ne pas éveiller les soup­çons – pour « sup­pri­mer la belle-mère ». 140 000 eu­ros en tout, dont 100 000 pour les deux exé­cu­tants, dit

« Hé­lène Pastor était en dis­pute per­ma­nente avec Monaco en­tier, de­ve­nait de plus en plus odieuse. Sauf avec moi. » WO­J­CIECH JA­NOWS­KI

en­core Dau­riac, en ajou­tant, pré­ci­sion atroce : « Il était pré­vu que le chauf­feur soit éli­mi­né, pour dé­tour­ner l’at­ten­tion. Cette dé­ci­sion a été prise par M. Ja­nows­ki. » Le­quel, dans la pièce à cô­té, conti­nue à plai­der sa cause au­près de la com­man­dante tan­dis que, der­rière une autre cloi­son, Syl­via ré­pète au bri­ga­dier : « Per­sonne n’avait in­té­rêt à voir dis­pa­raître ma mère (...). Tout le monde vi­vo­tait grâce à elle (...). Sa mort ne nous ap­porte rien [à son frère et à elle]. Si nous di­vi­sons nos biens, nous ga­gne­rons cer­tai­ne­ment moins que de son vi­vant. » Épui­sée, elle aver­tit l’im­pa­vide po­li­cier : « Je vou­drais dor­mir chez moi ce soir. Il n’est pas ques­tion que je passe une autre nuit dans vos lo­caux. » Au­tant par­ler à un mur.

« Mais alors, c’est Ma­chia­vel »

À22 heures, la porte s’ouvre. Va-t- on en­fin la lais­ser par­tir ? Non, c’est la com­man­dante qui en a fi­ni, au moins pour ce mar­di, avec Ja­nows­ki et qui vient prê­ter main-forte au bri­ga­dier. Comme dans un mau­vais rêve, Syl­via en­tend la po­li­cière lui as­sé­ner : « Votre ma­ri est im­pli­qué dans l’as­sas­si­nat de votre mère et de son chauf­feur. » Que peut- on ré­pondre à ça ? « Un monde s’écroule, par­vient à ar­ti­cu­ler Syl­via. J’ai tout un monde qui part. J’ai vingt-huit ans qui partent... » Elle pense à Anne Sin­clair : « Quand je la voyais à la té­lé­vi­sion, je me de­man­dais com­ment elle fai­sait pour res­ter droite. Et main­te­nant, je suis comme elle (...). Quelle fo­lie ! Quelle ca­tas­trophe ! » Elle avait tout ima­gi­né. Des gens qui « vou­laient du mal » à Gil­do. « L’en­tou­rage de Mo­ha­med ». Mais « Wo­j­ciech, non, ce n’est pas... »

« À ce jour, l’in­ter­rompt la com­man­dante, nous ne sa­vons pas si vous êtes vous-même im­pli­quée dans ce double as­sas­si­nat.

– Il ne man­que­rait plus que ça ! » s’ex­clame Syl­via. En quelle langue doit- elle par­ler pour qu’on la com­prenne ? « Tech­ni­que­ment, le dé­cès de ma mère ne m’amène pas plus d’ar­gent. » Et tous ces Mar­seillais épin­glés dans cet al­bum des sus­pects, évi­dem­ment qu’elle ne les connaît pas. « Ce n’est pas mon monde. » Ni ce­lui de son com­pa­gnon. Où au­rait-il pu « ap­pro­cher ce genre d’in­di­vi­dus » ? « Et com­ment un homme aus­si in­tel­li­gent que lui a pu pen­ser que l’on ne pour­rait pas re­mon­ter jus­qu’à lui ? » Tout est tel­le­ment mi­nable, « en­fan­tin ». En plus, « ce­la ne lui sert à rien (...). Mon ma­ri est fou (...). Je n’ar­rive pas à y croire. » La com­man­dante, non sans pé­da­go­gie, en­tre­prend de lui ou­vrir les yeux avec des bi­lans chif­frés : « Nous avons étu­dié vos comptes, ceux de votre mère et de M. Ja­nows­ki ain­si que les so­cié­tés qui peuvent être rat­ta­chées à votre fa­mille. Pour ré­su­mer les mou­ve­ments d’ar­gent, en étant très large, juste pour vous faire com­prendre le sys­tème... » Et la voi­ci qui énonce que 1. les en­tre­prises de Wo­j­ciech ne dé­gagent au­cun bé­né­fice ; que 2. en Po­logne, la jus­tice est après lui à cause de ses acro­ba­ties fi­nan­cières et pé­tro­lières ; que 3. le yacht qu’il pré­tend lui avoir of­fert et la mai­son qu’il dit avoir à Londres ont été fi­nan­cés par son ar­gent à elle. « Oh mon Dieu ! C’est un es­croc », gé­mit Syl­via tan­dis que la com­man­dante lui livre une der­nière in­for­ma­tion : sur les 9 mil­lions d’eu­ros que lui a ver­sés sa mère au cours des der­niers dix-huit mois, Wo­j­ciech en a si­phon­nés pas moins de 7,5 pour « ses in­té­rêts ou ses comptes per­son­nels ». Et la com­man­dante de de­man­der comme pour por­ter le coup de grâce : « Se­lon vous, où votre com­pa­gnon a-t-il trou­vé de quoi com­man­di­ter ce double meurtre ? » Syl­via, stu­pé­faite : « Est- ce qu’il a pu prendre mon ar­gent pour tuer ma mère ? Mais alors là, c’est re­tors. C’est Ma­chia­vel. Ce n’est pas pos­sible. » Il est 23 h 30 quand elle re­gagne sa cel­lule.

Le len­de­main, mer­cre­di 25 juin, in­for­mé des ac­cu­sa­tions por­tées par son coach, Ja­nows­ki an­nonce à la com­man­dante qu’il va en n tout lui ex­pli­quer. Dau­riac l’a fait chan­ter en lui fai­sant croire que Syl­via et ses lles étaient « me­na­cées » et lui a de­man­dé de l’ar­gent pour as­su­rer leur pro­tec­tion. « Cette tue­rie a été faite pour nous eƒrayer et qu’on conti­nue à payer ! » Mais, en face de lui, le stock de pa­tience est épui­sé : «‡Vous al­lez ar­rê­ter de nous ra­con­ter des sa­lades ? – Je n’ai rien fait. – Vous avez rai­son : dans votre monde, on ne se sa­lit pas les mains. Vous l’avez fait faire par d’autres. – Non, ce n’est pas moi. – Vous êtes un men­teur ! – Non, je suis une per­sonne hon­nête. » Il ré­siste. Elle fait feu de tout bois : « Com­pre­nez-vous que votre vie d’avant est ter­mi­née ? Vous pour­rez dire : ça, c’était avant ! (...) Syl­via n’est pas près de vous re­faire un pe­tit chèque la pro­chaine fois que vous lui de­man­de­rez (...) Vous pas­sez en boucle dans les mé­dias [l’an­nonce de son ar­res­ta­tion fait dé­jà les gros titres], comme quoi vous êtes le com­man­di­taire. Ima­gi­nez-vous l’im­pact sur vos lles ? (...) Et votre femme ? Ai­mez-vous votre femme ? – J’aime pas­sion­né­ment ma femme. – Eh bien, pour votre in­for­ma­tion, elle est tou­jours en garde à vue. »

À 19 heures, l’in­ter­ro­ga­toire est sus­pen­du. Ja­nows­ki est conduit dans une pièce où on le met en pré­sence de sa com­pagne. Il a peine le temps de lui par­ler qu’elle s’éva­nouit.

Jeu­di 26 juin. Syl­via a été re­lâ­chée. Wo­j­ciech, lui, en­tame son qua­trième jour de garde à vue. Alors que de­puis le lun­di pré­cé­dent, soit près de soixan­te­douze heures d’in­ter­ro­ga­toire, il a re­fu­sé d’user de son droit à être as­sis­té, il ré­clame dé­sor­mais un avo­cat. À cause, dit-il, des « mots ju­ri­diques » qu’il n’est pas sûr de com­prendre. Hé­las, lui ré­pond- on, le bar­reau est en grève et « au­cun avo­cat » ne peut ve­nir à son se­cours. En re­vanche, un in­ter­prète est dis­po­nible. Non mer­ci, fait Ja­nows­ki comme à cha­cune de ses au­di­tions de­puis son ar­res­ta­tion. À 14 heures, après avoir ava­lé un maigre sand­wich, il saute dans le vide : «‡ Vous avez bien com­pris, bre­douille-t-il, que lors de ma pause j’al­lais ré§échir.

– Avez-vous com­man­di­té cet as­sas­si­nat, oui ou non ? tranche la com­man­dante. C’est simple, comme ré­ponse.

– Oui, j’ai com­man­di­té ce meurtre, lâche- t-il. J’ai de­man­dé à Dau­riac de ré­soudre le pro­blème qu’était ma bel­le­mère, ce n’était pas fa­cile de dire “tuer” mais j’ai uti­li­sé les mots qui pou­vaient lui faire com­prendre ce que je vou­lais.

– Vous n’êtes pas un homme mau­vais, s’adou­cit la com­man­dante. Vous êtes al­truiste ; vous ai­dez les Po­lo­nais qui sont dans ma mi­sère. »

Ja­nows­ki pleure. Puis dé­roule sa pe­lote. Il a agi « par amour ». Il a vou­lu dé­li­vrer Syl­via de la « mal­trai­tance psy­chique » qui, ha­sarde-t-il en in­vo­quant son sa­voir mé­di­cal, « a pro­vo­qué son can­cer ». Mal­gré les larmes, il ar­rive en­core à tour­ner une belle phrase pour ex­pri­mer les mé­ca­nismes de son pas­sage à l’acte : « Il y a un pro­verbe qui dit que l’op­por­tu­ni­té fait le vo­leur. Pas­cal Dau­riac a été l’op­por­tu­ni­té. » En­suite, jure-t-il, les évé­ne­ments se sont en­chaî­nés tout seuls. Il n’a rien vou­lu sa­voir des « dé­marches » en­ga­gées par le coach. Car peu à peu, la « culpa­bi­li­té » l’a en­va­hi. « J’étais en train de re­fu­ser ce que j’avais moi-même lan­cé. » On croi­rait voir un grand né­vro­sé dans le ca­bi­net de son psy mais, quelques se­condes plus tard, il pré­cise, tel un PDG mé­ga­lo­mane : « J’étais dé­ci­sion­naire. J’ai dé­lé­gué et j’at­ten­dais le ré­sul­tat. Comme quand je tra­vaille avec mes col­la­bo­ra­teurs. C’est le même prin­cipe que dans le ma­na­ge­ment. » La com­man­dante pour­suit sur le même re­gistre : « Pour­quoi ne pas avoir fait ap­pel à des Po­lo­nais ? Pour 50 000 eu­ros, ils peuvent eƒec­tuer le tra­vail.

– En Po­logne, on peut même trou­ver un Tchét­chène qui tue quel­qu’un pour une bou­teille de vod­ka », ré­torque Ja­nows­ki avant de s’al­lon­ger à nou­veau sur le di­van pour dé­crire ce dé­dou­ble­ment « bi­zarre », entre la « sen­sa­tion d’une tra­gé­die et le sou­la­ge­ment », qu’il a res­sen­ti à la mort d’Hé­lène. Ses der­niers mots sont ceux d’une §agel­la­tion as­sor­tie d’un sa­tis­fe­cit : « Je me suis tué moi-même en fai­sant ce que j’ai fait (...). Mais c’était pour que les souf­frances de ma femme s’ar­rêtent (...). J’ai at­teint l’ob­jec­tif. Ma fa­mille est sau­vée. »

Il est 21 heures et c’est la n du deuxième acte. Le troi­sième s’ouvre sur un re­vi­re­ment qui sur­prend à peine la com­man­dante et ses col­lègues. «‡ Ja­nus‡ », c’est le nom de code qu’ils ont don­né à leur en­quête, en ré­fé­rence au dieu ro­main à deux vi­sages. Ja­nows­ki en a sans doute beau­coup plus. Le 1er juillet, quatre jours après sa mise en exa­men pour « ho­mi­cide vo­lon­taire com­mis en bande or­ga­ni­sée » et alors que, pour la pre­mière fois, un avo­cat est à ses cô­tés – la pro­fes­sion ayant ces­sé son mou­ve­ment de grève –, le Po­lo­nais non fran­co­phone a³rme qu’il ne connais­sait pas le sens du mot « com­man­di­taire » même s’il l’a pro­non­cé à plu­sieurs re­prises. Aban­don­né à lui-même, sans dé­fen­seur ni tra­duc­teur, lors de sa garde à vue de quatre-vingt-seize‡heures –, « mis sous pres­sion par les po­li­ciers » qui lui « ré­pé­taient non- stop : soit vous avouez, soit votre femme ira en pri­son », il au­rait, pour « pro­té­ger » sa com­pagne, tout pris sur lui et pas­sé de faux aveux. Au point de les ré­ité­rer lors du tête-à- tête avec Syl­via, or­ga­ni­sé par les po­li­ciers entre deux in­ter­ro­ga­toires, juste avant qu’elle ne s’éva­nouisse ? « Il m’a alors dit en pleu­rant qu’il avait tué ma mère pour me sau­ver », se sou­vient cette der­nière lorsque le ma­gis­trat char­gé de dé­mê­ler l’aƒaire la ques­tionne sur cette en­tre­vue hors pro­cé­dure. Plus tard, dans le même ca­bi­net d’ins­truc­tion, Ja­nows­ki ac­cu­se­ra Gil­do Pastor d’avoir été le vé­ri­table or­ches­tra­teur de l’as­sas­si­nat (un scé­na­rio tout aus­si dé­nué de fon­de­ment que ce­lui fai­sant de Dau­riac le grand ma­ni­tou de l’aƒaire, es­timent les en­quê­teurs). « Qu’est- ce qu’on peut lui dire, à ce type ? Je reste coi », a ré­agi Gil­do quand il a été confron­té aux « aƒabu­la­tions » de son ex­beau-frère. « Nous avons tou­jours pen­sé, s’est-il dé­so­lé, qu’il au­rait le dé­sir de s’en prendre à ma mère. » Lui-même, si l’on en croit Pas­cal Dau­riac, de­vait être la pro­chaine vic­time sur la liste. « À ma mort, a as­su­ré Gil­do au juge, je crois vrai­ment que Ja­nows­ki au­rait mis la main sur mon pa­tri­moine. Ce qui me per­turbe le plus, c’est que je me de­mande si ma soeur ne lui au­rait pas per­mis de réus­sir une telle en­tre­prise. »

Qui est vrai­ment Wo­j­ciech Ja­nows­ki ? Un my­tho­mane per­du dans ses men­songes ? Un per­vers qui a pla­ni é de­puis des an­nées – voire dès sa ren­contre avec Syl­via dont il connais­sait les ori­gines po­lo­naises – la cap­ta­tion de la fortune d’Hé­lène ? Un homme éper­du de re­con­nais­sance so­ciale, bles­sé par le dé­dain de sa belle- fa­mille ? Un pi­geon ma­ni­pu­lé par

d’obs­curs ti­reurs de ’celle ? Ses avo­cats (dont Me Éric Du­pond-Mo­ret­ti) consi­dèrent qu’« au­cun élé­ment ma­té­riel » ne le met en cause, les charges réunies contre lui se li­mi­tant à des re­le­vés té­lé­pho­niques (sans ver­ba­tim des conver­sa­tions) et aux dé­cla­ra­tions de Pas­cal Dau­riac. Le juge qui a ins­truit l’a‰aire leur op­pose ce qui consti­tue se­lon lui une preuve « par ex­cel­lence » : les 140 000 eu­ros re­mis à Dau­riac et dont la po­lice a re­trou­vé la trace. Et un mo­bile, à ses yeux évident : « En pro­vo­quant le dé­cès pré­ma­tu­ré d’Hé­lène Pastor, Wo­j­ciech Ja­nows­ki per­met­tait à sa ’lle, Syl­via, d’hé­ri­ter d’une part im­por­tante de la fortune de sa mère dont il pou­vait es­pé­rer prendre le contrôle. » Ma­noeuvre d’au­tant plus ur­gente, sou­ligne le ma­gis­trat, qu’il re­dou­tait de voir sa com­pagne em­por­tée par la ma­la­die avant qu’il n’ait eu le temps de la me­ner à terme.

Dans la pri­son des Bau­mettes, où il at­tend son pro­cès, Ja­nows­ki ful­mine de se voir ain­si por­trai­tu­ré. Plu­sieurs fois, il a ra­con­té au juge sa ren­contre avec Syl­via, il y a vingt-huitœ ans. Il ne sa­vait pas « qu’elle était une Pastor », il n’avait même « ja­mais en­ten­du par­ler de cette fa­mille. » Quand la ’lle d’Hé­lène lui a dit qu’elle était dans l’im­mo­bi­lier, il a cru « qu’elle tra­vaillait dans un ma­ga­sin de meubles ». Quand il a com­pris à quel point elle était for­tu­née, il l’a quit­tée. Pen­dant deux mois. « Tout ce­la pour vous dire, M. le juge, que pour moi la ri­chesse de la fa­mille de Syl­via consti­tuait un vrai pro­blème. » La mo­rale de l’his­toireœ ?œ ž

P HOTO - I L LU S T R AT ION

LES LIENS DU SANG Les pro­ta­go­nistes : le gendre Wo­j­ciech Ja­nows­ki, le coach qui a ser­vi d’in­ter­mé­diaire Pas­cal Dau­riac, la vic­time Hé­lène Pastor, les hé­ri­tiers Syl­via et Gil­do ju­nior.

LES EX­PERTS : NICE La PJ de Nice pro­cède aux re­le­vés de preuves dans la voi­ture où Mo­ha­med Dar­wich et Hé­lène Pastor ont été tués le 6 mai 2014.

À BOUT POR­TANT Re­cons­ti­tu­tion du double meurtre, le 22 avril 2015.

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