Le lion, le coq et les mé­sanges

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - France - Par CLAUDE WEILL

Bien sûr, il n’est pas al­lé jus­qu’à cla­mer « mon ami, c’est la finance ». Mais il l’a pen­sé très fort. S’in­vi­tant au Fo­rum fi­nan­cier Pa­ris Eu­ro­place, le lob­by de la place de Pa­ris, Ma­nuel Valls n’a pas ca­ché son am­bi­tion : faire de Pa­ris « le pre­mier centre fi­nan­cier d’Eu­rope ». Qu’un Pre­mier mi­nistre vienne ain­si por­ter la pa­role de l’État de­vant les re­pré­sen­tants de la com­mu­nau­té fi­nan­cière, le fait était in­édit et vaut d’être sou­li­gné, dans un pays où la dé­non­cia­tion des tur­pi­tudes de la finance fait par­tie de la pa­no­plie rhé­to­rique or­di­naire des di­ri­geants po­li­tiques – de gauche comme de droite d’ailleurs. Qu’il était loin le dis­cours du Bour­get (c’était en jan­vier ) où Fran­çois Hol­lande avait élec­tri­sé son pu­blic en dé­non­çant, ly­rique, cet ad­ver­saire sans nom, sans vi­sage, qui ne se­ra ja­mais élu et qui pour­tant gou­verne, son « vé­ri­table

ad­ver­saire » : « le monde de la finance ». Voi­là qu’au­jourd’hui, la pro­mo­tion de la place de Pa­ris est de­ve­nue grande cause na­tio­nale. Par-de­là les cli­vages po­li­tiques et les que­relles de pou­voir. Ré­con­ci­liant la pré­si­dente Les Ré­pu­bli­cains de l’Ile-de-France, Va­lé­rie Pé­cresse, et la maire so­cia­liste de Pa­ris, Anne Hi­dal­go, qui a ap­pe­lé tous les ac­teurs pu­blics à unir leurs forces. C’est que le jeu en vaut la chan­delle. Il s’agit tout sim­ple­ment de plu­mer la Ci­ty. De rendre la mon­naie de sa pièce à Bo­ris John­son, Mis­ter Brexit, qui, comme maire de Londres, avait dé­rou­lé le « ta­pis rouge » aux exi­lés fuyant la « ty­ran­nie fis­cale fran­çaise ». Et con­crè­te­ment, de faire de Pa­ris la des­ti­na­tion de pré­fé­rence des so­cié­tés in­ter­na­tio­nales qui en­vi­sagent, à la suite de la vic­toire du leave au ré­fé­ren­dum, d’en faire au­tant, mais dans l’autre sens : de quit­ter le Royaume-Uni pour l’Union eu­ro­péenne et de dé­lo­ca­li­ser cer­taines de leurs ac­ti­vi­tés vers le conti­nent ou l’Ir­lande. Pour elles, Pa­ris est prêt à dé­rou­ler un ta­pis bleu-blanc-rouge. A la clef : des di­zaines de mil­liers d’em­plois très haut de gamme. Et des res­sources fi­nan­cières po­ten­tiel­le­ment consi­dé­rables. Mi­lan, Ma­drid, Du­blin, Luxem­bourg, tout le monde est sur le coup. Et dans cette ba­taille de l’at­trac­ti­vi­té, la France, a prio­ri, n’est pas la mieux pla­cée, compte te­nu de son ni­veau de pré­lè­ve­ments fis­caux et so­ciaux (re­cord d’Eu­rope) et de sa so­lide ré­pu­ta­tion de pays al­ler­gique à la finance. Alors, comme il n’y a pas d’amour mais seule­ment des preuves d’amour, le Pre­mier mi­nistre n’était pas ve­nu les mains vides. Oh ! Ce n’était pas des ca­deaux somp­tuaires ! Le temps avait man­qué pour conce­voir un grand pa­ckage

wel­come to Pa­ris. Ma­nuel Valls n’en a pas moins pro­mis de pro­lon­ger les exemp­tions fis­cales dont bé­né­fi­cient les « im­pa­triés » (étran­gers s’ins­tal­lant en France ou ex­pa­triés de re­tour au pays) et de bâ­tir pour eux « le ré­gime le plus com­pé­ti­tif d’Eu­rope ». L’au­di­toire a ado­ré ! Quelles se­ront les re­tom­bées de cette opé­ra­tion sé­duc­tion ? Com­bien de plumes per­dra la Ci­ty, et vers quel ho­ri­zon s’en­vo­le­ront-elles ? Il est bien trop tôt pour le dire. Pa­ris a de so­lides atouts. Et un han­di­cap : l’agen­da élec­to­ral. Nul ne sait si ceux qui s’en­gagent au­jourd’hui se­ront en­core aux af­faires dans un an. Mais toute cette his­toire – mar­quée dans les der­nières heures par la c rise des fonds d’in­ves­tis­se­ment im­mo­bi­liers bri­tan­niques – res­semble dé­ci­dé­ment à un conte mo­ral. Au­cun mi­li­tant du Brexit n’avait aler­té les ci­toyens bri­tan­niques sur les me­naces que le re­trait de l’Union fe­rait pe­ser sur ce joyau de la Cou­ronne qu’est l’in­dus­trie fi­nan­cière de la place de Londres. La Fon­taine en au­rait fait une fable, où il se­rait ques­tion d’un lion pré­somp­tueux, d’un coq pa­ré de ses plus beaux atours, et de mé­sanges qui se jouent des bar­rières pour trou­ver le lieu le plus pro­pice où ins­tal­ler leur nid.

« Il s’agit tout sim­ple­ment de plu­mer la Ci­ty. »

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