La­ti­fa Ibn Zia­ten « Quel jeune a envie de mou­rir à  ans ? »

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - L’info Du Jour - A ST-ETIENNE-DU-ROU­VRAY, VÉ­RO­NIQUE BAUD GUILLAUME BERTOLINO

À Saint-Etienne-du-Rou­vray, per­sonne n’au­rait pu ima­gi­ner, un jour, que les mau­vaises haines rat­tra­pe­raient cette ban­lieue rouge de l’ag­glo­mé­ra­tion rouen­naise. Sur­tout pas elle. À un ki­lo­mètre du drame ha­bite en ef­fet La t if aIbnZiat en, la mè­red’ Im ad, le pre­mier des mi­li­taires tués par M oh amed Mer ah en 2012. Très en­ga­gée, elle mi­lite de­puis tou­jours «pour qu’il n’y ait plus de Mo­ha­med Me­rah», et sur­tout pas à Rouen. Cette Nor­man de d’ adop­tion de­puis 40 ans, sillonne la France où elle dif­fuse son mes­sage de paix et d’union face à la bar­ba­rie d’une mi­no­ri­té. De­puis, cette «mère cou­rage» n’a eu de cesse de le rap­pe­ler: «On doit s’ai­mer, vivre en­semble, se res­pec­ter. Seule notre foi dif­fère mais on est tous pa­reils!»

Saint-Etienne-du-Rou­vray, contre toute at­tente, fi­gure dé­sor­mais sur la carte de France du ter­ro­risme… Nous ne sommes plus en sé­cu­ri­té nulle part. C’est pour­tant une ville tran­quille. Il n’y a ja­mais eu de pro­blème… C’est ce qui rend ce drame en­core plus in­quié­tant. Je suis très triste et tou­chée par ce qui vient de se pas­ser. Ce prêtre… (la voix nouée par l’émo­tion). Ce n’est pas nor­mal, je condamne! Je sais ce que les gens tra­versent au­jourd’hui. Moi, ma souf­france m’ac­com­pagne tous les jours de­puis le meurtre de mon fils.

Qui est res­pon­sable se­lon vous? On est tous res­pon­sables de cette jeu­nesse. Il ne faut pas res­ter les bras croi­sés. Il faut cher­cher, com­prendre pour trou­ver des so­lu­tions. Mais on ne va pas lais­ser les drames se mul­ti­plier et re­gar­der les gens mou­rir. Je l’avais dit en : faites at­ten­tion, il y a des Me­rah par­tout! Il faut al­ler vers les jeunes, pour les com­prendre et les ai­der.

Vous connais­sez bien le quar­tier de Châ­teau-Blanc, d’où était ori­gi­naire Adel Ker­miche, l’un des deux ter­ro­ristes abat­tus par la po­lice? Très bien. C’est un quar­tier très calme. Pas un ghet­to. Ici, tout le monde vit avec tout le monde. J’étais in­ter­ve­nue ici dans un éta­blis­se­ment sco­laire plu­sieurs fois. J’ai vu ces jeunes pour les­quels les fa­milles de­man­daient de l’aide. Car les pa­rents ne sa­vaient plus quelle conduite adop­ter face à un mo­ment d’éga­re­ment. On es­saye de tra­vailler avec eux pour qu’ils (les jeunes, Ndlr) ne tombent pas dans ce ter­reau. Mais beau­coup trop de jeunes sont li­vrés à eux mêmes. Sont ten­tés de vo­ler, sont en rup­ture fa­mi­liale et manquent d’édu­ca­tion. Les bases sont la fa­mille, le père, la mère, la mai­son.

Après coup on s’aper­çoit que beau­coup de per­sonnes avaient consta­té la dé­rive is­la­miste du tueur. Mais per­sonne n’a rien dit ou fait. Com­ment vous l’ex­pli­quez? C’est ter­rible. Je n’ar­rête pas de dire que chaque ci­toyen, té­moin d’un chan­ge­ment d’at­ti­tude ou de ra­di­ca­li­sa­tion, doit le si­gna­ler. On ne peut pas fer­mer les yeux. Même si on n’est pas di­rec­te­ment concer­né. L’État ne peut pas être par­tout. La po­lice c’est pa­reil, elle ne peut pas tout faire. On doit tous se sen­tir concer­né, c’est im­por­tant.

La crainte, en­core une fois, ce sont les amal­games. La mon­tée du ra­cisme… On va le vivre c’est sûr. Or, il ne faut pas tom­ber dans le pan­neau. Conti­nuer à vivre en­semble et à se res­pec­ter. Une mi­no­ri­té fait du mal en Eu­rope et par­tout dans le monde arabe. Et c’est à cha­cun de nous de la com­battre dans un tra­vail de four­mi. Ap­par­te­ment par ap­par­te­ment. On doit sa­voir quelles sont les dif­fi­cul­tés des gens. Ne plus fer­mer les yeux.

Le pro­fil des tueurs, si jeunes, c’est très in­quié­tant. C’est pire que des ter­ro­ristes. Ils ont tou­ché à l’hu­ma­ni­té. Un prêtre de cet âge. Com­ment tou­cher à quel­qu’un de  ans! C’est l’hor­reur to­tale. Per­sonne de nor­mal, à  ans, ne peut faire une chose pa­reille. Il au­rait dû, au contraire, le voir comme un père ou un grand-père.

Qu’est-ce qu’il manque au­jourd’hui à notre so­cié­té pour que ce­la ne se pro­duise plus? Quand un en­fant quitte l’école. Ou qu’il est mal orien­té et fi­ni dans la rue. Il faut sur­tout s’in­té­res­ser à lui. Il faut tendre la main aus­si­tôt: trou­ver des so­lu­tions, des for­ma­tions, des stages. On peut avoir un ave­nir même si on quitte l’école. Un jeune ne naît pas ter­ro­riste. Il sou­haite réus­sir, être ai­mé, trou­ver sa place dans la so­cié­té, son iden­ti­té. Li­vré à lui-même, il n’a au­cune chance. C’est fa­cile de ré­cu­pé­rer un jeune et de lui tour­ner la tête. Au risque de de­ve­nir une bombe à re­tar­de­ment.

Dans vos voyages en France, vous en avez vu beau­coup de ces bombes? Bien sûr! Il y en a beau­coup mal­heu­reu­se­ment. Je vous le dis, il y a beau­coup de Me­rah. Je l’avais dit, si on ne fait rien ça ar­ri­ve­ra. C’est ar­ri­vé et ce­la ar­ri­ve­ra en­core. Mais je ne baisse pas les bras. Même si je suis seule, je me dé­place dans les mai­sons d’ar­rêt, dans les écoles, dans les centres d’ac­cueil. Il faut ai­der les fa­milles et en­ca­drer les jeunes qui se perdent. Quel jeune a envie de mou­rir à  ans? On a tous peur de la mort.

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