Eric Ciot­ti : « Il faut rompre avec une forme de naï­ve­té »

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Attentat à Nice - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR TH. P.

Le pré­sident du Dé­par­te­ment et dé­pu­té (LR) Eric Ciot­ti es­time que le gou­ver­ne­ment a jus­qu’ici man­qué de consis­tance dans la lutte contre le ter­ro­risme.

Juste avant l’at­ten­tat, vous aviez dé­plo­ré l’an­nonce de sor­tie de l’état d’ur­gence à comp­ter du  juillet. Le drame ni­çois est la preuve qu’il n’est, de toute fa­çon, pas la pa­na­cée… La réa­li­té, c’est que l’état d’ur­gence n’est plus vrai­ment ap­pli­qué de­puis plu­sieurs mois. Une de ses me­sures les plus ef­fi­caces, les per­qui­si­tions ad­mi­nis­tra­tives, a été sup­pri­mée. Il n’y avait qua­si­ment plus d’as­si­gna­tions à ré­si­dence au plan na­tio­nal. Nous avions d’ores et dé­jà bas­cu­lé dans un état d’ur­gence qui était à l’ar­rêt. Moi, je ré­clame que l’as­si­gna­tion à ré­si­dence, les per­qui­si­tions ad­mi­nis­tra­tives et les in­ter­dic­tions de ma­ni­fes­ta­tion soient ins­tal­lées du­ra­ble­ment dans notre pays. La me­nace, hé­las, n’est pas une ex­cep­tion et on sait qu’elle va être du­rable. Bien sûr, là où vous avez rai­son, c’est qu’en ma­tière de ter­ro­risme, le risque zé­ro n’exis­te­ra ja­mais. Cer­tains pays qui, comme Is­raël, sont beau­coup plus per­for­mants que nous, su­bissent eux aus­si des at­ten­tats. Mais il faut prendre en compte que nous avons chan­gé de monde. On nous dit en per­ma­nence que nous sommes en guerre, mais nous n’uti­li­sons pas les armes de la guerre pour li­vrer la ba­taille. Il faut rompre avec une forme de naï­ve­té.

Que pro­po­sez-vous? Je ré­clame de­puis quatre ans des me­sures comme la mise en place de centres de ré­ten­tion fer­més pour les in­di­vi­dus qui pré­sentent une me­nace, qu’on ne laisse pas sor­tir les per­sonnes qui se sont ra­di­ca­li­sées en pri­son, qu’on re­cons­ti­tue le contrôle aux fron­tières qui s’est re­lâ­ché. Il faut rompre avec le trip­tyque émo­tion, com­mu­ni­ca­tion et ba­na­li­sa­tion. Nous ne consa­crons au­jourd’hui que , % de notre Pro­duit in­té­rieur brut aux quatre mis­sions es­sen­tielles de l’État : la dé­fense na­tio­nale, la sé­cu­ri­té in­té­rieure, la jus­tice et la di­plo­ma­tie. On a l’im­pres­sion qu’on se contente de mettre une rus­tine après chaque évé­ne­ment, le gou­ver­ne­ment a l’air dé­pour­vu de toute stra­té­gie. Il ré­agit après les évé­ne­ments mais ne les an­ti­cipe ja­mais. Nous n’avons pas pris la me­sure de la gra­vi­té du phé­no­mène. Il fau­drait presque dou­bler les moyens que l’on ac­corde aux mis­sions ré­ga­liennes et mieux uti­li­ser les moyens ju­ri­diques dont nous dis­po­sons. On me dit que je veux créer des Guantá­na­mo. Moi, ce que je veux, c’est juste pro­té­ger les Fran­çais.

Mais comment se pro­té­ger d’in­di­vi­dus iso­lés qui sont dans une lo­gique ka­mi­kaze, contre les­quels toutes les me­sures pré­ven­tives semblent in­opé­rantes et qui ne sont même pas for­cé­ment em­bri­ga­dés par Daesh? Na­tu­rel­le­ment, en ma­tière de ter­ro­risme, je le re­dis, le risque zé­ro n’exis­te­ra ja­mais. Mais notre de­voir, notre res­pon­sa­bi­li­té est de le li­mi­ter au maxi­mum. Quoi que dise l’en­quête, le drame ni­çois reste lié à la me­nace ter­ro­riste et à la ma­ni­pu­la­tion par Daesh d’es­prits qui peuvent être psy­cho­lo­gi­que­ment fra­giles. C’est aus­si l’un des élé­ments de la guerre me­née contre nous que d’uti­li­ser des per­sonnes qui peuvent de­ve­nir des bombes hu­maines. Notre de­voir est de les iden­ti­fier.

Vous ve­nez de pas­ser quelques heures avec Fran­çois Hol­lande. La gauche et la droite vont-elles réus­sir à ne pas s’étri­per et abou­tir à un mi­ni­mum de consen­sus ? J’ai tou­jours sou­hai­té qu’on soit uni contre le ter­ro­risme. Mais l’uni­té na­tio­nale ne si­gni­fie pas la naï­ve­té na­tio­nale et en­core moins l’in­ef­fi­ca­ci­té na­tio­nale. Les mots ne suf­fisent pas pour lut­ter contre le ter­ro­risme, il faut une stra­té­gie et il faut des actes, no­tam­ment à l’in­ter­na­tio­nal, là où la France s’est trom­pée d’ad­ver­saire en at­ta­quant la Rus­sie qui a don­né les coups à Daesh. On a aus­si com­mis des er­reurs sur les po­li­tiques mi­gra­toires eu­ro­péennes. Je ne veux donc pas que l’uni­té na­tio­nale consti­tue le pa­ravent de l’in­ac­tion ou de po­li­tiques qui ont échoué.

De­puis dix-huit mois, on a l’im­pres­sion de tour­ner en rond et même d’être de plus en plus fra­gi­li­sés, entre ha­bi­tude et fa­ta­li­té… Peut-on es­pé­rer ga­gner la guerre contre le ter­ro­risme à brève échéance? J’ai tou­jours en mé­moire la phrase d’un de nos prin­ci­paux di­ri­geants du ren­sei­gne­ment qui, lors de la Com­mis­sion d’en­quête que j’ai pré­si­dée, avait an­non­cé pour notre pays « un long che­min tra­gique ». Nous y sommes. Nous de­vons sa­voir que ce­la se­ra du­rable et qu’il fau­dra être en­core plus dé­ter­mi­nés pour en­rayer cette me­nace.

Le ren­sei­gne­ment peut-il être en­core ren­for­cé ? La loi sur le ren­sei­gne­ment a ap­por­té des ou­tils in­té­res­sants, mais il faut que nous ayons au­jourd’hui une ca­pa­ci­té hu­maine beau­coup plus im­por­tante et que nous évi­tions la com­pé­ti­tion, voire la concur­rence, entre cer­tains ser­vices. Je prône pour ma part un re­grou­pe­ment des ser­vices de ren­sei­gne­ment.

(Pho­to R. R.)

Eric Ciot­ti: « On se contente de rus­tines. »

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