« On sa­vait que Nice était une cible po­ten­tielle »

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Attentat à Nice - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR GUILLAUME AUBERTIN

Après Pa­ris, puis Bruxelles… êtes-vous sur­pris que la pro­vince soit à son tour vic­time d’une telle at­taque? C’était quelque chose que l’on re­dou­tait, mal­heu­reu­se­ment. Et puis on sa­vait de­puis long­temps que Nice était une cible po­ten­tielle. C’est une ville sym­bo­lique à beau­coup de titres, une place tou­ris­tique très im­por­tante et re­con­nue comme telle, qui en fait une cible pri­vi­lé­giée.

Ce n’est pas la pre­mière fois que la ville est vi­sée par un at­ten­tat… De­puis quelques an­nées dé­jà, Nice est dans le col­li­ma­teur de plu­sieurs groupes af­fi­liés no­tam­ment à Al-Qai­da. Plu­sieurs pro­jets d’at­ten­tats ont d’ailleurs été dé­joués à Nice. No­tam­ment en   avec Ibra­him Bou­di­na de la cel­lule Cannes-Tor­cy qui re­ve­nait de Sy­rie et vi­sait le car­na­val en vue d’un at­ten­tat à l’ex­plo­sif. Puis il y a eu l’agres­sion des mi­li­taires (ndlr : le  fé­vrier der­nier, trois mi­li­taires avaient été agres­sés au cou­teau, non loin de la place Mas­se­na). C’est quelque chose qu’on ne pou­vait donc pas ex­clure et qui, en plus, se pro­duit à un mo­ment hau­te­ment sym­bo­lique.

Se­lon vous, une réelle me­nace pe­sait donc bel et bien sur Nice ? On est face à une me­nace ter­ro­riste qui n’a pas va­rié de­puis . Elle est dif­fuse, in­sai­sis­sable et même in­dé­tec­table dans bien des cas, avec no­tam­ment des in­di­vi­dus qui passent sous les ra­dars de sur­veillance.

Contrai­re­ment aux au­teurs des der­niers at­ten­tats, Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel n’était pas fi­ché par les ser­vices de ren­sei­gne­ment… Ce n’est pas sur­pre­nant. Tout laisse pen­ser qu’il pour­rait faire par­tie de ces in­di­vi­dus in­dé­tec­tables qui ne font pas par­ler d’eux. D’ailleurs, il n’y a pas, ja­mais, de pro­fil type. Cer­tains sont certes sui­vis par les ser­vices de ren­sei­gne­ment mais il y a les autres qui échappent à tout contrôle. Cette cir­cons­tance est ac­cen­tuée par le fait qu’on est sou­vent face à des pro­ces­sus de ra­di­ca­li­sa­tion et de pas­sage à l’acte ex­trê­me­ment ra­pides. C’est en­core plus vrai pour ceux qui n’ont ja­mais été fi­chés au titre de la ra­di­ca­li­sa­tion.

Pour l’heure, au­cun lien n’a tou­te­fois été éta­bli entre l’au­teur et l’État Is­la­mique. Peut-on aus­si avoir af­faire à un dé­tra­qué iso­lé, qui au­rait agi sans sou­tien d’une quel­conque entreprise ter­ro­riste? Il va fal­loir at­tendre la pro­chaine étape de l’en­quête, qui por­te­ra sur l’ex­ploi­ta­tion des élé­ments élec­tro­niques. Les­quels per­met­tront d‘ob­jec­ti­ver ou non le ca­rac­tère de cet acte et les éven­tuels liens avec une mou­vance ter­ro­riste. Après, on peut par­ler d’une at­taque ter­ro­riste au sens large lors­qu’il est éta­bli que l’acte est pré­mé­di­té, ce qui est le cas, et quand il y a une réelle vo­lon­té de trou­bler l’ordre pu­blic par l’in­ti­mi­da­tion à la ter­reur.

Ce mode opé­ra­toire vous sur­prend-il? Est-il co­hé­rent avec les ac­tions des or­ga­ni­sa­tions ter­ro­ristes ? On est confron­té à des modes opé­ra­toires qui évo­luent sans cesse. Mais là, on est sur­tout sur­pris par l’am­pleur de cet acte. Car après, le mode opé­ra­toire en lui-même cor­res­pond par­fai­te­ment aux consignes de l’État Is­la­mique et de son por­te­pa­role (ndlr : Abou Mo­ham­mad al-Ad­na­ni) qui sont re­layées de­puis  par de très nom­breux dji­ha­distes fran­çais ou étran­gers. Que ce soit dans leurs vi­déos de pro­pa­gande, dans des en­re­gis­tre­ments au­dio, ou même dans les jour­naux écrits de pro­pa­gande. Ce mode opé­ra­toire avait d’ailleurs dé­jà été mis en oeuvre en oc­tobre  au Ca­na­da. Un mi­li­taire était mort après s’être fait fon­cer des­sus par un dji­ha­diste.

Y a-t-il eu, se­lon vous, des failles dans la sé­cu­ri­té, et pou­vait-on évi­ter ce drame? L’en­quête ne fait que com­men­cer. Il faut res­ter ex­trê­me­ment pru­dent. Sur­tout, ne pas sur­réa­gir. Et ne pas cé­der à toutes les ru­meurs qui cir­culent. Mieux vaut at­tendre les faits pré­cis avant de ti­rer des conclu­sions et d’éta­blir éven­tuel­le­ment des res­pon­sa­bi­li­tés.

Va-t-on de­voir s’ha­bi­tuer en France à vivre quo­ti­dien­ne­ment avec cette me­nace ? Ce qui est cer­tain, c’est que notre pays fait face à une me­nace ter­ro­riste sans pré­cé­dent, mul­ti­forme, sans pro­fil type, ni mo­dus ope­ran­di type. De nom­breux groupes ap­pellent à de nou­velles at­taques ter­ro­ristes, c’est pour­quoi il ne faut pas cé­der à la pa­nique. Mais plu­tôt ap­prendre la ré­si­lience, car c’est une me­nace qui est là pour du­rer. Même si, pour l’heure, on sait peu de choses sur l’au­teur de cette at­taque, le théâtre d’opé­ra­tion sy­ro-ira­kien est aus­si un arbre qui cache la fo­rêt, puisque l’es­sen­tiel des pro­jets et phé­no­mènes de ra­di­ca­li­sa­tion se pro­duit ici, dans notre pays. C’est quelque chose qu’il va fal­loir trai­ter sur le long terme, voire sur le très long terme.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.