Lob­sang Thup­ten, le moine phi­lo­sophe qui sème la joie

«Au­jourd’hui, je suis très heu­reux». La pre­mière phrase ap­prise en fran­çais lui a fait usage. Après le Ti­bet et l’Inde, le vé­né­rable Gué­shé Lags par­tage sa vie d’éru­dit joyeux entre Metz et Tou­lon

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - L’humain - MI­REILLE MAR­TIN mmar­tin@ var-ma­tin.com

Il n’aime rien tant que vous re­gar­der droit dans les yeux et vous sou­rire du fond du coeur. Comme s’il vous connais­sait de­puis tou­jours. Ce qui est peu­têtre le cas… Le vé­né­rable Gué­shé Lob­sang Thup­ten est un pe­tit homme frêle et alerte qui court plus qu’il ne marche. Mais qui prend tou­jours le temps de sa­luer les pas­sants. Car dans sa robe de moine boud­dhiste ti­bé­tain, gre­nat et sa­fran, il ne passe pas in­aper­çu dans les rues de Tou­lon. « Les gens viennent spon­ta­né­ment vers lui, cu­rieux et ami­caux », ra­conte Mi­reille Au­tric qui l’ac­cueille à cha­cun de ses sé­jours va­rois. «Au­jourd’hui, je suis très heu­reux». C’est la pre­mière phrase, et elle lui au­ra fait usage, ap­prise en fran­çais, par le moine ar­ri­vant de son Ti­bet na­tal via l’Inde. Le Gué­shé Lags (son titre ho­no­ri­fique en ti­bé­tain), un éru­dit qui a consa­cré sa vie à Bouddha et « à la connais­sance», s’épa­nouit dans la sim­pli­ci­té et la proxi­mi­té de ses frères hu­mains. Frères ? Oui, mais pas seule­ment. «Hommes, femmes, en­fants, je re­garde tous les hu­mains comme une ma­man que l’on aime et res­pecte. Vous êtes ma ma­man, je suis votre ma­man », ri­gole le vé­né­rable Gué­shé. Les ré­ac­tions sus­ci­tées par sa pe­tite phrase l’amusent tou­jours. Au pas­sage, il glisse dans la conver­sa­tion une no­tion fon­da­men­tale du boud­dhisme : l’in­ter­dé­pen­dance de tous les êtres vi­vants. « Nous sommes tous liés les uns aux autres. Et nous vou­lons tous la même chose : ne pas souf­frir, être heu­reux. » Vu comme ce­la, ef­fec­ti­ve­ment…

L’exil avec le Da­laï La­ma

As­sis bien droit sur sa chaise, le vé­né­rable Gue­shé res­semble à un en­fant tout à la fois ma­li­cieux et sage, der­rière ses soixante-quinze ans. En­tré au mo­nas­tère de Ga­den, à l’âge de 9 ans, Lob­sang n’a plus ja­mais quit­té la voie de Bouddha. « Mes pa­rents m’y avaient conduit car j’étais très ma­lade. Le maître a re­com­man­dé que je de­vienne

moine. Moi, j’avais très en­vie ! » Chan­ger de vie, chan­ger de pays : il se­ra tou­jours par­tant. D’abord l’exil vers l’Inde en 1959 où, après l’in­sur­rec­tion ti­bé­taine contre l’en­va­his­seur chi­nois, le Gué­shé re­joint à l’âge de 18 ans le Da­laï La­ma. « Nous lais­sions d’un cô­té un pays per­du et mal­heu­reux. Mais de l’autre nous at­ten­dait le monde en­tier. » D’abord en Inde donc où le moine phi­lo­sophe étu­die à la toute nou­velle uni­ver­si­té ti­bé­taine. «Nous étions 300 moines au dé­but. Et très vite, 1 500… ». Et puis en­core le dé­part. En­core une fois, à la de­mande du Da­laï La­ma, cette fois pour Pa­ris en oc­tobre 1983. Lob­sang Thup­ten, âgé de 48 ans, a alors ac­quis, entre autres, au­près des plus grands maîtres ti­bé­tains, le titre en­vié de doc­teur en phi­lo­so­phie.

Tout le monde tran­quille

«À Pa­ris, tout était beau et les gens très gen­tils et ac­cueillants. Mais je ne com­pre­nais rien de rien ! » se sou­vient-il dans un éclat de rire. Sa pre­mière tâche se­ra d’ap­prendre le fran­çais, « une langue dont j’aime beau­coup le son », mais un tra­vail de ti­tan pour le Ti­bé­tain. « C’est sur­tout la pro­non­cia­tion qui pose pro­blème… » Puis ce se­ra Metz où l’as­so­cia­tion Thar Deu Ling avait be­soin de lui pour di­ri­ger le centre d’études boud­dhistes. C’est dé­sor­mais dans ce cadre que le vé­né­rable Gué­shé vient à Tou­lon ap­por­ter plu­sieurs fois par an son en­sei­gne­ment. Qui passe d’abord par la mé­di­ta­tion, mise à la por­tée de tous, certes, (à condi­tion d’être mo­ti­vé) mais por­teuse d’une tra­di­tion mil­lé­naire. « Pas be­soin d’être boud­dhiste ! Il s’agit d’abord de concen­tra­tion et de calme men­tal. Ce qui rend tout le monde beau­coup plus tran­quille, moins agres­sif.» Voi­là le mo­deste pre­mier pas pour en­trer dans un nou­veau monde où « la com­pas­sion, l’amour bien­veillant, la pa­tience, le sou­rire et la joie sont culti­vés face à l’ignorance, la peur et la vio­lence.» «Une vie n’y suf­fit pas, ni même 500. Peut-être mille ? » sou­rit le la­ma qui semble en sa­voir long sur le su­jet. Mais lui, quel temps concentre-til à la mé­di­ta­tion ? La ques­tion l’amuse, on de­vine la ré­ponse : son exis­tence en­tière ! Et tren­te­trois ans exac­te­ment après son ar­ri­vée en France, le vé­né­rable Gué­shé s’étonne en­core gen­ti­ment de notre ten­dance à vou­loir tou­jours plus : « Pour­tant ici, tous les be­soins des êtres hu­mains sont sa­tis­faits… » À mé­di­ter ? Pour connaître les pro­chaines dates de sa ve­nue à Tou­lon : 06.09.41.75.86

Vous êtes ma ma­man, je suis votre ma­man ” Une vie n’y suf­fit pas… Peut-être mille? ”

(Pho­to Frank Mul­ler)

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