Bo­ris Cy­rul­nik dé­crypte la fi­gure du hé­ros face à l’at­ten­tat

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Attentat À Nice - PROPOS RECUEILLIS PAR ANOUK PASSELAC

Dans son der­nier livre, Ivres pa­ra­dis, bon­heurs hé­roïques, le neu­ro­psy­chiatre va­rois Bo­ris Cy­rul­nik, ana­lyse la fi­gure du hé­ros. Un per­son­nage tou­jours d’ac­tua­li­té dans notre so­cié­té. Et un évé­ne­ment ex­cep­tion­nel et dra­ma­tique, tel que l’at­ten­tat ter­ro­riste du 14-juillet offre même un cadre hors norme à cette hé­roï­sa­tion des temps mo­dernes.

Qui sont les hé­ros ? Quand on est en­fant, on a be­soin d’une fi­gure pa­ter­nelle pour nous sé­cu­ri­ser (le père, la mère, un grand frère…). Quand on est grand et qu’on a en­core be­soin de hé­ros, ce­la veut dire soit que l’on est en dif­fi­cul­té et qu’on a be­soin, comme les en­fants, de quel­qu’un qui nous sé­cu­rise; soit que notre groupe so­cial est en dif­fi­cul­té et dans ce cas on cherche un hé­ros pour sauver le groupe. Le sta­tut de hé­ros dépent des ré­cits que l’on fait de leurs actes ”

Vous avez des exemples hé­ros qui sont là pour sauver le groupe? Jeanne d’Arc est un hé­ros pour cer­taines per­sonnes de notre so­cié­té parce qu’elle re­pré­sente quel­qu’un qui chasse les étran­gers du pays. Si on a be­soin de Jeanne d’Arc c’est qu’on pense que notre cul­ture est en dan­ger, et qu’elle peut la sauver. Pour les dji­ha­distes, le hé­ros, c’est l’as­sas­sin, ce­lui qui com­met un at­ten­tat ter­ro­riste pour sauver la face du peuple mu­sul­man qui se sent hu­mi­lié. Mais les ter­ro­ristes sont des faux hé­ros qui at­tisent la haine et la vio­lence, et qui sont to­ta­li­taires.

Pour­quoi ? Le dji­ha­diste est un hé­ros qui sauve les mu­sul­mans. Sauf que, fort heu­reu­se­ment, les mu­sul­mans ne sont pas tous d’ac­cord avec ces hé­ros. La plu­part des mu­sul­mans vou­draient des hé­ros plus ou­verts, pour vivre en paix avec des gens d’une autre re­li­gion ou d’un autre pays ; ils ne veulent pas d’as­sas­sins. Or, pour les mu­sul­mans sou­mis à Daesh, il n’y a qu’une fi­gure de hé­ros. Le ter­ro­risme est le moyen uti­li­sé par les mu­sul­mans to­ta­li­taires pour im­po­ser leur loi, leur po­li­tique.

À Nice, plu­sieurs per­sonnes ont ten­té d’im­mo­bi­li­ser le ter­ro­riste, d’autres ont ai­dé les bles­sés ou sau­vé des vies. Son­tils des hé­ros ? Ce qu’ont fait ces per­sonnes est en ef­fet un acte qu’on peut hé­roï­ser, si on en parle. Les phi­lo­sophes, les jour­na­listes, les ci­néastes peuvent faire de ces per­sonnes des hé­ros en ra­con­tant ce qu’ils ont fait. Mais s’ils n’en parlent pas, ils vont tom­ber dans l’ou­bli. Le sta­tut de hé­ros dé­pend des ré­cits qu’on va faire de leurs actes. À Nice, il y a sû­re­ment des per­sonnes qui ont eu un cou­rage ex­tra­or­di­naire, qui ont sau­vé des vies, mais si per­sonne ne le sait, per­sonne ne va les hé­roï­ser.

Qui se­ront nos hé­ros dans un fu­tur proche ? Si on fait la guerre, le hé­ros va re­de­ve­nir une fi­gure mi­li­taire. Si le gou­ver­ne­ment dur­cit sa ré­ponse face au ter­ro­risme, les pro­chains hé­ros se­ront des gen­darmes, des po­li­ciers, des mi­li­taires. D’ailleurs on l’a dé­jà vu lors des pré­cé­dents at­ten­tats, les forces de l’ordre étaient ac­cla­mées par la foule.

(Pho­to Flo­rian Es­cof­fier)

Bo­ris Cy­rul­nik : « Les ter­ro­ristes sont des faux hé­ros qui at­tisent la haine et la vio­lence, et qui sont to­ta­li­taires.»

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