«En marche!» pi­ra­té: une en­quête ju­di­ciaire ou­verte

Des mil­liers de do­cu­ments liés à la cam­pagne d’Em­ma­nuel Ma­cron ont fui­té sur In­ter­net ven­dre­di soir. Une ten­ta­tive claire de per­tur­ber l’élec­tion pré­si­den­tielle

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - France -

Des mil­liers de do­cu­ments in­ternes (e-mails, comp­ta­bi­li­té, de­vis, fac­tures…) de l’équipe de cam­pagne d’Em­ma­nuel Ma­cron, pi­ra­tés et mis en libre ac­cès sur In­ter­net: c’est une fuite mas­sive de don­nées (pas moins de 15 gi­ga­oc­tets) qui a eu lieu ven­dre­di soir, une heure à peine avant la fin de la cam­pagne of­fi­cielle. Un ti­ming qui ne doit rien au ha­sard. Si les au­teurs à l’ori­gine de cette in­tru­sion sans pré­cé­dent dans une cam­pagne pré­si­den­tielle fran­çaise ne sont pas iden­ti­fiés avec cer­ti­tude, le but, lui, semble évident: dé­sta­bi­li­ser le scru­tin en ins­til­lant des doutes sur la pro­bi­té du can­di­dat d’«En marche!» et de son équipe, alors que s’ou­vrait la pé­riode de ré­serve, in­ter­di­sant aux mé­dias de trai­ter des in­for­ma­tions liées à l’élec­tion. Et faire croire, du coup, à une cen­sure de la part de l’exé­cu­tif, et conti­nuer ainsi à ten­ter de dis­cré­di­ter les mé­dias et la classe po­li­tique. Des soup­çons ac­ti­ve­ment pro­pa­gés et en­tre­te­nus, sur les ré­seaux so­ciaux, par de nom­breux comptes liés à l’ex­trême droite: ces «Ma­cron­leaks» étaient, dans la nuit de ven­dre­di à sa­me­di, par­mi les mots clefs les plus ten­dances chez les uti­li­sa­teurs fran­co­phones de Twit­ter.

Hol­lande pro­met « une ré­ponse »

La Com­mis­sion na­tio­nale de con­trôle de la cam­pagne élec­to­rale en vue de l’élec­tion pré­si­den­tielle (CNCCEP) a aus­si­tôt été sai­sie par Em­ma­nuel Ma­cron pour «faux et usages de faux, dif­fa­ma­tions et fausses nou­velles pou­vant avoir une in­fluence sur la sin­cé­ri­té du scru­tin». Dans la fou­lée, le par­quet de Pa­ris a ou­vert une en­quête pour «ac­cès frau­du­leux à un sys­tème de trai­te­ment au­to­ma­ti­sé de don­nées» et «at­teinte au se­cret des cor­res­pon­dances», confiée à la Bri­gade d’en­quêtes sur les fraudes aux tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion (Bef­ti). «On sa­vait qu’il y au­rait ces risques-là du­rant la cam­pagne pré­si­den­tielle, puisque ça s’était pro­duit ailleurs» , a dé­cla­ré hier Fran­çois Hol­lande, dans une al­lu­sion au piratage d’e-mails dont avait été vic­time l’équipe de cam­pagne d’Hilla­ry Clin­ton aux États-Unis. «Rien ne se­ra lais­sé sans ré­ponse.» Dans le dé­tail, ces do­cu­ments ont été pos­tés sur Pas­teBin, une sorte de bloc-notes pu­blic en ligne, pri­sé au sein de la com­mu­nau­té in­for­ma­tique, et per­met­tant un re­la­tif ano­ny­mat. Puis re­layés par le fo­rum an­glo­phone 4Chan avant d’être ré­per­cu­tés ra­pi­de­ment,

(1) via Twit­ter, par un mi­li­tant amé­ri­cain proche de l’ex­trême droite, Jack Po­so­biec, et par William Crad­dick, fon­da­teur du site conspi­ra­tion­niste amé­ri­cain Di­so­be­dient Media. Le site Wi­kileaks, qui a as­su­ré ne pas être à l’ori­gine de cette opé­ra­tion, a en­suite ac­cru for­te­ment la vi­si­bi­li­té de ce piratage, en met­tant à dis­po­si­tion des liens pour en té­lé­char­ger le conte­nu. «En marche!», qui se sa­vait de­puis des mois la cible de ten­ta­tives d’in­tru­sion in­for­ma­tique, avait pris de nom­breuses me­sures pour sé­cu­ri­ser au­tant que pos­sible son ré­seau. Avec, semble-t-il, un cer­tain suc­cès, puisque la ma­jo­ri­té des don­nées pi­ra­tées pro­viennent des comptes e-mails per­son­nels (et non liés à leurs fonc­tions) de res­pon­sables de l’équipe de cam­pagne.

Un groupe russe en lien avec le Krem­lin

Ce piratage au­rait eu lieu il y a en­vi­ron un mois, se­lon le mou­ve­ment, et au­rait réus­si grâce à une cam­pagne d’«ha­me­çon­nage» (« phi­shing »): la créa­tion, par les pi­rates, de co­pies conformes de sites of­fi­ciels, avec une adresse très lé­gè­re­ment dif­fé­rente, aux­quelles l’on in­cite en­suite par email les personnes ci­blées à se connec­ter. Si la cible fait preuve d’in­at­ten­tion et ne re­père pas la su­per­che­rie, elle four­nit alors clés en main aux pi­rates les iden­ti­fiants per­met­tant, en­suite, de s’in­tro­duire dans les vé­ri­tables sites. Un pro­cé­dé qui avait été re­pé­ré, dans le cas pré­sent, par l’en­tre­prise ja­po­naise de cy­ber­sé­cu­ri­té Trend Mi­cro. Dans un rap­port da­té du 25 avril, celle-ci at­tri­buait à un col­lec­tif russe, Pawn Storm (éga­le­ment connu sous les noms de Fan­cy Bears, Tsar Team ou APT28), l’uti­li­sa­tion à grande échelle de cette mé­thode contre « En

marche!». Un groupe de pi­rates soup­çon­né de liens étroits avec les ser­vices de sé­cu­ri­té du pays, et ac­cu­sé d’avoir été à l’ori­gine des fuites de do­cu­ments in­ternes du par­ti dé­mo­crate amé­ri­cain, ayant in­flué sur la cam­pagne pré­si­den­tielle aux ÉtatsU­nis. Le 19 fé­vrier der­nier, dé­jà, le mi­nistre fran­çais des Af­faires étran­gères, JeanMarc Ay­rault, avait dé­cla­ré au Jour­nal du di­manche: «Il suf­fit de re­gar­der pour quels can­di­dats, à savoir Ma­rine Le Pen ou Fran­çois Fillon, la Rus­sie ex­prime des pré­fé­rences, dans la cam­pagne élec­to­rale fran­çaise, alors qu’Em­ma­nuel Ma­cron, qui dé­ve­loppe un dis­cours très eu­ro­péen, su­bit des cy­be­rat­taques. Cette forme d’in­gé­rence dans la vie dé­mo­cra­tique fran­çaise est in­ac­cep­table et je la dé­nonce.» 1. Un site em­blé­ma­tique du cô­té im­pré­vi­sible, in­con­trô­lable, pro­vo­ca­teur et vo­lon­tiers po­tache d’In­ter­net. Il est di­vi­sé en in­nom­brables sous-sec­tions thé­ma­tiques trai­tant de tout et n’im­porte quoi, et où l’ano­ny­mat est la règle. Fon­dé en 2003, il a lar­ge­ment contri­bué à fa­çon­ner l’émer­gence d’une « culture In­ter­net ». Sul­fu­reux, il a joué un rôle dans de nom­breuses af­faires, dont l’émer­gence du col­lec­tif d’activistes Ano­ny­mous, et hé­berge ré­gu­liè­re­ment des conte­nus très troubles, voire fran­che­ment illi­cites (ra­cistes, ho­mo­phobes, sexistes…).

(Pho­to d’illus­tra­tion AFP)

C’est semble-t-il grâce à une cam­pagne d’«ha­me­çon­nage» à grande échelle que les pi­rates sont ar­ri­vés à leurs fins.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.