Le pré­sident-phi­lo­sophe

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - France - Par CLAUDE WEILL

De la longue, très longue, adresse au Par­le­ment qui marque en quelque sorte la fin du pré­am­bule et le dé­but de la phase « ac­tive » du quin­quen­nat, on ne di­ra certes pas que le pré­sident Ma­cron a pris l’exer­cice à la lé­gère. Ce n’était pas un dis­cours pro­gramme. Les ama­teurs d’an­nonces au­ront été dé­çus. Ce n’était pas une dé­cla­ra­tion de po­li­tique gé­né­rale : c’est l’af­faire du pre­mier mi­nistre, Edouard Phi­lippe, qui s’en ac­quit­te­ra au­jourd’hui même. C’était, sup­pose-t-on, dans l’es­prit du chef de l’Etat, ce qui a tant man­qué dans les an­nées pré­cé­dentes : la dé­fi­ni­tion d’un cap. C’est-à-dire un pro­jet, une am­bi­tion, une vo­lon­té. Plu­tôt qu’un dis­cours sur l’état de l’Union, comme on dit aux Etats-Unis (l’état de la France est mau­vais, le pré­sident ne l’a pas ca­ché, et in­nom­brables les plaies hé­ri­tées des « an­nées im­mo­biles » - le quin­quen­nat Hol­lande – ou « agi­tées » – ce­lui de Sar­ko­zy), c’est une le­çon de phi­lo­so­phie po­li­tique que nous a ad­mi­nis­trée le dis­ciple de Paul Ri­coeur. Une ré­flexion sur les moyens de re­créer la confiance des Fran­çais dans la po­li­tique, re­trou­ver l’es­prit des ins­ti­tu­tions, re­nou­ve­ler le pacte ci­vique, ré­con­ci­lier le pays avec lui-même, re­don­ner aux ci­toyens leur au­to­no­mie confis­quée, re­nouer avec le cou­rage fran­çais, re­fon­der l’Eu­rope en re­trou­vant le souffle pre­mier. Le pré­fixe « re » était le mo­tif ré­cur­rent de ce long exer­cice dia­lec­tique où l’élu d’un peuple mé­lan­co­lique sem­blait cher­cher aux ori­gines de la Ré­pu­blique, dans un dia­logue à dis­tance avec les hommes des Lu­mières et les pen­seurs de la dé­mo­cra­tie, les voies d’une « ré­vo­lu­tion » qui se veut d’abord re­sour­ce­ment. Le ton était grave, pé­né­tré, so­len­nel. Le conte­nu, si éle­vé qu’il im­po­sait le si­lence à une as­sem­blée qui au­rait ap­pa­rem­ment trou­vé dé­pla­cé d’in­ter­rompre l’ora­teur par de vul­gaires ap­plau­dis­se­ments. Sans doute, la pen­sée pré­si­den­tielle, convo­quant tour à tour Georges Bataille, Fer­nand Brau­del et la phi­lo­sophe Si­mone Weil, s’en­vo­lait par mo­ments dans les cintres. Mais en­fin, ne fai­sons pas de mau­vais es­prit. Puisque le pré­sident nous in­vite à « faire taire le cy­nique qui som­meille en cha­cun de nous », conve­nons qu’il a eu le mé­rite de po­ser la ques­tion dé­mo­cra­tique au ni­veau où elle se pose, dans un pays qui bat des records de pes­si­misme, doute de la po­li­tique et a pris en dé­tes­ta­tion ceux qui le gou­ver­naient de­puis des lustres. « Faire à l’homme, en­fin, un pays digne de lui », tel est le man­dat qu’Em­ma­nuel Ma­cron es­time avoir re­çu des Fran­çais. « Vaste pro­gramme », au­rait iro­ni­sé le gé­né­ral, qui il est vrai n’était pas moins am­bi­tieux. On no­te­ra seule­ment que, ayant mis la barre si haut, le pré­sident n’a pas ju­gé bon de s’ap­pe­san­tir sur les moyens de réus­sir là où les autres ont bu­té. Il est ici ques­tion d’ef­fi­ca­ci­té bien sûr, mais aus­si - puis­qu’il a lui-même opé­ré la dis­tinc­tion -d’ « ef­fec­ti­vi­té », c’est-à-dire de la ca­pa­ci­té à tra­duire la promesse ré­pu­bli­caine dans les faits. C’est sur le conte­nu et le ca­len­drier de la réforme des ins­ti­tu­tions qu’il a été le plus ex­pli­cite, en­ten­dant qu’elle soit par­ache­vée d’ici un an, au be­soin par ré­fé­ren­dum. Pour le reste, c’était beau­coup plus flou. L’heure était au vo­lon­ta­risme, à « l’en­thou­siasme des com­men­ce­ments », pas au re­cen­se­ment des dif­fi­cul­tés à ve­nir. Tout juste Em­ma­nuel Ma­cron a-t-il concé­dé, dans un amu­sant apar­té en forme de mise en garde à son pre­mier mi­nistre : « La France n’est pas un pays qui se réforme : c’est un pays qui ré­siste aus­si long­temps qu’il est pos­sible de ne pas ré­for­mer. » Mais c’était pour aus­si­tôt s’en re­mettre à la ca­pa­ci­té des Fran­çais de se dé­pas­ser face au dan­ger. A ce mo­ment, on a eu une pen­sée pour le pre­mier mi­nistre, l’homme char­gé de mettre en oeuvre les trans­for­ma­tions pro­mises et de veiller à leur « ef­fec­ti­vi­té ». Quelle pen­sée pou­vait bien tra­ver­ser son es­prit ? Peut-être : « S’ille­dit… »

« On no­te­ra seule­ment que, ayant mis la barre si haut, le pré­sident n’a pas ju­gé bon de s’ap­pe­san­tir sur les moyens de réus­sir...»

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