Droit de cuis­sage

Var-Matin (Draguignan / Pays de Fayence) - - Monde - Par CLAUDE WEILL

Il y a l’homme Har­vey Wein­stein. Car­rure de grizz­ly et re­gard de pré­da­teur. Ar­ro­gant, au­to­ri­taire, do­mi­na­teur. Mais aus­si ta­len­tueux, in­ven­tif, au­da­cieux. Ad­mi­ré, craint et dé­tes­té. Tout ce­la n’est pas in­com­pa­tible. Et au to­tal, un par­fait exemple de per­vers sexuel. Il y a les vic­times. Belles, cé­lèbres, adu­lées. Et non moins vic­times pour au­tant. Et même dou­ble­ment, lors­qu’à la souf­france d’avoir été har­ce­lées, agres­sées, vio­lées par­fois, s’ajoute celle d’avoir gar­dé le si­lence, ou pire d’avoir cé­dé. Ecou­tez l’ac­trice Asia Ar­gen­to : « Si j’avais été une femme forte, je lui au­rais shoo­té dans les couilles et je me se­rais en­fuie. Mais je ne l’ai pas fait et je me sens res­pon­sable. » Elle avait  ans à l’époque des faits. Quand on est une ap­pren­tie co­mé­dienne, on ne shoote pas dans les couilles d’un ma­gnat de Hol­ly­wood. Et puis il y a le cadre, le dé­cor où s’ins­crit cette sor­dide his­toire. Hol­ly­wood, donc. L’usine à rêve. Ob­jet de tous les fan­tasmes, lieu de tous les ex­cès, de toutes les fo­lies. Hol­ly­wood où tout se sait mais où l’on pré­fère ne pas sa­voir. Ce­la s’ap­pelle l’omer­ta. Car les frasques du sa­trape de Mi­ra­max étaient un se­cret de po­li­chi­nelle. Tous ne connais­saient pas les dé­tails ; mais tous avaient eu vent de ses mé­thodes. C’était ma­tière à com­mé­rages et blagues égrillardes. Un su­jet qu’on évo­quait à mots cou­verts, dans l’entre-soi du mi­lieu, avec des clins d’oeil et des sou­rires en­ten­dus. On se sou­vient de l’ac­teur Seth MacFar­lane lan­çant aux no­mi­nées pour l’os­car  du se­cond rôle fé­mi­nin : « Fé­li­ci­ta­tions ! Vous n’avez plus be­soin de faire sem­blant d’être at­ti­rées par Har­vey Wein­stein. » Rires dans la salle. De­puis que le grand dé­bal­lage a com­men­cé, la ci­té du ci­né­ma bat sa coulpe et se livre à un exa­men de conscience d’au­tant plus dou­lou­reux que Hol­ly­wood, c’est aus­si le sanc­tuaire du « li­bé­ra­lisme » à l’amé­ri­caine, La Mecque de la bien-pen­sance et du po­li­ti­que­ment cor­rect. Wein­stein en était un bon re­pré­sen­tant, qui pro­fes­sait des idées pro­gres­sistes et sou­te­nait fi­nan­ciè­re­ment le Par­ti dé­mo­crate, contri­buant comme il se doit aux cam­pagnes d’Oba­ma et de Hilla­ry Clin­ton. La droite amé­ri­caine n’a pas man­qué l’oc­ca­sion d’ac­ca­bler le camp dé­mo­crate et de dé­non­cer le pha­ri­saïsme de cette gauche « mo­rale », tou­jours prête à don­ner des le­çons qu’elle ne s’ap­plique pas à elle-même. La contre-at­taque n’ira sans doute pas très loin. Nul n’a ou­blié l’en­re­gis­tre­ment où Trump se van­tait d’user de son pou­voir pour « at­tra­per les femmes par la chatte ». Il n’est pas moins vrai que le scan­dale Wein­stein agit comme un ré­vé­la­teur : il montre ce qu’on ne voit ja­mais sur la pho­to. L’en­vers du dé­cor. Les des­sous sales du Hol­ly­wood gla­mour. Car il fau­drait être naïf ou hy­po­crite pour sou­te­nir que le cas Wein­stein soit unique. Tous les connais­seurs de ce pe­tit monde mer­veilleux savent ce que la lé­gende cache de tur­pi­tudes et de se­crets étouf­fés. Des Wein­stein, l’Hol­ly­wood de l’âge d’or en a connu beau­coup : pro­duc­teurs, met­teurs en scène, co­mé­diens, dont la gloire reste gra­vée dans le ci­ment du Walk of fame, et qui ne re­cu­laient de­vant au­cune bas­sesse pour mettre les femmes à leurs pieds (ou les hommes, c’est se­lon). Wein­stein est leur hé­ri­tier, qui peut se « van­ter » d’avoir ali­gné au­tant de films ma­jeurs que de vic­times à son ta­bleau de chasse. Et c’est pour ce­la que tout le monde s’est tu. Le pou­voir est un aphro­di­siaque. La réus­site, un gage d’im­mu­ni­té. Ce­la ne vaut d’ailleurs pas que pour le ci­né­ma. Le monde po­li­tique n’est pas moins riche en fi­gures de grands pré­da­teurs sexuels. Lorsque dans un mi­lieu clos, se­cré­tant ses propres codes et ses hié­rar­chies, le pou­voir ar­bi­traire des uns croise la vul­né­ra­bi­li­té de celles et ceux qui as­pirent à être re­con­nus, le droit de cuis­sage n’est ja­mais très loin. Telle est la très im­mo­rale mo­rale de l’af­faire Wein­stein.

« Quand on est une ap­pren­tie co­mé­dienne, on ne shoote pas dans les couilles d’un ma­gnat de Hol­ly­wood. »

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