Son der­nier voyage

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - France - Par MI­CHÈLE COTTA

« A Ma­ti­gnon, où il res­ta trois ans, Mi­chel Ro­card eut le temps de mettre fin à un conflit san­glant en Nou­vel­leCa­lé­do­nie, d’ins­ti­tuer le RMI et la CSG. »

Il est mort sa­me­di soir à l’hô­pi­tal où il avait été trans­por­té il y a une se­maine. Avec une der­nière phrase, as­surent ses proches, sur le Brexit et l’Eu­rope à re­cons­truire. On le sa­vait ma­lade, obli­gé de suivre un trai­te­ment lourd, qui ne lui avait en­le­vé ni sa joie de vivre, ni sa passion de la po­li­tique. Le dé­bit de sa voix s’était, au fil des an­nées, à peine ra­len­ti ; il était in­ta­ris­sable sur les dan­gers du monde tel qu’il va, ou sur les bon­heurs d’un monde tel qu’il de­vrait être ; il ai­mait tou­jours au­tant les voi­liers, même s’il n’en te­nait plus la barre, les voyages, au bout du monde, dans les Pôles où il se pré­pa­rait à par­tir il y a quelques se­maines en­core mal­gré les conseils mé­di­caux. Et ses amis. Il y te­nait beau­coup, à ses amis, au­tant que ceux-ci te­naient à lui. Qu’ils soient ou non mi­nistres, on les ap­pe­lait « les ro­car­diens », nom don­né par tous à cette fa­mille po­li­tique, – car c’était bien une fa­mille –, qui a tou­jours fait de Ro­card sa ré­fé­rence et son point fixe. Qu’il soit à la tête, comme dans les an­nées , d’un pe­tit par­ti de la gauche non-mar­xiste, le PSU, ou qu’il ait par la suite re­joint le Par­ti so­cia­liste de Fran­çois Mit­ter­rand, qu’il soit Pre­mier mi­nistre ou n’oc­cupe plus au­cun poste, ses fi­dèles ne l’ont ja­mais quit­té. Mi­chel Ro­card, fils d’un scien­ti­fique émi­nent, s’était, mal­gré l’op­po­si­tion de son père, en­ga­gé à gauche, dès l’âge de  ans. Du dé­but à la fin de sa vie, il a in­las­sa­ble­ment cher­ché à dé­fi­nir et mettre en pra­tique ce qu’on a ap­pe­lé, dans les an­nées , la « deuxième gauche » c’est-à-dire une gauche mo­rale, éthique, hu­ma­niste, et en même temps ré­for­ma­trice, ba­sée sur le contrat et la né­go­cia­tion so­ciale. Dif­fé­rente de ce qu’il a lui même ap­pe­lé la gauche ar­chaïque. C’est avec Fran­çois Mit­ter­rand, que, nom­mé Pre­mier mi­nistre en , il fit la preuve que la deuxième gauche et la pre­mière pou­vaient gou­ver­ner en­semble. Les deux hommes ne s’ai­maient guère, Ro­card ayant plus sou­vent qu’à son tour dé­non­cé le manque d’éthique de Mit­ter­rand, et ce­lui-ci ayant sou­vent ju­gé naïfs ou ir­réa­li­sables ses rêves po­li­tiques. Pour les Fran­çais, ce fut pour­tant une pé­riode heu­reuse : mal­gré les ten­sions et par­fois les heurts, res­tés dans le se­cret de l’Ely­sée, entre le Pré­sident et son Pre­mier mi­nistre, l’un et l’autre ont bé­né­fi­cié, en­semble, d’une po­pu­la­ri­té rare sous la Ve Ré­pu­blique. A Ma­ti­gnon, où il res­ta trois ans, Mi­chel Ro­card eut le temps de mettre fin à un conflit san­glant en Nou­velle-Ca­lé­do­nie, d’ins­ti­tuer le RMI et la CSG. Et sur­tout d’im­po­ser son per­son­nage d’homme au « par­ler vrai », ges­tion­naire et so­cial, na­tu­rel sans être vul­gaire, sa­chant im­po­ser ses ré­formes, fut-ce par la ma­nière forte de l’ar­ticle -, sans ja­mais perdre de vue l’élec­to­rat po­pu­laire. Il di­sait lui-même que les temps avaient chan­gé, que les mé­dias ne laissent plus aux hommes po­li­tiques le temps d’ex­pli­quer et de convaincre. Il n’em­pêche : pour ceux qui, gou­vernent ou ont vo­ca­tion à gou­ver­ner, c’était le bon temps.

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