Pa­trick Buis­son : « Sar­ko­zy a vou­lu ma mort so­ciale »

L’un des plus proches conseillers de l’an­cien pré­sident de la Ré­pu­blique, dans son livre La Cause du peuple, se dé­fend, re­vi­site l’his­toire de la droite et attaque son an­cien pou­lain

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - L’interview - PROPOS RE­CUEILLIS PAR JÉ­RÉ­MY COL­LA­DO

an ni de­puis l’ af­faire des en­re­gis­tre­ments clan­des­tins, Pa­trick Buis­son sort du si­lence. Et livre, au­jourd’hui, sa vé­ri­té pour sa pre­mière in­ter­view à la presse quo­ti­dien­ne­ré­gio­nale. À tra­vers le por­trait cruel de l’ an­cien chef del’ Et at, dé­crit comme cy­nique, vul­gaire et ne sa­chant pas in­car­ner la fonc­tion pré­si­den­tielle, c’est le ré­cit d’une dés illu­siond’ un homme trom­pé et qui au­ra péché par or­gueil que nous ex­pose ce po­li­to­logue at­ta­ché à l’iden­ti­té, dans un livre très po­li­tique (1) qu’ il a vou­lu comme un « té­moi­gnage pour l’his­toire ».

Votre ca­len­drier est cal­cu­lé, même si vous dites ne pas écrire pour vous ven­ger. Alors pour­quoi pu­blier ce livre ?

On écrit pour être lu. C’était le mo­ment ou ja­mais d’ap­por­ter ma contri­bu­tion au dé­bat puisque la droite est cen­sée, avec la pri­maire, confron­ter des pro­jets po­li­tiques. Je dis « cen­sée » parce qu’on voit bien qu’il s’agit avant tout de la scé­na­ri­sa­tion d’un af­fron­te­ment entre des can­di­dats qui, mal­gré les ap­pa­rences, pensent à peu près les mêmes choses...

Le ca­len­drier n’est donc pas lié au ha­sard ?

J’ai cher­ché à don­ner le maxi­mum de ré­so­nance à ce qui est la vé­ri­té de ma pen­sée et de ma per­sonne. Le plus d’éclat aus­si. A la me­sure de la vio­lente cam­pagne que j’ai su­bie et qui vi­sait à ajou­ter la dis­qua­li­fi­ca­tion mo­rale à la dé­lé­gi­ti­ma­tion po­li­tique. Ni­co­las Sar­ko­zy a vou­lu ma mort so­ciale et pro­fes­sion­nelle et j’au­rais dû ne ja­mais prendre la pa­role pour m’ex­pli­quer et me dé­fendre ?

Lorsque vos en­re­gis­tre­ments sont re­pro­duits pu­bli­que­ment, Ni­co­las Sar­ko­zy se dit tra­hi. Un déclic dans votre écri­ture ?

Soyons pré­cis : on m’a vo­lé un fi­chier dont le conte­nu a été dif­fu­sé contre mon gré et à mon plus grand pré­ju­dice, et c’est moi que le juge des ré­fé­rés a condam­né pour « at­teinte à la vie pri­vée ». Ce qui est d’au­tant plus sa­vou­reux qu’il s’agis­sait d’une réunion de ca­bi­net trai­tant des af­faires pu­bliques à la­quelle Car­la Bru­ni n’avait au­cun titre à par­ti­ci­per. J’ob­serve que le couple Sar­ko­zy ne m’a ja­mais as­si­gné au fond dans cette af­faire comme il au­rait dû lo­gi­que­ment le faire. Al­lez sa­voir pour­quoi…

Pour­quoi Ni­co­las Sar­ko­zy vous lâche-t-il à ce mo­ment-là ?

Parce qu’il est convain­cu qu’il de­vra af­fron­ter Ma­rine Le Pen au se­cond tour de la pré­si­den­tielle de  et qu’en consé­quence, hors d’un clas­sique af­fron­te­ment droi­te­gauche, la « ligne Buis­son » ne lui se­ra plus d’au­cune uti­li­té. Il ignore en­core qu’il de­vra re­pas­ser d’ici à  par la case de l’élec­tion à la pré­si­dence de l’UMP puis par celle de la pri­maire. L’af­faire de l’en­re­gis­tre­ment vo­lé lui donne le pré­texte pour mettre fin à une si­tua­tion qui lui pe­sait. A au­cun mo­ment il n’a cher­ché à en­tendre les ex­pli­ca­tions que je lui au­rais vo­lon­tiers ap­por­tées. S’il y a une tra­hi­son dans cette af­faire, c’est celle de Sar­ko­zy à l’égard de l’élec­to­rat qui l’avait élu en .

Vous faites un por­trait cruel de Ni­co­las Sar­ko­zy. Pour­quoi l’avoir sui­vi alors ?

Je lui re­con­nais aus­si une for­mi­dable éner­gie et une ca­pa­ci­té à bous­cu­ler le po­li­ti­que­ment cor­rect mais, hé­las, seule­ment par le verbe. Ja­mais en actes ou si peu. Je n’ai ja­mais été dupe du per­son­nage ni de sa ver­sa­ti­li­té : Sar­ko­zy n’a pour convic­tion que son in­té­rêt du mo­ment et, son in­té­rêt chan­geant, il ne cesse de chan­ger d’idées. J’ai vou­lu croire que l’exer­cice du pou­voir al­lait lui ap­por­ter une grâce d’Etat. Je me suis trom­pé. Mon livre ra­conte l’his­toire de cette ter­rible dés­illu­sion.

Péché d’or­gueil ?

Oui sans doute. Je me suis trom­pé. Le sar­ko­zysme est res­té un mo­teur à deux temps : dis­cours dur et pra­tique molle.

Êtes-vous un homme d’ar­gent ? On vous ac­cuse de vous être en­ri­chi pen­dant votre pé­riode à l’Ély­sée.

Si j’avais été un homme d’ar­gent, j’au­rais ac­cep­té, comme d’autres l’ont fait, la ving­taine de contrats que me pro­po­sèrent les mi­nistres sou­cieux de bé­né­fi­cier de l’in­fluence que l’on me prê­tait pour conser­ver leur place. Or, j’ai re­fu­sé toutes ces pro­po­si­tions pres­santes et em­pres­sées pour me consa­crer ex­clu­si­ve­ment à ma mis­sion au­près du pré­sident de la Ré­pu­blique.

Vous avez été mis en exa­men dans l’af­faire des son­dages de l’Ély­sée...

Sur plainte d’une as­so­cia­tion par­rai­née par Ch­ris­tiane Tau­bi­ra qui était éga­le­ment garde des Sceaux à l’époque. Si bien que dans cette af­faire, elle au­ra été à la fois juge et par­tie. Ce qui consti­tue un vé­ri­table scan­dale d’Etat que la gauche fait tout pour étouf­fer. Sous Mit­ter­rand et Chi­rac, c’est le sys­tème des fonds se­crets et des va­lises de billets qui ser­vait à payer les son­dages. J’ai été le pre­mier dans l’his­toire de la Ré­pu­blique à exi­ger et à ob­te­nir un con­trat pour en­ca­drer ces pres­ta­tions. Au­tre­ment dit à être payé sur fac­tures. Et c’est à moi que la justice vient de­man­der des comptes !

Quand on lit votre livre, on se dit que les mé­dias vous ont prê­té une in­fluence lar­ge­ment sur­es­ti­mée. Bien sou­vent Sar­ko­zy ne vous écoute pas...

J’ai échoué à lui faire ad­mettre que le po­li­tique doit pri­mer sur l’éco­no­mique. Les Fran­çais sont at­ta­chés à des biens im­ma­té­riels que l’éco­no­mie ne sait ni créer ni pro­duire : l’es­time de soi, la confiance col­lec­tive, la fier­té na­tio­nale, une mé­moire pro­fonde, une his­toire et un pa­tri­moine com­mun. Au­tant d’in­di­ca­teurs du « bon­heur national brut » que la plu­part des po­li­tiques re­lèguent au se­cond rang.

Et c’est la droite qui de­vrait être ga­rante de ces va­leurs ?

A la fois la ga­rante et la gar­dienne. Il y a au­jourd’hui deux ur­gences que la droite, si elle était fi­dèle à sa vo­ca­tion, de­vrait prendre en compte. Réins­ti­tuer en pre­mier lieu le peuple fran­çais comme su­jet po­li­tique et ac­teur sou­ve­rain de son propre des­tin. Une ques­tion aus­si cen­trale que celle de l’im­mi­gra­tion a échap­pé jus­qu’ici au dé­bat et à la dé­ci­sion dé­mo­cra­tique. Au­jourd’hui, seul un ré­fé­ren­dum peut la tran­cher. Les can­di­dats qui parlent de maî­tri­ser l’im­mi­gra­tion sans s’en­ga­ger à consul­ter le corps élec­to­ral s’ap­prêtent à le trom­per. En qua­rante ans, les Suisses ont été consul­tés  fois par ré­fé­ren­dum, les Fran­çais six fois seule­ment. La France est un pays où la dé­mo­cra­tie est de­ve­nue, se­lon le mot de Paul Va­lé­ry, « l’art d’em­pê­cher les gens de se mê­ler de ce qui les re­garde ».

Et l’autre ur­gence ?

Re­fon­der la po­li­tique de re­dis­tri­bu­tion des aides so­ciales. Le cri­tère de la re­dis­tri­bu­tion de l’ar­gent pu­blic ne doit plus être l’ori­gine mais la condi­tion. Une vé­ri­table po­li­tique so­ciale doit obéir à une lo­gique de com­pen­sa­tion et de so­li­da­ri­té en fa­veur des dé­mu­nis et non à une lo­gique de ré­pa­ra­tion qui consiste à faire payer le plus grand nombre pour les crimes sup­po­sés du co­lo­nia­lisme au moyen d’un trans­fert mas­sif de res­sources au pro­fit des mi­no­ri­tés eth­niques. Les Fran­çais les plus dé­fa­vo­ri­sés ont, pour la plu­part, le sen­ti­ment jus­ti­fié qu’il y a une rup­ture d’éga­li­té au bé­né­fice des po­pu­la­tions im­mi­grées. C’est là le prin­ci­pal res­sort du vote FN.

On vous sent presque gaul­liste. Un comble pour quel­qu’un qui a com­men­cé à s’en­ga­ger sur l’af­faire al­gé­rienne...

Les fon­de­ments du gaul­lisme n’ap­par­tiennent pas au Gé­né­ral mais re­lèvent de la tra­di­tion ca­pé­tienne. Cha­cun à sa ma­nière, Sar­ko­zy et Hol­lande au­ront abais­sé la fonc­tion pré­si­den­tielle. Et l’im­po­pu­la­ri­té qui les frappe ne fait qu’ex­pri­mer avec force la pro­fonde nos­tal­gie des Fran­çais pour les hommes d’Etat qui fai­saient pas­ser l’amour de la pa­trie et le ser­vice du bien com­mun avant leur propre per­sonne.

Ch­ris­tian Es­tro­si a ré­pon­du à votre livre, ex­pli­quant que vos propos ne le tou­chaient pas...

Ce ne sont pas mes propos mais ceux que Ni­co­las Sar­ko­zy a te­nus sur son compte [« cet abru­ti qui a une noi­sette dans la tête », au­rait dit Sar­ko­zy, ndlr]. Je n’ai rien contre Ch­ris­tian Es­tro­si. J’ajoute que j’ai un grand res­pect pour les Mé­de­cin, père et fils, qui furent de très grands maires de Nice.

Sar­ko­zy n’a pour convic­tion que son in­té­rêt du mo­ment ”

(Pho­to Bru­no Klein)

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