Ac­com­pa­gner les fins de vie

L’Es­pace éthique azu­réen a or­ga­ni­sé la pre­mière édi­tion d’un « ca­fé san­té » en pré­sence d’un phi­lo­sophe et d’un mé­de­cin sur un thème com­plexe mais très concer­nant

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Santé - AXELLE TRUQUET atru­quet@ni­ce­ma­tin.fr

Par­ler de la mort ne fait pas mou­rir. Au contraire, presque. Par­ler de la mort per­met de s’y pré­pa­rer, qu’elle nous concerne per­son­nel­le­ment ou l’un de nos proches. Le deuil n’en se­ra pas né­ces­sai­re­ment plus fa­cile mais le choc se­ra peut-être moins rude. Les pro­grès de la mé­de­cine ont consi­dé­ra­ble­ment al­lon­gé notre vie. Pour au­tant, nous ne sommes pas tous des­ti­nés à de­ve­nir cen­te­naires. Et en­core si c’était le cas, le vou­drions­nous ? Car al­lon­ger la vie n’est pas tou­jours équi­valent à pro­lon­ger la vie en bonne san­té. La ques­tion de la fin de vie est un épi­neux pro­blème. Il n’existe pas de consen­sus ab­so­lu à ce su­jet. L’Es­pace éthique azu­réen (EEA) – an­cien­ne­ment Co­mi­té d’éthique du CHU de Nice –, pré­si­dé par le Pr Gilles Ber­nar­din a or­ga­ni­sé son pre­mier « ca­fé san­té », à la ma­nière d’un ca­fé phi­lo où le pu­blic était in­vi­té à échan­ger, sur le thème « Les fins de vie ». A l’ani­ma­tion, un bi­nôme com­pé­tent et com­plé­men­taire : d’un cô­té un phi­lo­sophe, le Pr Jean-Jacques Wu­nen­bur­ger, de l’autre un mé­de­cin, le Pr Do­mi­nique Gri­maud (an­cien pré­sident de l’EEA et spé­cia­liste en ré­ani­ma­tion mé­di­co-chi­rur­gi­cale). Le re­gard croi­sé de ces deux hommes a nour­ri le dé­bat. La ques­tion de la mort a, de tout temps, in­ter­ro­gé, pré­oc­cu­pé voire di­vi­sé les hommes. «Les re­li­gions ont po­sé la vie comme un bien ab­so­lu. L’homme n’est pas ha­bi­li­té à choi­sir lui-même la ma­nière de fi­nir sa vie. Mais au­jourd’hui, des per­sonnes prônent la ré­ha­bi­li­ta­tion du droit à la mort», rap­pelle le Pr Wu­nen­bur­ger. Et le contexte a consi­dé­ra­ble­ment évo­lué ces der­nières dé­cen­nies. «Avant, la mort se pro­dui­sait ra­re­ment à l’hôpital. La fin de la vie était un mo­ment de grande émo­tion où se ras­sem­blaient les proches. De nom­breux rites étaient pra­ti­qués pour hu­ma­ni­ser la fin de la vie.» Ain­si, on veillait les aî­nés qui s’étei­gnaient. Mais le phi­lo­sophe in­siste sur le fait que «l’état d’es­prit va­rie beau­coup en fonc­tion de la ma­nière dont on pense la vie. Si elle est vé­cue comme une épreuve, comme la tra­ver­sée d’une val­lée de larmes alors la mort se pré­sente comme une dé­li­vrance. À l’in­verse, si on tient à la vie, la mort est dif­fi­cile, elle est per­çue comme un ar­ra­che­ment.» Une fois de plus, les croyances forgent des vi­sions mul­tiples. Par­fois la mort n’est qu’un pas­sage vers autre chose. « La mort n’est pas que phy­sique, elle est aus­si psy­cho­lo­gique voire mé­ta­phy­sique», sou­ligne le Pr Wu­nen­ber­ger. A ce­la s’ajoute le fait que « les va­leurs liées à la vieillesse, à la sa­gesse ne sont plus re­con­nues comme ga­ran­ties. C’est la jeu­nesse qui est prô­née.» Et de poin­ter du doigt un pa­ra­doxe : « Nous sommes dans une culture contra­dic­toire : d’un cô­té on pro­met l’im­mor­ta­li­té avec le trans­hu­ma­nisme, on a dé­pla­cé la mort ; de l’autre, la mort dis­pa­raît peu à peu de l’es­pace et du temps so­cial. Nous avons moins de croyances mais plus de pro­messes (mé­di­cales). Alors certes le droit vient nor­ma­li­ser cer­taines pra­tiques mais il est contes­té, par­fois contes­table. Quelle que soit la conclu­sion que l’on va don­ner, c’est le temps et la conscience de cha­cun qui per­met­tra de faire face à cet ul­time mo­ment de la vie.»

Le rôle des ai­dants

Le phi­lo­sophe comme le mé­de­cin ont éga­le­ment rap­pe­lé le rôle cru­cial joué par les ai­dants, les proches. La fin de vie ne concerne pas seule­ment le mou­rant mais aus­si son en­tou­rage. «On en parle peu mais la dé­pres­sion peut frap­per de plein fouet l’ai­dant na­tu­rel, le conjoint», sou­ligne le Pr Gri­maud. Le Pr Wu­nen­ber­ger ajoute: «Ce­la évoque à nou­veau la ma­nière dont la mort est pré­sente dans nos vies. Nous n’y sommes plus pré­pa­rés. À ce­la s’ajoute la so­li­tude… Tout ce­la a créé des si­tua­tions de dé­tresse ou de pa­nique. La fin de vie est, pour l’heure, une épreuve à la­quelle on n’est pas pré­pa­ré, qui n’est pas par­ta­geable et que la so­cié­té n’ho­nore pas. Les fu­né­railles sont nor­ma­le­ment un mo­ment de par­tage de la dou­leur. Or on ne prend plus le temps. On se re­trouve donc désar­més face à la mort. Il y a un pro­blème pro­fond d’édu­ca­tion, de culture.» Fi­na­le­ment, toutes ces in­cer­ti­tudes an­gois­santes face à la mort ne re­flètent-elles pas nos propres an­goisses face à la vie ? À l’heure où l’on cherche à tout com­prendre, tout maî­tri­ser, ne se re­trouve-t-on pas dans une si­tua­tion où seul le lâ­cher prise pour­rait nous sau­ver? La ques­tion de la mort semble en lien avec les contra­dic­tions que l’on ren­contre au cours de nos vies.

(Pho­to ar­chives Nice-Ma­tin)

La ques­tion de la fin de vie est in­ti­me­ment liée aux croyances de cha­cun.

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