On a ga­gné!

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - France - Par CLAUDE WEILL

On a ga­gné. L’Euro  a été de l’avis gé­né­ral – en par­ti­cu­lier des sept mil­lions de vi­si­teurs étran­gers – une réus­site. Hor­mis quelques pro­blèmes de pe­louse ou de si­gna­lé­tique, tous – pro­fes­sion­nels ou simples sup­por­teurs – ont sa­lué la qua­li­té de l’or­ga­ni­sa­tion et des in­fra­struc­tures et ren­du hom­mage à l’hos­pi­ta­li­té des Fran­çais. Quand on sait la ré­pu­ta­tion qui nous est sou­vent faite à l’étran­ger (ar­ro­gants, mau­vais cou­cheurs, j’en passe), et quand on se sou­vient de l’image que la France pro­je­tait il y a quelques se­maines (entre grèves, ma­nifs à ré­pé­ti­tion et scènes d’émeutes ur­baines), ce n’était pas ga­gné d’avance. On a ga­gné. La po­lice était sur les dents. Le pé­ril dji­ha­diste han­tait les es­prits. Cer­tains pro­po­saient même d’in­ter­dire les fan zones. Et puis… rien. Pas­sées quelques vio­lentes pous­sées de hoo­li­ga­nisme, les ras­sem­ble­ments n’ont don­né lieu à au­cun drame et très peu de dé­bor­de­ments. Ce fut une fête co­lo­rée, fra­ter­nelle, bon en­fant. Un rêve d’Eu­rope, cor­diale et to­lé­rante. Un mois d’in­sou­ciance et de tran­quilli­té comme le pays n’en avait pas connu de­puis des mois. On a ga­gné. La France du  juillet n’est plus celle du  juin. Elle a la tête ailleurs, l’es­prit plus lé­ger. Pen­dant quelques se­maines, elle a non pas ou­blié (on n’ou­blie ja­mais) mais mis entre pa­ren­thèses les su­jets qui la ta­raudent et la di­visent: la loi El Khom­ri, la me­nace ter­ro­riste, le chô­mage, le dis­cré­dit du gou­ver­ne­ment, les que­relles po­li­ti­ciennes… Tout ce qui nour­rit et en­tre­tient cette mé­lan­co­lie na­tio­nale dont la France semble s’être fait une spé­cia­li­té. Bien sûr, la ré­mis­sion n’est que pro­vi­soire et su­per­fi­cielle. Le foot­ball est un opium lé­ger, dont l’ef­fet se dis­sipe ra­pi­de­ment. Mais bon sang, que ça fait du bien! On a ga­gné. Au fil de la com­pé­ti­tion, une sé­lec­tion bri­co­lée jus­qu’à la der­nière mi­nute est de­ve­nue une vé­ri­table équipe. Peut-être pas la meilleure que nous ayons ja­mais eu. Mais sou­dée, vo­lon­taire, gé­né­reuse. Ca­pable de se dé­pas­ser dans les mo­ments dif­fi­ciles. Et les Fran­çais se sont pris d’amour pour elle, sans cal­culs ni ar­riè­re­pen­sées. Rap­pe­lez-vous, dans le pas­sé, les pé­nibles com­men­taires sur l’ori­gine et la cou­leur des joueurs, les ab­surdes pro­cès en pa­trio­tisme, les im­pu­ta­tions mal­saines di­ri­gées contre tel ou tel en­traî­neur. Rien de tel, cette fois-ci. Mais au contraire, un pays en phase avec ses re­pré­sen­tants. Ou­blié Knys­na, ou­blié les guerres d’ego et les ca­prices de di­vas. Avec cette gé­né­ra­tion, dont An­toine Griez­mann est la fi­gure rayon­nante, on a re­dé­cou­vert que le foot­ball pou­vait être joyeux, in­ven­tif, lu­dique. Et fé­dé­ra­teur! On a ga­gné. Si on nous avait dit avant le  juin que les Bleus iraient en finale, nous au­rions si­gné des deux mains. Et si on nous avait dit, en prime, que nous éli­mi­ne­rions l’Al­le­magne! Rien que pour cet ex­ploit, cette vic­toire ve­nue bri­ser une ma­lé­dic­tion vieille de plus d’un de­mi-siècle, et qui va­lait peut-être au­tant que le titre de cham­pion d’Eu­rope, l’Euro  res­te­ra une des belles pages de notre his­toire spor­tive. On a per­du en finale, bien sûr. Ce­la s’est joué à trois fois rien. À quelques cen­ti­mètres. Un tir sur le po­teau. C’était le tour des Por­tu­gais de vaincre leur ma­lé­dic­tion na­tio­nale. Ap­pe­lez­ça les dieux, le sort, la chance. C’est le foot­ball. Mais ils sont si sym­pa­thiques, ces Por­tu­gais, si cha­leu­reux, si en­thou­siastes, leurs sup­por­ters; il y avait une telle in­jus­tice à ce qu’un pays si pas­sion­né de foot n’ait ja­mais rem­por­té au­cune grande com­pé­ti­tion; et soit dit en pas­sant, ce pays ami, tel­le­ment éprou­vé par la crise et les po­li­tiques d’aus­té­ri­té, avait tel­le­ment be­soin lui aus­si de se chan­ger les idées et de re­trou­ver confiance en lui, que je ne peux m’em­pê­cher de pen­ser que la France mise à part, bien sûr, nul ne mé­ri­tait plus que lui de ga­gner l’Euro .

«...Et si on nous avait dit, en prime, que nous éli­mi­ne­rions l’Al­le­magne! »

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