Après la guerre, la gué­rilla

Soixante heures après l’an­nonce de l’ap­pa­ri­tion des flammes dans la fo­rêt d’Ar­tigues, les sol­dats du feu, aus­si bien à terre que dans les airs, sont tou­jours au com­bat. Fa­ti­gués, mais plus que ja­mais mo­ti­vés à ache­ver leur ennemi

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Spécial Incendies -

Ce­la fait trois jours et trois nuits qu’ils ba­taillent. À cou­rir après un front à l’est, un autre à l’ouest, sur­vo­lés par les bom­bar­diers qui, après chaque pas­sage, leur rendent l’es­poir de fi­na­le­ment ga­gner la di­zaine de mètres qu’ils pen­saient per­due. À l’heure où ces lignes sont écrites, près de 1 700 hec­tares ont été par­cou­rus par l’ennemi. Ces terres lui sont ac­quises, car, dans la guerre contre le feu, on ne gagne ja­mais vrai­ment. Toute conquête en­ne­mie est dé­fi­ni­tive.

Rouges, orange, fa­ti­gués mais prêts

Quand on s’ap­proche de Seillons, en ar­ri­vant de Saint-Maxi­min au sud, ou de Rians au nord, on croise les troupes, en rouge ou orange, po­si­tion­nées à l’en­trée des mas­sifs. Plus for­cé­ment fraîches, mais tou­jours prêtes à ré­pondre aux ap­pels des centres opé­ra­tion­nels. Sur ce qui res­te­ra dans les an­nales comme « le feu d’Ar­tigues » – qui a pour­tant bien da­van­tage me­na­cé le vil­lage de Seillons-Source-d’Ar­gens, dans la soi­rée de mar­di, puis in­quié­té Saint-Mar­tin et Brue-Au­riac, hier –, ce sont près d’un de­mi-mil­lier de sa­peurs-pom­piers, de sa­peurs-sau­ve­teurs de l’UIISC7 bri­gno­laise et de membres des co­mi­tés com­mu­naux feux de fo­rêt qui ont été en­ga­gés, en plus des moyens aé­riens, Dash, Ca­na­dair, hé­li­cos. Cer­tains sol­dats sont du cru, d’autres au­raient sans au­cun doute pré­fé­ré dé­cou­vrir les che­mins de la Pro­vence verte au­tre­ment qu’en ran­gers et dans un cuir ig­ni­fu­gé. De ceux-là, on en a croi­sés, ce jeu­di ma­tin, au nord de Seillons, sur la route de Brue-Au­riac, à quelques mètres de là où l’Ar­gens sort de terre.

Le Rhône, l’Ain et la Sa­voie

Soixante-huit sa­peurs, dans une dou­zaine de vé­hi­cules (ca­mions, 4x4), bien ran­gés, dans un champ, face aux vignes. Sur les flancs des ca­mions, les lo­gos des ser­vices in­cen­die du Rhône (69), de l’Ain (01) ou de Sa­voie (73). C’est la co­lonne «SE­RA 1», par­tie de SaintP­riest, près de Lyon, dans la nuit de lun­di à mar­di. À sa tête, le com­man­dant Pa­trick Ro­ber­jot, ap­puyé par les ca­pi­taines Amé­lie Gé­nin et Loïc Pi­chard. « On est quoi là ? Jeu­di ? Donc ça va faire deux jours qu’on est ar­ri­vés... Ex­cu­sez-moi, je crois qu’on n’a dor­mi que 6 ou 7 heures de­puis... Oh, mais, ça va, hein... On tient le coup», as­sure Loïc Pi­chard, ac­cou­dé à un 4x4 dans le­quel le conduc­teur « mé­dite » pro­fon­dé­ment.

La der­nière ba­taille

–« Où al­lez-vous être en­ga­gés au­jourd’hui ? »–« On ne sait pas. Le com­man­dant est al­lé faire le point au PC... On va sû­re­ment al­ler là-de­dans... » Il dé­signe le che­min qui s’en­fonce vers l’ouest, dans le mas­sif, vers le val­lon du Puits Da­gnié. Der­rière la pe­tite col­line, une ba­taille se ter­mine, dans une sé­rie d’es­car­mouches entre les der­nières troupes du feu, qui sortent dès que le vent les y mo­tive, et les hommes, qui sont bien dé­ci­dés à en fi­nir là et jettent toutes leurs forces dans une ul­time of­fen­sive, qui res­semble fort à des opé­ra­tions de gué­rilla, dans un champ de ba­taille de dix ki­lo­mètres sur huit.

« C’est sans fin »

Âmes sen­sibles s’abs­te­nir : le feu n’est pas bon joueur. À chaque fois qu’on le croit vain­cu, une nou­velle co­lonne de fu­mée sombre vient af­fo­ler les hommes. Ne ja­mais crier vic­toire. Une pre­mière re­prise, mer­cre­di soir, puis une se­conde, hier à 11 heures, une troi­sième, vers 17 heures, où deux Ca­na­dair sont ve­nus re­joindre leurs deux sem­blables qui tour­naient de­puis le ma­tin, au cô­té de deux Tra­ckers, qui ont pris le re­lais d’un Dash et d’un hé­li­co­ptère. « C’est sans fin, il faut que ce fou­tu vent s’ar­rête », im­plore un homme, croi­sé à Brue-Au­riac.

« Le maire ? Il est là-de­dans »

À chaque re­prise, la crainte de voir l’ennemi s’échap­per et re­prendre des forces dans une zone boi­sée. « S’il passe le val­lon de Pié­gros, c’est Brue-Au­riac qui se­ra en pre­mière ligne », pré­vient un membre du CCFF Seillons. À 19 heures, la fu­mée pre­nait pos­ses­sion de la D560, qui re­lie Seillons à Brue. Les « orange » sont par­tout, eux aus­si. La pe­tite D70, qui re­lie Seillons à Es­par­ron, a été fer­mée à la cir­cu­la­tion. Elle passe en plein mi­lieu de la zone brû­lée. Pour­tant, il y a un pa­quet de monde là-haut, et pas seule­ment des pom­piers. Les CCFF, res­source de connais­sance du ter­rain et d’ap­pro­vi­sion­ne­ment lo­gis­tique, sont pos­tés tous les deux ou trois ki­lo­mètres. Le pre­mier groupe ar­rête ma voi­ture. « Vous cher­chez les pom­piers ? Ils sont là-de­dans. » L’homme montre une draille dans la­quelle ma Po­lo ne se ris­que­ra pas. « Il doit y avoir le maire avec eux... »« Pas sûr», ré­pond un autre. « Il est des­cen­du du 4x4 et est par­ti dans le val­lon des Abeilles... » Pas moyen de joindre Sté­phane Ar­naud au té­lé­phone, qui, de toute fa­çon, ne « passe » presque pas ici. On le re­trou­ve­ra dans la soi­rée, au che­vet d’une fu­me­rolle tenace, dans le mas­sif de la Ver­re­rie, à quelques mètres des mai­sons éva­cuées mar­di. La dé­so­la­tion qui ac­com­pagne les quelques ki­lo­mètres par­cou­rus sur la D70 suf­fit à com­prendre : ici, l’homme a per­du. Quelques sol­dats sont tou­jours là, « au cas où ». Ils contemplent, im­puis­sants, une re­prise qui les nargue, une col­line plus loin. Les avions lui tournent au­tour, des col­lègues ter­restres y sont dé­pê­chés. Dans la guerre contre le feu, on ne gagne ja­mais vrai­ment. Pour­tant, hier soir, les 500 sa­peurs qui avaient com­bat­tu avaient le feu « sous contrôle ».

GUILLAUME JAMET gja­met@var­ma­tin.com

(Pho­tos G. J.)

Le CCFF Seillons, dans la zone brû­lée, re­garde pas­ser l’un des  ca­mions en­ga­gés. Hier ma­tin. Seillons, sur la D. Po­si­tion­nés dans le « brû­lé », des sa­peurs-pom­piers at­tendent une re­prise proche, et passent le temps en pho­to­gra­phiant un avion Dash qui pi­lonne une re­prise. Les of­fi­ciers de la co­lonne SE­RA  font le point avant de re­ce­voir leur af­fec­ta­tion.

Au loin, un hé­li­co­ptère bom­bar­dier ef­fec­tue un lar­gage.

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