In­ou­bliable

Im­mense ac­trice ayant tour­né avec les plus grands, in­car­na­tion de la femme fran­çaise vo­lon­taire, libre et sexy des an­nées 60, per­son­na­li­té re­belle et en­ga­gée... Jeanne Mo­reau (ci-des­sus à Cannes en 2008 est morte hier à 89 ans.

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Front Page - PHI­LIPPE DUPUY pdu­puy@ni­ce­ma­tin.fr

Elle était l’en­thou­siasme, l’in­té­gri­té, l’in­dé­pen­dance, les con­vic­tions pas­sion­nées, le franc­par­ler, l’amour de la vé­ri­té quel qu’en soit le coût, les ré­voltes, les éclairs de dou­ceur, et la pré­ci­sion du jeu, bien sûr... Il est des co­mé­diennes pour les­quelles, in­dé­pen­dam­ment de leur gloire, la classe et l’élé­gance mo­rale sont un art de vivre. Jeanne Mo­reau est de celles-là. » In­ca­pable d’en par­ler au pas­sé, in­ca­pable d’en par­ler tout court, l’an­cien pré­sident du Festival de Cannes, Gilles Ja­cob, ren­voyait hier les nom­breux jour­na­listes qui, comme nous, le sol­li­ci­taient, au texte qu’il ve­nait de pu­blier sur son blog du Huf­fing­ton Post. Sans doute le plus bel hommage ren­du à la grande dame du ci­né­ma fran­çais qui vient de nous quit­ter, à l’âge de 89 ans. C’est sa femme de mé­nage qui l’a trou­vée, hier ma­tin, in­ani­mée dans son ap­par­te­ment pa­ri­sien, rem­pli de roses et de livres, où elle lut­tait de­puis long­temps dé­jà contre un can­cer te­nace. « Ma­de­moi­selle Jeanne » a donc re­joint Jean-Claude Bria­ly qui ne l’ap­pe­lait qu’ain­si.

Égé­rie de la Nou­velle Vague

En 70 ans de car­rière, elle a tour­né dans plus de 130 films, en a réa­li­sé deux et a joué une soixan­taine de pièces de théâtre, où écla­taient son ta­lent d’ac­trice et sa per­son­na­li­té im­pé­tueuse. C’est sur les planches qu’elle fait ses pre­miers pas en 1946, en ren­trant comme au­di­trice à la Co­mé­die-Fran­çaise... En ca­chette de son père qui la jet­te­ra de­hors en l’ap­pre­nant. En­ta­mée en 1949 avec Der­nier Amour de Jean Stel­li, sa car­rière ci­né­ma­to­gra­phique ne pren­dra vé­ri­ta­ble­ment son en­vol que dans les an­nées soixante avec la Nou­velle Vague. Sa beau­té lasse et sen­suelle et sa voix grave y font im­mé­dia­te­ment mer­veille. Elle de­vient, avec Bri­gitte Bar­dot, l’in­car­na­tion de la femme fran­çaise, vo­lon­taire, sexy et li­bé­rée. Après Louis Malle, qui la ré­vèle dans As­cen­seur pour l’écha­faud en 1957, les plus grands noms du ci­né­ma se battent pour l’avoir de­vant leur ca­mé­ra (et cer­tains, comme William Fried­kin, To­ny Ri­chard­son ou Louis Malle, dans leur lit). Elle tourne pour Fran­çois Truf­faut (Les Quatre Cents Coups, Jules et Jim), qui di­sait d’elle : « Elle a toutes les qua­li­tés qu’on at­tend d’une femme, plus celles qu’on at­tend d’un homme, sans les in­con­vé­nients des deux... » ,Mi­che­lan­ge­lo An­to­nio­ni (La Notte – La Nuit), Jean-Luc Go­dard (Une femme est une femme), Ro­ger Va­dim (Les Liai­sons dan­ge­reuses), Jo­seph Lo­sey (Eva, Mon­sieur Klein), Or­son Welles (Le Pro­cès), Jacques De­my (La Baie des Anges, tour­né à Nice, dans le­quel elle in­carne une flam­beuse), Luis Buñuel (Le Jour­nal d’une femme de chambre), Ber­trand Blier (Les Val­seuses), Elia Ka­zan (Le Der­nier Na­bab) ou en­core Wim Wen­ders, Rai­ner Wer­ner Fass­bin­der et plus ré­cem­ment Luc Bes­son (Ni­ki­ta)...

Star par­mi les stars à Cannes

Ses rôles les plus mar­quants sont cer­tai­ne­ment ceux de Jules et Jim, Vi­va Ma­ria ! (aux cô­tés de Bri­gitte Bar­dot ), Jour­nal d’une femme de chambre et Les Val­seuses où elle n’a que quelques scènes, mais fait vi­rer le film de la co­mé­die au drame. C’est pour­tant avec Mo­de­ra­to Can­ta­bile de Pe­ter Brook qu’elle ob­tient le prix d’in­ter­pré­ta­tion à Cannes en 1960. Il lui fau­dra en­suite at­tendre 1992 pour dé­cro­cher un Cé­sar (pour La Vieille qui mar­chait dans la mer de Laurent Hey­ne­mann), dou­blé en 1995 d’un Cé­sar d’hon­neur et tri­plé d’un Su­per Cé­sar d’hon­neur en 2008. En 1998, Hol­ly­wood lui dé­cerne l’Os­car d’hon­neur, consé­cra­tion in­ter­na­tio­nale qui sa­lue l’en­semble de sa riche car­rière. En 2000, elle est la pre­mière femme à en­trer à l’Aca­dé­mie des beaux-arts. Jeanne Mo­reau est aus­si la seule femme à avoir pré­si­dé deux fois le ju­ry de Cannes (en 1975 et 1995) et à avoir éga­le­ment été plu­sieurs fois maî­tresse de cé­ré­mo­nie. Son duo­hom­mage im­pro­vi­sé avec Va­nes­sa Pa­ra­dis sur la chan­son de Jules et Jim (Le Tour­billon de la vie), en 1995 alors qu’elle pré­si­dait le ju­ry, est res­té dans toutes les mé­moires... Mal­gré sa peine, Gilles Ja­cob sou­rit en­core en évo­quant ses nom­breuses ap­pa­ri­tions can­noises et, no­tam­ment, son «ar­ri­vée triom­phale », une an­née, dans un pa­lace de la Croi­sette : « Le di­rec­teur est aux pe­tits soins, on monte dans sa suite et elle se rend compte que c’est la deuxième suite de l’hô­tel, pas la plus belle. “J’es­père que ça vous plaît”, dit le di­rec­teur. Alors, elle ouvre les ar­moires, se re­tourne vers lui, et dans un sou­rire en­sor­ce­lant lui dit : “C’est par­fait, mais où vou­lez-vous que je mette mes af­faires ?”». Ta­len­tueuse, libre, pleine de vie et d’hu­mour : c’est l’image qu’on ai­me­ra gar­der de ma­de­moi­selle Jeanne.

(Pho­tos AFP)

Jeanne Mo­reau sou­riante au Festival de Cannes en . Cette an­née-là, l’ac­trice – deux fois pré­si­dente du ju­ry en  et  – avait re­çu un Su­per Cé­sar d’hon­neur.

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