« L’at­tente est une vé­ri­table tor­ture »

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Attentat à Nice - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR AN­TOINE LOUCHEZ

Trois morts. Dont un en­core consi­dé­ré comme dis­pa­ru... An­drey Eli­seev, rec­teur de la ca­thé­drale or­tho­doxe russe de Nice, la ca­thé­drale Saint-Ni­co­las, est dans la si­tua­tion des proches et des fa­milles en­core dans l’at­tente de pou­voir faire leur deuil. Si dé­sor­mais, il a la cer­ti­tude que ses trois amis sont morts, l’un d’entre-eux, Igor, lec­teur de la ca­thé­drale, n’a tou­jours pas été re­con­nu comme tel. De la perte de ses amis à leur iden­ti­fi­ca­tion, il ra­conte un im­bro­glio dif­fi­cile à sur­mon­ter. « J’ai pleu­ré et pleu­ré. Quand tu connais les per­sonnes, que tu les as vues 20 mi­nutes plus tôt, tu te dis que ce n’est pas pos­sible... » Il ra­conte comment en ce dé­but de soi­rée, il est pas­sé, comme tous les Ni­çois, du rire aux larmes : « J’avais dé­po­sé mes amis Igor, Na­tha­lia et Ro­man pour la fin du feu d’ar­ti­fice, le temps de trou­ver une place où me ga­rer. En re­des­cen­dant Gam­bet­ta à pied, c’était étrange : des gens riaient en­core sur la ter­rasse des ca­fés, mais la foule com­men­çait à cou­rir, à crier, à tom­ber. J’ai cru à un simple mou­ve­ment de pa­nique, mais il y avait ces bruits, comme des coups de feu. Et le té­lé­phone de mes amis ne mar­chait tou­jours pas… » Ce n’est qu’en re­joi­gnant la Prom’ qu’il com­prend l’am­pleur de l’hor­reur: « Il y avait très peu de monde. Des corps, sur­tout. En­tou­rés de leurs proches. Une en­fant criait en russe “Re­viens Ma­man!”. Il faut cher­cher par­mi les ca­davres... » Là il tombe sur ce qu’il re­dou­tait: « Je trouve Na­tha­lia. Dix mètres plus loin, Igor. Le ca­mion lui avait rou­lé des­sus. Je n’avais ja­mais vu un tel mas­sacre, je n’ai pas réus­si à sou­te­nir le re­gard. J’étais cho­qué, en larmes... »

L’es­poir... jus­qu’à hier

Après s’être éloi­gné, il trouve la force de se re­prendre, pour re­cher­cher son troi­sième ami. « Où était Ro­man? Em­me­né par une am­bu­lance? Je suis al­lé voir les policiers, pour ai­der à iden­ti­fier les corps. J’ai vou­lu don­ner mes co­or­don­nées, mais per­sonne n’en a vou­lu. La zone a été éva­cuée, sans que je sache ce qu’était de­ve­nu Ro­man. Je suis alors al­lé au centre d’ur­gence au bout de la Prom’, où on m’a pro­po­sé une aide psy­cho­lo­gique. Je suis prêtre, je fré­quente la mort. Je n’avais pas be­soin de ba­var­der, mais bien d’une aide pra­tique! » Il a alors l’idée de pro­po­ser de se ser­vir des pho­tos de son smart­phone, afin d’iden­ti­fier ses amis: « Ils ont tou­jours re­fu­sé, pré­fé­rant le test ADN. Je ne com­prends, pas, ce­la pour­rait être tel­le­ment plus ra­pide! » Deux jours après les at­ten­tats, il re­gret­tait alors: « Si nous sa­vons que Na­tha­lia et Igor sont dé­cé­dés, c’est uni­que­ment parce que je les ai vus... » Mais pour Ro­man, il n’y avait tou­jours rien d’of­fi­ciel. Et l’es­poir était en­core per­mis. Jus­qu’à hier, où il a ap­pris la ter­rible nou­velle. Pour­tant, mal­gré l’évi­dence, l’once d’es­poir, il se dou­tait bien qu’il était mort. Il a dé­sor­mais la cer­ti­tude que ses trois amis sont dé­cé­dés. En re­vanche, les au­to­ri­tés n’avaient, hier, tou­jours pas pu of­fi­cia­li­ser la mort d’Igor. Une si­tua­tion dif­fi­cile à vivre, mais qui est loin d’être un cas iso­lé.

Brosse à dents et test ADN

Trois jours après les événement, il n’y avait tou­jours au­cune avan­cée of­fi­cielle : « La mai­son des vic­times nous a de­man­dé d’ame­ner une brosse à dents pour les tests ADN. Où sont les corps? Pour­ra-t-on voir les dé­funts ? Comment les ra­pa­trier? » Des ques­tions long­temps res­tées sans ré­ponse. « La po­lice, le CUM et les consu­lats n’ont ces­sé de nous ren­voyer les uns vers les autres. Les nu­mé­ros de té­lé­phones mis en place sont sur­char­gés. Et tou­jours pas de liste! De nom­breux proches me contactent, et même les consuls! Alors les fa­milles at­tendent, c’est une vé­ri­table tor­ture... »

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