300 pom­piers ont me­né le com­bat toute la nuit

Les sa­peurs-pom­piers sont ve­nus de tout le Var pour por­ter se­cours aux po­pu­la­tions et li­mi­ter la pro­gres­sion du feu. Ré­cit d’une nuit en en­fer

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Spécial Incendies - CH­RIS­TIANE GEORGES cgeorges@ni­ce­ma­tin.fr

II était en­vi­ron 10 h hier à la co­opé­ra­tive vi­ni­cole de Ra­ma­tuelle. Face au bâ­ti­ment, le pay­sage su­blime contraste avec le bal­let des ca­mions de pom­piers rem­plis d’hommes du feu ve­nus de tout le dé­par­te­ment. Hier ma­tin, avant d’être re­layés par d’autres, cer­tains re­joignent ce qui s’est trans­for­mé en PC crise. De ces vé­hi­cules sortent des hommes four­bus aux gestes lents, les yeux rou­gis par la fu­mée d’un feu qu’ils ont com­bat­tu toute la nuit, et par des images d’apo­ca­lypse.

« C’est notre fo­rêt qui a brû­lé »

Sur la col­line, leurs ca­ma­rades conti­nuent à lut­ter contre l’in­cen­die qui ra­vage ces pay­sages qu’ils aiment : « Ce qui fait mal c’est que c’est chez nous. Y a pas plus beau coin. C’est notre fo­rêt qui est par­tie en fu­mée » ra­conte un sa­peur-pom­pier de la com­pa­gnie de Ca­va­laire, trop en colère pour ré­vé­ler son nom. «C’est tel­le­ment frus­trant pour un pom­pier de ne pas ar­ri­ver à ar­rê­ter le feu. On l’a com­bat­tu de 19 h 30 à 9 h ce ma­tin. On a tra­vaillé non-stop et sans man­ger. On a ta­pé là où on pou­vait ta­per. On a tout es­sayé mais les flammes étaient trop vi­ru­lentes. Quand on voit par­tir les Ca­na­dairs c’est très dur. Je suis épui­sé phy­si­que­ment. Le mo­ral? Ça dé­pen­dra du ré­sul­tat fi­nal pour la na­ture et sur­tout pour nos col­lègues. On es­père qu’il n’y au­ra pas de bles­sés graves ». À ses cô­tés, Étienne, le «pe­tit jeune» qui vient du Sud-ouest en ren­fort tous les étés de­puis quatre ans ac­cuse le coup : « Je n’avais ja­mais vé­cu un feu d’une telle en­ver­gure. C’est très im­pres­sion­nant. Nous, on se fie to­ta­le­ment à notre su­pé­rieur qui connaît le bou­lot. C’est notre point de re­père. Ce­lui qui nous ras­sure. On n’a pas le temps d’avoir peur. On a les yeux ri­vés sur notre chef au bout de la lance. Je suis content d’avoir es­sayé de faire quelque chose. J’ai 23 ans et je suis en­ga­gé de­puis mes 17 ans. Comme mon père. C’est une vo­ca­tion fa­mi­liale ». Tout près du groupe, se trouve le lo­cal mé­di­cal où s’af­fairent le mé­de­cin et deux in­fir­mières. 70 hommes bles­sés sont pas­sés cette nuit par ce ca­bi­net im­pro­vi­sé. « Nous avons eu toutes sortes de cas » com­mente le Dr Jean-Paul Dietz «Brû­lures, fa­tigue, coups de chaud, in­ha­la­tions de fu­mée, déshy­dra­ta­tions. Nous avons eu aus­si quelques trau­ma­tismes. C’était une nuit sans lune donc on a vite fait de se prendre une branche ou une pierre ». Les maux les plus fré­quents? « Sans hé­si­ta­tion les yeux très ir­ri­tés en rai­son de la fu­mée ».

« Quit­ter le feu qui court en­core »

C’est le cas de Mar­tin, 20 ans, ve­nu en ren­fort de Bri­gnoles :« On est ar­ri­vé vers 21 h. J’étais à la lance, très près du feu. C’est la pre­mière fois que j’étais si près. On res­sent la peur mais on fait confiance à son équipe. Les yeux vous piquent très ra­pi­de­ment. On es­saie de mettre de l’eau pour at­té­nuer l’ir­ri­ta­tion mais rien n’y fait ». En dé­pit de la peur, de la dou­leur et de la ten­sion, Mar­tin reste com­ba­tif : « Mal­gré la fa­tigue, j’ai quit­té les lieux à contre­coeur. On n’aime pas par­tir alors que le feu conti­nue ». En quit­tant le lo­cal mé­di­cal Mar­tin croise Ma­thieu. De­puis le dé­but de la nuit, le vaet-vient est per­ma­nent. Dis­crètes et bien­veillantes, les in­fir­mières écoutent, soignent et ras­surent.

Dans la four­naise

Ma­thieu Llo­rens, 29 ans, de Dra­gui­gnan, se fait ap­pli­quer de la crème sur le beau ta­touage de son bras, à cause d’un gros coup de feu « C’est un res­sen­ti de cha­leur in­tense. Comme si vous aviez mis votre bras dans un four puis res­sor­ti ». Ma­thieu et ses col­lègues étaient dans le groupe de tous les dan­gers: dix-sept hommes pris dans le feu, à l’Es­ca­let et un bi­lan de cinq bles­sés dont deux sé­rieux pris en charge à la Ti­mone et au pôle de san­té de Gas­sin : « On y était de­puis 20 h 30. À lut­ter avec les lances. À 22 h, on a sen­ti une ra­fale de vent ar­ri­ver vers nous et on a com­pris. On a juste eu le temps de po­ser les tuyaux et de cou­rir aux ca­mions. On n’ima­gine pas la ra­pi­di­té à la­quelle le feu peut avan­cer. Il est ar­ri­vé sur nous en 30 - 40 se­condes. Il y avait cinq ca­mions. Le feu est pas­sé au­tour de nous. Moi, j’étais à la place du conduc­teur et mal­gré mon équi­pe­ment adap­té, j’ai eu ce coup de chaud. La peau se met à rou­gir. On res­sent des pi­co­te­ments. Mais ce n’est pas ça le plus dur. Quand le feu ar­rive sur nous, les 2 ou 3 mi­nutes où l’on est dans la four­naise sont une éter­ni­té. Quand on est en po­si­tion d’at­tente es­pé­rant que le feu passe, on a tout le temps d’avoir peur. Et, c’est vrai: j’ai vu ma vie dé­fi­ler. Puis le pay­sage se des­sine à nou­veau sous nos yeux: le feu est pas­sé. On res­pire un grand coup et le sou­la­ge­ment s’ins­talle. C’est là qu’on s’est mis à l’abri dans les vignes ». Pom­pier avant tout, le plus dur pas­sé, Ma­thieu se pré­oc­cupe des autres : « Je pense à mon col­lègue qui a été bles­sé plus sé­vè­re­ment au vi­sage et au bas­sin et qu’on a dû trans­por­ter à Mar­seille. Ça fait mal ».

« Ja­mais blin­dé »

Comme Ma­thieu, les pre­miers mots de l’ad­ju­dant Eric Ma­rie, à bord d’un autre des cinq ca­mions pris dans le feu de l’Es­ca­let pense à son col­lègue bles­sé. Pos­té près de son vé­hi­cule, il montre les ra­vages des flammes : les par­ties plas­tiques re­cro­que­villées, le pneu noir­ci. « Le sys­tème d’au­to­pro­tec­tion qui per­met un ar­ro­sage au­to­ma­tique n’y a pas suf­fi. On a dû ar­ro­ser nos vé­hi­cules en pré­ven­tion. Nous étions dans une si­tua­tion à risque, au mi­lieu de la pi­nède : il fal­lait en­vi­sa­ger une po­si­tion de re­pli, dans les vignes. Le feu pas­sé, on a par­cou­ru 50 m en marche ar­rière jus­qu’aux vignes. Il y avait cette cha­leur. In­tense. Pro­vo­quée par la fu­mée si dense qu’elle a fait ef­fet de serre. On n’a eu qu’une idée en tête: mettre en sé­cu­ri­té les jeunes sous notre res­pon­sa­bi­li­té. Mais

même après vingt ans à com­battre les in­cen­dies, on n’est ja­mais blin­dé ». Des bles­sés, il y en a eu par­tout. Comme Os­car Nys­trom de La Garde-Frei­net char­gé avec son groupe de pro­té­ger les vil­las de Cap Taillat. Fa­ti­gué mais sou­riant, Os­car avance, les deux mains ban­dées : « Nous étions dix-sept hommes entre la cave de la Tour­raque et Cap Taillat à trai­ter plu­sieurs h, dont cer­taines ont brû­lé. Nous avons sau­vé une mai­son qui était juste à cô­té d’une autre dé­jà dé­truite. À l’in­té­rieur de celle que l’on a réus­si à pro­té­ger, il y avait une di­zaine de per­sonnes, dont un en­fant de 7 ans, confi­nées dans la cave et af­fo­lées. On les a ras­su­rées ».

« Les ac­ci­dents ar­rivent »

« Je me suis bles­sé vers 3 h, au mo­ment où, avec l’ad­ju­dant Thierry Pel­lis­sier de Sainte-Maxime, on s’est oc­cu­pé d’une mai­son dont deux chambres et une pièce at­te­nante avaient dé­jà été tou­chées. Nous étions en train d’ame­ner le tuyau de­vant la mai­son. En ou­vrant la baie vi­trée en PVC, elle s’est ef­fon­drée et tout le plas­tique brû­lant est tom­bé sur mes mains. Je les ai plon­gées dix mi­nutes dans une bas­sine d’eau froide mais le plas­tique était col­lé. J’ai dû me rendre au pôle de san­té de Gas­sin où on m’a ôté les mor­ceaux ». La dou­leur ? Ce n’est pas la pre­mière pré­oc­cu­pa­tion d’Os­car: «On re­fait le film. Ça fait 28 ans que je suis pom­pier et la pre­mière fois que je suis bles­sé. On a beau connaître les consignes de sé­cu­ri­té, les ac­ci­dents ar­rivent».

« Un pe­tit ca­fé ? »

Le ré­con­fort, Os­car l’a trou­vé à la cel­lule lo­gis­tique, là où tous les hommes du feu convergent. À bord, les Dra­cé­nois Thi­baut, Sé­bas­tien et Philippe ont bien com­pris l’im­por­tance de leur rôle : « Tu veux un pe­tit ca­fé ? Tu as faim ? ». « Ça com­mence comme ça », ra­conte Sé­bas­tien «Puis le reste vient. On les fait par­ler, on leur de­mande com­ment ça s’est pas­sé. Et là, ils se lâchent. Nous disent que c’était dur, qu’ils ont eu peur par­fois. Mais au fi­nal, on est content. Contrai­re­ment à La Garde-Frei­net en 2003, cette fois, les vies hu­maines ont été épar­gnées. La fo­rêt re­pousse, les hommes ne re­viennent pas. On n’ou­blie ja­mais ça ».

Mi­nuit lun­di soir, au coeur de l’in­ter­ven­tion des sa­peurs-pom­piers dans le mas­sif sur­plo

(Pho­to Ch.C.)

Le ca­pi­taine Ber­nard Rous­sel et le co­lo­nel Ri­chard Is­kan­dar font le point dans la nuit.

(Pho­to C.G.)

Eric Ma­rie était au coeur du feu. Son ca­mion en par­tie brû­lé en té­moigne.

(Pho­to S.L.)

Os­car a re­çu du plas­tique brû­lant sur les deux mains.

(Pho­to Ch.C.) (C.G.) (Pho­tos C.G.)

mbant la Tour­raque. A gauche : Ma­thieu a pris un coup de chaud sur le bras. A droite : Comme beau­coup de sa­peurs-pom­piers, Mar­tin avait les yeux très ir­ri­tés. Dé­shy­dra­té, un pom­pier de Tou­lon est trans­por­té en am­bu­lance. Les pre­miers hommes du feu soi­gnés à l’ac­cueil de la cave vi­ti­cole lun­di soir.

(Pho­to Ch.C.)

Au P.C. de contrôle des opé­ra­tions, les sa­peurs-pom­piers sont ve­nus prendre toute la nuit les consignes du com­man­de­ment.

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