«Les pa­rents sont sol­li­ci­tés comme co­thé­ra­peutes»

Var-Matin (Grand Toulon) - - Santé -

Ema­nuelle Dor est pé­do­psy­chiatre au sein des Hô­pi­taux pé­dia­triques de Nice CHU-Len­val (ser­vice uni­ver­si­taire de psy­chia­trie de l’en­fant et de l’ado­les­cent de Nice du Pr Flo­rence As­ke­na­zy). Elle a re­çu ré­cem­ment, avec l’en­semble de l’équipe du Centre d’ac­cueil thé­ra­peu­tique à temps­par­tiel pour les troubles des conduites ali­men­taires (TCA)(1), le prix de la Fon­da­tion San­drine Cas­tel­lot­ti qui ré­com­pense des ac­tions et ini­tia­tives de struc­tures qui luttent contre les TCA.

Une dé­fi­ni­tion simple de l’ano­rexie ? Il existe deux formes d’ano­rexie. L’ano­rexie res­tric­tive as­so­cie ré­duc­tion des ap­ports ali­men­taires et hy­per­ac­ti­vi­té phy­sique. En cas d’ano­rexie-bou­li­mie, on re­trouve la ré­duc­tion des ap­ports ali­men­taires et l’hy­per­ac­ti­vi­té phy­sique, mais as­so­ciées à des vo­mis­se­ments et/ou prises de laxa­tifs. Une jeune fille ano­rexique ne s’in­quiète-t-elle pas de sa mai­greur ? Non, dans la me­sure où existe une al­té­ra­tion de la per­cep­tion de l’image du corps. Si on de­mande à ces jeunes pa­tientes de se des­si­ner, elles se fi­gurent énormes, no­tam­ment au ni­veau des cuisses, du ventre… des or­ganes liés à la sexua­li­té, à la fé­mi­ni­té.

Que peuvent faire les fa­milles ? Consul­ter sans at­tendre, dès qu’elles sont in­quiètes, même par ex­cès. Voire sans l’en­fant s’il re­fuse, dans un pre­mier temps au moins. En sa­chant qu’une hos­pi­ta­li­sa­tion, d’une du­rée de  à  mois, peut être né­ces­saire. Il ne faut pas la craindre. Bien au contraire.

Quelle prise en charge en­suite ? On n’a pas LA so­lu­tion contre ce trouble ; au­cun soin n’a fait la preuve de son ef­fi­ca­ci­té dans toutes les si­tua­tions. Mais, on sait, preuves scien­ti­fiques à l’ap­pui, que la thé­ra­pie fa­mi­liale (in­cluant les pa­rents, la fra­trie…) peut être très ef­fi­cace. Cette mé­thode est connue de­puis long­temps, mais elle peine à se dé­ve­lop­per dans la ré­gion, faute de moyens hu­mains ; il s’agit en ef­fet d’une consul­ta­tion spé­cia­li­sée as­su­rée par deux thé­ra­peutes for­més.

Pour­quoi im­pli­quer la fa­mille dans la thé­ra­pie ? L’idée maî­tresse est que le pa­tient est peut-être un « symp­tôme » d’un « dys­fonc­tion­ne­ment fa­mi­lial ». Mais, at­ten­tion, ce­la ne si­gni­fie en rien que les pa­rents sont res­pon­sables des maux ; on les sol­li­cite comme « co­thé­ra­peutes ». Ils vont pro­gres­si­ve­ment, via le tra­vail avec l’équipe soi­gnante (en­tre­tiens avec les pé­do­psy­chiatres, psy­cho­logues, pé­diatres, dié­té­ti­cienne) et le groupe de pa­role de pa­rents, mieux com­prendre les symp­tômes de cette ma­la­die. Ils vont ai­der leur en­fant grâce à un ré­ajus­te­ment de leur po­si­tion­ne­ment contre les troubles. Lors­qu’ils com­prennent par exemple que leur en­fant est vé­ri­ta­ble­ment ter­ro­ri­sé par les ali­ments, leur sen­ti­ment qu’il ne s’agit que d’une conduite de pro­vo­ca­tion vis-à-vis d’eux s’es­tompe et ce­la per­met une nette di­mi­nu­tion des ten­sions au mo­ment des re­pas. On doit les ai­der à re­prendre confiance dans leur ca­pa­ci­té à être des pa­rents ai­dants.

Quelques mots sur les ac­tions que vous me­nez à Len­val et qui vous ont va­lu le prix de la Fon­da­tion San­drine Cas­tel­lot­ti ? Nous sommes par­tis du constat que, dans cette pa­tho­lo­gie, la di­men­sion de plai­sir est très al­té­rée et que celle-ci est en lien di­rect avec les per­cep­tions sen­so­rielles. Nos ob­ser­va­tions cli­niques nous ont mon­tré que ces pa­tientes sem­blaient ef­fec­ti­ve­ment souf­frir d’une dys­ré­gu­la­tion de leurs per­cep­tions sen­so­rielles . Le coeur du tra­vail thé­ra­peu­tique que l’on conduit est axé sur les per­cep­tions des ex­pé­riences sen­so­rielles (ol­fac­tion, goût, tou­cher et mou­ve­ments cor­po­rels – comme la danse-thé­ra­pie) pro­po­sées dans les groupes. Elles per­mettent aux pa­tient(e)s l’ac­cès à leurs sen­sa­tions, leurs émo­tions, via une ex­pres­sion ver­bale et gra­phique. Les séances heb­do­ma­daires (une par se­maine, le mer­cre­di après­mi­di) sont me­nées par deux thé­ra­peutes en pré­sence de  pa­tientes au maxi­mum (hos­pi­ta­li­sées ou non).

La gué­ri­son est-elle pos­sible ? Oui. À condi­tion de tra­vailler à la fois sur la di­men­sion psy­chique et la di­men­sion so­ma­tique.

1. Contact : 04.92.03.03.26.

(pho­to N.C.)

An­dréa Ser­pa-Rouede, danse thé­ra­peute, et Dr Em­ma­nuelle Dor, psy­chiatre.

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