« Dans le jour­na­lisme, le Dieu c’est Google »

Avec son livre « Les jour­na­listes se slashent pour mou­rir », Lau­ren Mal­ka, 33 ans, dé­cor­tique les trans­for­ma­tions du jour­na­lisme à l’heure d’In­ter­net. Un es­sai ra­fraî­chis­sant et… op­ti­miste !

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - L’Interview - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR JÉ­RÉ­MY COLLADO

L’at­ten­tat de Nice a mis en lu­mière cer­taines dé­rives du jour­na­lisme, qui n’hé­site pas à ver­ser dans le spec­ta­cu­laire, pris dans une course sans fin à l’au­dience. Le soir du 14 juillet, on au­ra ain­si vu l’in­ter­view sur France 2 d’un ma­ri as­sis à cô­té de sa femme, dé­cé­dée sur la pro­me­nade des An­glais, avant que la chaîne ne s’ex­cuse. Preuve que ce mé­tier sait, par­fois, se re­mettre en ques­tion. C’est à ces ques­tion­ne­ments dé­on­to­lo­giques et à cette ré­vo­lu­tion de l’in­for­ma­tion, no­tam­ment sous la pres­sion du web, que Lau­ren Mal­ka, jour­na­liste pour l’émis­sion cultu­relle « Au fil de la nuit » sur TF1, s’in­té­resse. En dé­voi­lant no­tam­ment les cou­lisses de la fa­brique de l’in­for­ma­tion, for­ma­tée par les règles de Fa­ce­book et Google, dans un mé­tier tou­jours plus pré­caire. Soyons clairs ! Les pro­pos de Lau­ren Mal­ka ne sont pas pa­roles d’Évan­gile. Le constat qu’elle dresse est par­fois juste, par­fois éloi­gné de la réa­li­té vé­cue par de nom­breux jour­naux de pro­vince comme le nôtre. Mais nous ne rem­pli­rions pas notre rôle, si nous ne lais­sions pas la place au dé­bat...

Pour­quoi avoir choi­si la forme d’un dia­logue entre deux jour­na­listes, l’un jeune et un peu « geek », et l’autre plus « à l’an­cienne » ? C’est une forme qui s’est im­po­sée d’elle-même car je n’avais pas qu’un seul point de vue sur le su­jet. Je ne vou­lais pas faire un es­sai à thèse et je ne vou­lais sur­tout pas ap­por­ter de ré­ponse unique.

Vous dites en plai­san­tant que les jeunes jour­na­listes sont re­con­nais­sables à leur mai­greur… Qu’est-ce que ça ré­vèle ? J’ai un peu es­sayé d’in­car­ner ce pro­fil du « geek » qui fait fi­gure de nou­velle my­tho­lo­gie du jour­na­lisme web d’au­jourd’hui. C’était drôle à ob­ser­ver, alors qu’on ima­gine plu­tôt le jour­na­liste à l’an­cienne avec une al­lure plus épaisse. Le jour­na­liste d’au­jourd’hui passe plus de temps de­vant son écran, c’est donc lo­gique qu’il soit comme ça.

Ce livre a été écrit avant l’at­ten­tat de Nice. Pour­tant, il ré­vèle dé­jà les dé­rives qu’on a pu ob­ser­ver dans le trai­te­ment à chaud de ces in­for­ma­tions. Ce qui s’est pas­sé sur France  en dit long sur le jour­na­lisme. Quelques jours avant, Del­phine Er­notte [pré­si­dente de France Té­lé­vi­sions, ndlr] an­non­çait qu’elle vou­lait créer une chaîne d’in­for­ma­tions en conti­nu fon­dée sur la rai­son et non sur l’émo­tion, ce qui fait évi­dem­ment ré­fé­rence aux autres chaînes d’in­fos type BFM ou I-té­lé aux­quelles cette chaîne ne veut pas res­sem­bler. C’était aus­si se dé­fi­nir à contre­cou­rant de la ten­dance du Web. Sauf qu’elle se rend bien compte que dans l’ur­gence d’une in­for­ma­tion aus­si im­por­tante, ces prin­cipes sont très dif­fi­ciles à ap­pli­quer. C’est le Web et ses dé­fauts qui sont imi­tés par la chaîne d’in­fos en conti­nu, parce qu’il faut être le plus ra­pide. Donc France Té­lé­vi­sions qui s’ex­cuse, ce n’est pas rien. Je conseille d’ailleurs une sé­rie dif­fu­sée sur la chaîne amé­ri­caine HBO et sur In­ter­net qui s’ap­pelle «News­room», et dans la­quelle on voit tous ces ques­tion­ne­ments dé­on­to­lo­giques à l’oeuvre… C’est in­croyable.

A contra­rio, on peut sa­luer d’autres com­por­te­ments… C’est vrai. J’ai ter­mi­né ce livre juste après le -No­vembre. J’ai ob­ser­vé à ce moment-là un vrai chan­ge­ment, avec une com­plé­men­ta­ri­té entre les blogs, les jour­na­listes « tra­di­tion­nels », qui re­coupent leurs sources, et les ré­seaux so­ciaux. C’était une col­la­bo­ra­tion im­mé­diate entre deux mondes qui com­mu­ni­quaient. Ce­la en di­sait

Ceux qui font la ré­vo­lu­tion sont rares ”

long sur la trans­for­ma­tion du jour­na­lisme…

C’est-à-dire? Dans Le Monde, les jour­na­listes ont fait tous les por­traits des vic­times, c’était très bien fait, très émou­vant. Si le jour­na­lisme fonc­tionne comme ça, il peut s’en sor­tir, en al­liant les qua­li­tés du jour­na­lisme clas­sique à la spon­ta­néi­té et la créa­ti­vi­té du Web.

Qu’est-ce qui me­nace le jour­na­lisme ? Vous par­lez no­tam­ment des règles im­po­sées par Google pour faire plus d’au­dience… Dans ce livre, je fais un constat et je parle d’une trans­for­ma­tion du jour­na­lisme sous l’im­pul­sion d’In­ter­net, mais j’es­saie de nuan­cer. Ce qui est vrai, c’est que lors­qu’on est dans une ré­dac­tion Web, on a des contraintes d’écri­ture. Si on ap­plique cer­taines règles aveu­glé­ment, ce­la en­cou­rage l’achar­ne­ment sur des su­jets et la perte de sens du jour­na­lisme.

Con­crè­te­ment, à quoi pen­sez-vous? Par exemple, parce qu’un ar­ticle a mar­ché, mon ré­dac­teur en chef me de­man­dait de ré­écrire d’autres ar­ticles sur le même thème, y com­pris si j’avais dé­jà fait le tour du su­jet. Ce qui n’a plus au­cun sens. Ce sys­tème est créé par Google, qui fait mé­ca­ni­que­ment re­mon­ter les ar­ticles en fonc­tion de l’his­to­rique des mots-clés qu’on uti­lise dans nos ar­ticles. Ce qui fait qu’on écrit par­fois sur des su­jets sur les­quels on n’a plus rien à dire… Au risque de dire n’im­porte quoi, car on monte en épingle des faux su­jets. Mais vous ex­pli­quez que les dé­fauts du jour­na­lisme ne datent pas d’hier… Oui mais les al­go­rithmes de Google en­cou­ragent les tares dont on ac­cuse cette pro­fes­sion de­puis des siècles! Ce­la ren­force cer­tains dé­fauts comme la ra­pi­di­té, le manque de nuances… Il y a aus­si une prime à la ra­pi­di­té sur le Web. Plus on écrit vite, plus on re­monte dans les mo­teurs de re­cherche. Au­jourd’hui, dans le jour­na­lisme, le Dieu, c’est Google !

C’est aus­si une ques­tion de res­pon­sa­bi­li­té des jour­na­listes, non? Ce sont les ré­dac­teurs qui dé­cident. J’ai as­sis­té au moment où les di­rec­teurs des ré­dac­tions n’avaient au­cun re­cul sur le Web et ap­pli­quaient par­fois bê­te­ment des re­cettes mar­ke­ting que leur don­naient des « consul­tants », ce qui a ac­cen­tué la course à

l’au­dience. On sait comment ça se passe dans ce mé­tier: il n’y a pas as­sez de bou­lot pour pou­voir re­mettre en cause les dé­ci­sions des chefs. Si tu ne te sou­mets pas aux règles, tu n’as plus de bou­lot. Donc ceux qui font la ré­vo­lu­tion sont rares.

Vous sem­blez pour­tant op­ti­miste sur l’ave­nir du jour­na­lisme. Il y a une prise de conscience, no­tam­ment de la part des jeunes jour­na­listes, pour re­trou­ver du sens à leur mé­tier. C’est un signe qui in­cite à l’op­ti­misme. Et aus­si des chan­ge­ments de la part de Google et des di­rec­teurs des ré­dac­tions, qui as­sou­plissent ces règles et es­saient de les ap­pli­quer de fa­çon plus rai­son­née en fa­veur de la dé­on­to­lo­gie jour­na­lis­tique. L’au­ra du jour­na­lisme existe tou­jours et la my­tho­lo­gie d’Al­bert Londres et de Jo­seph Kes­sel est en­core pré­sente car ce mé­tier fait tou­jours rê­ver.

« Les jour­na­listes se slashent pour mou­rir: la presse face au dé­fi nu­mé­rique », Ro­bert Laf­font,  eu­ros (for­mat nu­mé­rique, , eu­ros).

Il y a une prime à la ra­pi­di­té sur le Web”

(Pho­to Cy­ril Do­der­gny)

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