Ch­ris­tian Es­tro­si : « L’État est dé­sin­volte avec nous »

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Attentat à Nice - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR TH. P. 1. Elle a fi­na­le­ment ou­vert ses portes le 2 juillet.

Pré­sident de la Ré­gion et dé­sor­mais pre­mier ad­joint ni­çois, mais plus que ja­mais om­ni­pré­sent à la tête de la mai­rie, Ch­ris­tian Es­tro­si ren­voie l’État à ses res­pon­sa­bi­li­tés dans le drame de jeu­di soir.

Vous êtes en co­lère. Pour vous, l’État a été dé­faillant? Ça peut pa­raître tou­jours simple de dé­si­gner un res­pon­sable. Mais dans un État de droit, en ma­tière de sé­cu­ri­té, la com­pé­tence re­vient à l’État et au gou­ver­ne­ment. Après Char­lie Heb­do et Le Ba­ta­clan, on avait eu de grandes dé­cla­ra­tions, mais huit mois plus tard il y a Nice et qu’est-ce qui a été fait? J’ai in­ter­pel­lé l’État à je ne sais com­bien de re­prises sur les moyens et la technologie que nous pou­vions mettre à sa dis­po­si­tion avec la re­con­nais­sance fa­ciale, mais c’est tou­jours res­té sans ré­ponse. Je vois bien que les gens sont ex­cé­dés. Je re­mer­cie le pré­sident de la Ré­pu­blique d’être ve­nu à Nice pour té­moi­gner de sa com­pas­sion, mais il ne peut plus se ber­cer de mots. Quand j’écoute son dis­cours, qu’il parle d’uni­té na­tio­nale, dit que l’en­ne­mi n’ar­ri­ve­ra pas à ses fins, j’ai l’im­pres­sion d’avoir dé­jà en­ten­du ce­la dix fois. Mais quelles ini­tia­tives a-t-il prises? Alain Jup­pé a dé­cla­ré que ce drame n’au­rait ja­mais dû ar­ri­ver, je ne suis pas loin de pen­ser la même chose. J’ai le sen­ti­ment que l’État a bais­sé les bras.

Vous ve­niez jus­te­ment d’écrire à Fran­çois Hol­lande pour lui de­man­der un plan d’ur­gence pour pro­té­ger les po­li­ciers et leur don­ner de nou­veaux moyens d’ac­tion. Les­quels? Ils ont be­soin de moyens d’ac­tion en ma­tière de technologie, no­tam­ment tout ce qui tourne au­tour de la re­con­nais­sance fa­ciale, de moyens en termes de ma­té­riel et d’ef­fec­tifs, de moyens ad­mi­nis­tra­tifs car au­jourd’hui tout est ju­di­cia­ri­sé. J’ai lis­té un cer­tain nombre de moyens d’ac­tion qui n’ont pas été don­nés. Quand on veut col­ler une puce sous une voi­ture pour une fi­la­ture, il faut une au­to­ri­sa­tion du juge, là où une simple dé­ci­sion ad­mi­nis­tra­tive prise par la po­lice pour­rait suf­fire.

Vous avez do­té la po­lice municipale ni­çoise de moyens très im­por­tants, qu’ils soient hu­mains ou de vi­déo­sur­veillance. Mal­gré tout, ils n’ont pas per­mis de pré­ve­nir l’at­ten­tat… La po­lice municipale n’est pas com­pé­tente pour ce­la. En tant que pré­sident de la Com­mis­sion na­tio­nale des po­lices mu­ni­ci­pales, j’ai ré­cla­mé plu­sieurs fois les mêmes armes pour les po­li­ciers mu­ni­ci­paux que pour les na­tio­naux, ce­la a tou­jours été re­fu­sé. La po­lice municipale n’a le droit de prendre une ini­tia­tive que de ma­nière dé­fen­sive, en lé­gi­time dé­fense, elle ne peut neu­tra­li­ser une ac­tion en amont d’un dé­lit. On pour­rait très bien ne pas avoir de po­lice municipale et le maire n’a d’ailleurs pas au­to­ri­té sur la po­lice municipale, payée par le contri­buable ni­çois mais pla­cée sous les ordres du pré­fet. On a ain­si dé­ve­lop­pé un lo­gi­ciel de re­con­nais­sance fa­ciale, mais le gou­ver­ne­ment nous a re­fu­sé son uti­li­sa­tion.

Quelles me­sures at­ten­dez-vous au­jourd’hui du gou­ver­ne­ment? J’at­tends que soient prises toutes les me­sures que nous avons pré­co­ni­sées, qui passent par la mise à l’iso­le­ment de tous ceux qui sont fi­chés S, qu’il y ait des as­si­gna­tions à ré­si­dence ou la pose de bra­ce­lets élec­tro­niques, que ceux qui rentrent du dji­had soient to­ta­le­ment neu­tra­li­sés dans des quar­tiers spé­ci­fiques des pri­sons, qu’on donne aux po­li­ciers les moyens de prendre des me­sures ad­mi­nis­tra­tives en lieu et place de l’au­to­ri­té ju­di­ciaire, que soit aus­si ins­tau­ré un sys­tème de co­dé­ci­sion entre les pré­fets et les pa­trons des col­lec­ti­vi­tés…

Votre ferme hos­ti­li­té à l’ou­ver­ture de la mos­quée En-Nour, à l’ouest de Nice (), a-t-elle pu être un dé­clen­cheur de ce drame ? Ce n’est pas ma fer­me­té, c’est la fai­blesse du gou­ver­ne­ment qui peut nous in­ter­pel­ler. Je ne pense pas que ce­la ait un lien de cause à ef­fet, mais avoir en­tre­te­nu un dé­bat à ce su­jet a été mal­sain. Un com­mis­saire-en­quê­teur avait ren­du un avis fa­vo­rable pour l’amé­na­ge­ment d’une crèche et le pré­fet, comme le gou­ver­ne­ment, a sou­te­nu qu’il était sou­hai­table d’ou­vrir ce lieu, pro­prié­té du mi­nistre des Cultes d’Ara­bie Saou­dite, un pays où l’on pra­tique la cha­ria, le wah­ha­bisme et le sa­la­fisme. Tout ce­la par­ti­cipe d’un très mau­vais cli­mat, même si je ne fais au­cun lien que ce soit. On sait que notre po­li­tique de fer­me­té mé­ri­te­rait qu’on nous pro­tège deux fois mieux qu’ailleurs, or nous le sommes deux fois moins qu’ailleurs. Je me­sure à quel point l’État est dé­sin­volte avec nous.

Ch­ris­tian Es­tro­si : « J’ai le sen­ti­ment que l’État a bais­sé les bras. »

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