Une mi­nute de si­lence de pleurs et de co­lère

42000 per­sonnes se sont réunies, hier mi­di, sur la pro­me­nade des An­glais. Une cé­ré­mo­nie hom­mage aux 84 vic­times du 14-Juillet trou­blée par des cris et des sif­flets ve­nus de la foule

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Attentat à Nice - GUILLAUME BERTOLINO gui­ber­to­li­no@ni­ce­ma­tin.fr et SO­PHIE CASALS sca­sals@ni­ce­ma­tin.fr

Un mo­ment d’uni­té. De com­mu­nion dans la dou­leur. De tout ce peuple ni­çois, mais pas seule­ment, ras­sem­blé comme un seul homme face à la bar­ba­rie aveugle. On at­ten­dait beau­coup de cette mi­nute de si­lence. Mais ce de­vait être sans doute celle de trop. Après celles de Pa­ris en jan­vier et no­vembre 2015. Après celle de Bruxelles, c’est de­puis Nice que le temps s’est en­core fi­gé, hier, l’es­pace d’un court ins­tant un peu par­tout dans le monde. Sauf qu’à Nice, la mi­nute de si­lence s’est ra­pi­de­ment chan­gée en une salve d’ap­plau­dis­se­ments avant que la co­lère n’éclate. Pre­mier in­dice. Dès 11h30, l’ho­raire du ren­dez-vous don­né de­vant les grilles de l’hô­tel de ville où doit se réunir le cor­tège des élus et des in­vi­tés, on sen­tait que cette ma­ti­née al­lait se pas­ser sous haute ten­sion. Dès qu’il est des­cen­du de sa voi­ture, Ma­nuel Valls avait le vi­sage fer­mé. Un ra­pide bon­jour au dé­pu­té Eric Ciot­ti. Puis il a re­joint Ch­ris­tian Es­tro­si et Phi­lippe Pra­dal, le pre­mier ad­joint et le maire de Nice, pour un ra­pide échange d’ama­bi­li­tés sur fond de bi­lan.

Cha­leur étouf­fante am­biance gla­ciale

Dans un pe­tit re­coin à l’abri des oreilles in­dis­crètes, le Pre­mier mi­nistre livre quelques élé­ments. A Jane D. Hart­ley, l’am­bas­sa­drice des États-Unis ve­nue tout spé­cia­le­ment de Pa­ris pour par­ti­ci­per à l’hom­mage alors que des res­sor­tis­sants amé­ri­cains fi­gurent par­mi les vic­times et les per­sonnes tou­jours re­cher­chées: «Nous avons re­cen­sé 26 étran­gers par­mi les vic­times, 29 na­tio­na­li­tés sont concer­nées. »

Bi­lan énon­cé sous le contrôle de Ma­ri­sol Tou­raine, la mi­nistre des Af­faires so­ciales et de la San­té. Pour le reste, pas grand-chose. Dans la cha­leur étouf­fante de cette fin de ma­ti­née, l’am­biance est gla­ciale. On s’in­ter­roge po­li­ment sur l’ar­ri­vée im­mi­nente du sou­ve­rain mo­né­gasque, le prince Al­bert II. Même Hu­go Llo­ris et son épouse Ma­rine, qui ont mis entre pa­ren­thèses leurs va­cances pour par­ta­ger l’émo­tion des Ni­çois, ont bien du mal à se sen­tir à l’aise. Quelques mi­nutes plus tard, c’est sous haute pro­tec­tion, que le cor­tège prend la di­rec­tion de la pro­me­nade des An­glais où plus de 40 000 per­sonnes se sont amas­sées de­puis le mi­lieu de la ma­ti­née. Pe­tit cro­chet par les jar­dins Al­bert-Ier afin de sa­luer les nom­breux pom­piers et se­cou­ristes om­ni­pré­sents sur le ter­rain de­puis les pre­mières mi­nutes qui ont sui­vi la tue­rie. Ins­tant d’at­tente dans l’en­ceinte du théâtre de Ver­dure qui ne ré­son­ne­ra vrai­sem­bla­ble­ment plus de tout l’été. Face au monument du Cen­te­naire, dra­pé de noir, les pre­miers élus, lo­caux et ré­gio­naux se mettent en place. Dos au pu­blic.

En­trée sous les huées

À 11 h 54, Ma­nuel Valls, Ma­ri­sol Tou­raine, Ju­liette Méa­del, la se­cré­taire d’Etat char­gée de l’Aide aux vic­times, Ch­ris­tian Es­tro­si, Eric Ciot­ti, le prince Al­bert II de Mo­na­co, le pré­fet Adolphe Col­rat, Ma­rion Ma­ré­chal-Le Pen et tout un par­terre d’élus font leur ap­pa­ri­tion… Sous une bron­ca aus­si vio­lente qu’in­at­ten­due. On en­tend des « dé­mis­sions » mon­ter de la foule en co­lère. En peine. Une dé­fiance dont on ne sait à qui elle s’adresse vrai­ment. A Ma­nuel Valls qui re­pré­sente le gou­ver­ne­ment mis en cause dans les mi­nutes qui ont sui­vi l’at­ten­tat ? A Ch­ris­tian Es­tro­si, lui-même, à qui cer­tains ont re­pro­ché d’avoir main­te­nu le feu d’ar­ti­fice? A la classe po­li­tique en gé­né­ral? Elle qui n’a pas tou­jours su faire preuve de re­te­nue, al­lant jus­qu’à for­cer la polémique, alors que le sang n’avait pas en­core sé­ché sur les trot­toirs ni­çois. Puis le calme. En­fin. Le si­lence. Que seuls les dé­clen­cheurs des ap­pa­reils pho­to osent trou­bler. Dans leurs pe­tits sou­liers, quelques joueurs de l’OGC Nice, viennent se mê­ler aux rangs : Ma­thieu Bod­mer, Alexis Bo­set­ti, Vincent Ko­ziel­lo, Ré­mi Wal­ter… Tout de noir vê­tu. Les vi­sages fer­més. Au bord des larmes. Mi­di. Le ca­non dé­chire le si­lence. Brise les mur­mures. La mi­nute de si­lence vient de com­men­cer of­fi­ciel­le­ment. De Nice à Lille… Ailleurs dans le monde. Une mi­nute qui n’en se­ra pas tout à fait une. Très vite des ap­plau­dis­se­ments re­ten­tissent. Une onde so­nore qui dé­ferle le long de la Prom’ meur­trie. Sui­vie de la Mar­seillaise chan­tée à l’unis­son. Lan­cée ti­mi­de­ment avant un re­frain en­ton­né avec puis­sance. Un choeur de mil­liers de per­sonnes émues aux larmes. «Aux armes! »

« Comment a-t-on pu en ar­ri­ver là ? »

Dans le pu­blic, on bran­dit les dra­peaux. Fran­çais, ni­çois. «Nis­sa e

bas­ta » peut-on lire sur une écharpe. Nou­veaux ap­plau­dis­se­ments. Alors que Nis­sa la bel­la , en toute lo­gique, prend le re­lais. Poi­gnante. Le cor­tège of­fi­ciel se re­met en mou­ve­ment. Di­rec­tion le kiosque à mu­sique. Celle qui ne ré­son­ne­ra plus cet été. Là où le Nice Jazz Fes­ti­val qui a été an­nu­lé avait dé­voi­lé son in­croyable pro­gram­ma­tion. C’est là qu’est pré­vu le dé­pôt de gerbes. Là où les mes­sages s’ac­cu­mulent de­puis ce len­de­main de mal­heur. Mais alors que l’hymne ni­çois n’est pas en­core ache­vé, des cris de «dé­mis­sion, dé­mis­sion» brisent en­core les choeurs. Des « cas­sez-vous ! » meur­trissent les proches des vic­times ve­nus cher­cher dans ce re­cueille­ment col­lec­tif un peu d’apai­se­ment. Quelques voix, heu­reu­se­ment, s’élèvent: «Et le res­pect pour les fa­milles! C’est une honte». «C’est pas le jour. » La belle uni­té en prend un coup. En­core. Heu­reu­se­ment, le pas­sage dans le sillon des po­li­tiques des forces de po­lice et de se­cours par­vient à ar­ra­cher de nou­veaux ap­plau­dis­se­ments. Et un sem­blant de com­mu­nion. Un homme, pan­carte bran­die à bout de bras, fend la foule en si­lence. Pour ten­ter de ra­me­ner à la rai­son les es­prits chauf­fés à blanc: «We are the world, we are love.»

La cha­leur est in­sou­te­nable. Une dame fait un ma­laise. Cons­ter­née, la foule quitte len­te­ment la Prom’. Alors qu’un der­nier ob­ser­va­teur de cette mi­nute de si­lence per­tur­bée fait re­mar­quer: «L’hu­ma­ni­té a commencé quand elle a en­ter­ré ses morts. Comment a-t-on pu en ar­ri­ver là?»

Quelques ins­tants avant de fendre la foule sous les huées (pho­to ci-des­sus), fin de ma­ti­née dé­jà ten­due en mai­rie de Nice pour Ma­nuel Valls mal­gré la pré­sence du gar­dien des Bleus, Hu­go Llo­ris (ci-des­sous).

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