Wayne Shor­ter: «Dans le monde du jazz, je suis un Je­di »

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Le Journal De L’été - RO­BERT YVON ry­von@ni­ce­ma­tin.fr

Il est le mu­si­cien le plus in­ven­tif du saxo­phone mo­derne, l’un des maîtres du so­pra­no. En 1959, Wayne Shor­ter fut choi­si par John Col­trane lui-même pour le rem­pla­cer au sein du quin­tet de Miles Da­vis, avant de s’im­po­ser comme l’un des com­po­si­teurs de jazz les plus in­no­vants. Avec le contre­bas­siste John Pa­ti­tuc­ci, le bat­teur Brian Blade et le pia­niste Da­ni­lo Pe­rez, il réa­lise une prouesse : à près de 84 ans, son quar­tet est dé­jà presque aus­si fa­meux que l’était le quin­tet de Miles avec Her­bie Han­cock, To­ny Williams et Ron Car­ter. La mu­sique de Wayne, au­jourd’hui, est stra­to­sphé­rique, im­pré­vi­sible, comme ses propos qui s’égarent par­fois dans le cos­mos. Car la science-fic­tion, c’est aus­si sa pas­sion. Il l’a prou­vé, une fois de plus, avant-hier à Juan-les-Pins, juste avant de re­joindre ses mu­si­ciens sur scène. «Je suis l’un des membres d’hon­neur de l’In­ter­na­tio­nal Pla­ne­ta­rium So­cie­ty de l’Uni­ver­si­té de New York, rap­pelle-t-il en sou­riant. Les pla­nètes m’in­té­ressent au plus haut point : elles ont ins­pi­ré les com­po­si­tions de mon pro­chain al­bum, qui sor­ti­ra en sep­tembre. » Cet opus a été gra­vé avec l’ap­pui d’un or­chestre de chambre amé­ri­cain ba­sé à New York, l’Or­pheus Cham­ber Or­ches­tra. « J’ai en­re­gis­tré quatre mou­ve­ments avec trente-six mu­si­ciens, pré­cise Shor­ter. Pour moi, il n’y a pas de bar­rière entre le jazz et la mu­sique clas­sique. Comme je suis un peu an­ti­con­for­miste, j’ai ap­pe­lé l’al­bum Ema­non. En fait ce­la si­gni­fie «no name» [N.D.L.R. : sans nom] en ver­lan. C’est un clin d’oeil à Diz­zy Gilles­pie. J’ai es­sayé d’y in­té­grer une sorte de bande des­si­née, avec des cro­quis réa­li­sés par un ar­tiste suisse. C’est un al­bum qui mé­lange plu­sieurs arts ». À Juan-les-Pins, d’ailleurs, l’ins­tru­men­tiste a of­fert au pu­blic un extrait in­édit de cet opus, dont le titre a été dé­voi­lé sur sa page Fa­ce­book (Scoot). « Avec ce quar­tet tout est pos­sible, rien n’est cal­cu­lé, as­sure-t-il. On ne sait ja­mais ce qui va ar­ri­ver. À chaque concert, c’est une aventure pour al­ler vers l’in­con­nu. Je reste un ré­sis­tant dans le jazz. Je n’ai ja­mais cé­dé aux si­rènes du bu­si­ness. Ja­mais. Je ne suis pas ma­té­ria­liste, même si par­fois j’ai été ten­té de le de­ve­nir… parce que c’est la na­ture hu­maine. » Il s’in­ter­rompt, sou­rit plus lar­ge­ment: « La so­cié­té veut des re­pères. Il ne fau­drait pas fu­mer, pas boire, rien faire et res­ter dans les clous ? Per­son­nel­le­ment, je ne vis pas comme ce­la. J’ai une ap­proche hu­ma­niste. Ce que je veux, c’est trans­mettre. Je ne cherche ni l’ar­gent, ni la gloire. » Le saxo­pho­niste vient pour­tant de se voir dé­cer­ner par l’aca­dé­mie royale de mu­sique de Suède, avec Sting, le Po­lar Mu­sic Prize. Ce prix a été fon­dé en 1989 par l’an­cien ma­na­ger du groupe ABBA. Chaque ré­ci­pien­daire re­çoit la somme d’un mil­lion de cou­ronnes sué­doises, soit en­vi­ron 109 000 eu­ros. In­ter­ro­gé sur la po­li­tique de

Trump aux USA, le mu­si­cien ne fait au­cun com­men­taire. « On vit dans le monde du bu­si­ness people et ce n’est pas ma fa­çon de vivre », lâche-t-il en sou­pi­rant. Apôtre de la paix, Shor­ter dé­nonce évi­dem­ment le ter­ro­risme dans le monde. « Dans le monde du jazz, je suis comme un chevalier Je­di. J’ai l’esprit d’une fleur de lo­tus qui pu­ri­fie l’eau par la mu­sique ! »

(Pho­to De­nis Fuentes)

Wayne Shor­ter, avant-soir dans les cou­lisses de Jazz à Juan, juste avant de re­trou­ver son quar­tet sur la scène du fes­ti­val.

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