Com­ment la “fa­cho­sphère” a rem­por­té la ba­taille du Web

Deux jour­na­listes, Da­vid Dou­cet, ré­dac­teur en chef aux In­rocks, et Dominique Al­ber­ti­ni, à Li­bé­ra­tion, livrent une en­quête très fouillée sur cette né­bu­leuse d’ex­trême droite

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - France - JÉ­RÉ­MY COLLADO jcol­la­do@ni­ce­ma­tin.fr

La po­li­tique est aus­si et sur­tout une ba­taille cul­tu­relle. Une guerre d’idées où ceux qui gagnent sont ceux qui ont réus­si à im­po­ser leurs thèmes. Dans ce com­bat idéo­lo­gique, la « fa­cho­sphère », une né­bu­leuse d’ex­trême droite qui va des iden­ti­taires aux ca­thos tra­di­tio­na­listes, en pas­sant par les ad­mi­ra­teurs de Dieu­don­né et Alain So­ral, a pris une avance consi­dé­rable. Qu’il est loin le temps où Jean-Ma­rie Le Pen, dia­bo­li­sé dans les mé­dias tra­di­tion­nels, créait le pre­mier site in­ter­net d’un par­ti po­li­tique, en l’oc­cur­rence ce­lui du Front na­tio­nal en avril 1996... A tra­vers une sé­rie de por­traits des sites et per­son­na­li­tés in­fluentes de cette « fa­cho­sphère » – un terme vo­lon­tai­re­ment ré­duc­teur et im­par­fait –, les jour­na­listes Da­vid Dou­cet, Les mi­li­tants de la « fa­cho­sphère » ont « mon­tré qu’ils pos­sèdent une vraie force de mobilisation », es­time Da­vid Dou­cet (à gauche). ré­dac­teur en chef aux In­rocks, et Dominique Al­ber­ti­ni, en charge de l’ex­trême droite à Li­bé­ra­tion, nous livrent ain­si une en­quête très fouillée. Avec un ton vo­lon­tai­re­ment fac­tuel. « Au dé­but des an­nées 2000, In­ter­net était en­core consi­dé­ré comme la terre pro­mise des idées pro­gres­sistes, un ou­til voué à fa­vo­ri­ser les échanges in­ter­na­tio­naux et le dé­bat dé­mo­cra­tique », dé­taille Da­vid Dou­cet, qui a lon­gue­ment ren­con­tré Pierre Sau­ta­rel, fon­da­teur du site in­ter­net « Fde­souche », sorte de na­vire ami­ral de cette blo­go­sphère, et au­quel les au­teurs consacrent un long por­trait très ins­truc­tif. « Quinze ans plus tard, force est de consta­ter que l’ex­trême droite en a ti­ré da­van­tage pro­fit. Sans doute parce que ses mi­li­tants se sont em­pa­rés de l’ou­til avec une mo­ti­va­tion sup­plé­men­taire. Alors qu’ils étaient ha­bi­tués à l’au­to­cen­sure dans leur mi­lieu pro­fes­sion­nel et fa­mi­lial, leur pa­role s’est li­bé­rée ano­ny­me­ment sur le Web. In­ter­net a eu un ef­fet ca­thar­tique pour beau­coup d’entre eux ».

« Réin­for­mer »

Ani­mé par un dé­sir de court-cir­cui­ter les mé­dias tra­di­tion­nels, ac­cu­sés de faire le jeu du sys­tème, la « fa­cho­sphère » se fixe no­tam­ment comme ob­jec­tif de « réin­for­mer », ac­cu­sant les jour­na­listes de par­ti pris. Ce qui n’est pas dé­nué de tout fon­de­ment lorsque cer­tains per­sistent à vou­loir trai­ter dif­fé­rem­ment le FN des autres par­tis: « A l’heure du Web où toute cri­tique cir­cule ins­tan­ta­né­ment, tout ju­ge­ment mo­ra­li­sa­teur ou biai­sé ne fait que nour­rir la dé­fiance des lec­teurs de la “fa­cho­sphère” et les en­cou­rage à res­ter sur ces sites sou­vent moins fiables », es­time Da­vid Dou­cet, qui ne veut pas ju­ger ses confrères. Pour­sui­vant une stra­té­gie de nor­ma­li­sa­tion, Ma­rine Le Pen ob­serve d’un oeil at­ten­tif cette né­bu­leuse au ton vo­lon­tai­re­ment ra­di­cal. Et qui dis­pose d’une in­fluence gran­dis­sante, comme l’ont prou­vé cer­tains ré­tro­pé­da­lages ré­cents : « De l’an­nu­la­tion du concert du rap­peur Black M lors des com­mé­mo­ra­tions de Ver­dun à la croi­sade me­née sur Twit­ter contre le pape Fran­çois ju­gée pas as­sez in­tran­si­geant avec l’is­lam, ses mi­li­tants ont mon­tré qu’ils pos­sèdent une vraie force de mobilisation », conclut Da­vid Dou­cet. Est-ce suf­fi­sant pour avoir un im­pact sur la cam­pagne pré­si­den­tielle ? Ou prendre le pou­voir ? Le com­bat des idées pré­cède tou­jours le com­bat po­li­tique. « La Fa­cho­sphère », Da­vid Dou­cet et Dominique Al­ber­ti­ni, Flam­ma­rion, 20,90 eu­ros.

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