Thier­ry de Pe­ret­ti: «Sur­tout pas de folk­lore!»

Le réa­li­sa­teur d’Une vie vio­lente, pre­mier grand film sur les dé­rives du na­tio­na­lisme corse, nous parle de son film et de ce qu’il dit de la Corse au­jourd’hui…

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - L’interview - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR PHI­LIPPE DUPUY pdu­puy@ni­ce­ma­tin.fr

Après Les Apaches, qui sui­vait le par­cours d’un groupe de jeunes Corses du sud de l’île, entre oi­si­ve­té et pe­tite dé­lin­quance, Thier­ry de Pe­ret­ti a plan­té ses ca­mé­ras dans la ré­gion de Bas­tia pour faire re­vivre le par­cours d’un jeune mi­li­tant na­tio­na­liste, dans les an­nées 1990-2000. Li­bre­ment ins­pi­ré du des­tin tra­gique de Ni­co­las Montigny, jeune in­dé­pen­dan­tiste as­sas­si­né à Bas­tia en 2001, Une vie vio­lente est le pre­mier grand film à abor­der de front la ques­tion des dé­rives du na­tio­na­lisme corse et de la vio­lence en­dé­mique sur l’île. À la fois film po­li­tique, film so­cial, film de ma­fia, thril­ler et drame in­ti­miste, très bien ac­cueilli à Cannes où il était sé­lec­tion­né par la Se­maine de la cri­tique, c’est une telle réus­site qu’il nous a pa­ru im­por­tant de ren­con­trer son réa­li­sa­teur…

Pour­quoi ce film ?

Je suis né à Ajac­cio et j’ai gran­di en Corse. Ma fa­mille y vit, j’y passe la moi­tié de mon temps et j’y ai une par­tie de mes amis. Ce n’est pas un en­droit ar­chaïque, ni hors du temps. J’ai gran­di en écou­tant les Smiths et mon goût pour le ci­né­ma s’est for­gé avec la nou­velle vague taï­wa­naise et le ci­né­ma néo­réa­liste ita­lien. Pour­tant, mon ado­les­cence, comme celle des per­son­nages du film, s’est dé­rou­lée dans un cli­mat de vio­lence po­li­tique et de grande confu­sion. Les jeunes gens de ma gé­né­ra­tion ont connu les meurtres, les rè­gle­ments de comptes, les guet-apens, les fa­milles dé­ci­mées… Nous avons tous eu des ca­ma­rades de classe qui ont pris des routes dangereuses, ont fait des mau­vaises ren­contres et ont par­fois, in­jus­te­ment, per­du la vie. Avec ce film, je vou­lais ra­con­ter cette pé­riode, qui a vu mou­rir en Corse des di­zaines de jeunes gens de ma­nière bru­tale, pour des rai­sons obs­cures même si elles sem­blaient em­prun­ter les voies né­bu­leuses du ra­di­ca­lisme po­li­tique… Fil­mer cette époque ré­cente, c’était abor­der les ques­tions de l’ori­gine de la vio­lence et po­ser celles qui tra­vaillent l’île au­jourd’hui…

En fil­mant la ra­di­ca­li­sa­tion po­li­tique de votre hé­ros, vou­liez-vous faire un pa­ral­lèle avec d’autres formes de ra­di­ca­li­sa­tion ?

Ce n’était pas du tout mon in­ten­tion. Mais je com­prends qu’on y pense à un mo­ment ou à un autre du film… Après sa pré­sen­ta­tion à Cannes, le fes­ti­val de Du­baï m’a même de­man­dé de ve­nir, en m’ex­pli­quant que ce se­rait une fa­çon pour eux de par­ler de ra­di­ca­li­sa­tion sans avoir à évo­quer l’is­la­misme… J’ai re­fu­sé, évi­dem­ment. Il y a sans doute des ré­so­nances, des mé­ca­niques com­munes, liées aux dif­fi­cul­tés so­ciales. La Corse reste une ré­gion pauvre, dé­lais­sée cultu­rel­le­ment. L’iso­le­ment géo­gra­phique peut être pe­sant… Mais il n’est pas ques­tion de re­li­gion dans le film. Seule­ment de po­li­tique.

Et de pos­sible « dé­rive à la si­ci­lienne »…

Oui. Il y a no­tam­ment cette scène où des mères de fa­mille se réunissent au­tour de celle du jeune hé­ros, qui est me­na­cé de mort. Dans leur dis­cours, on ne sent ni pa­thos, ni com­pas­sion. Juste une forme de ré­si­gna­tion. « C’est la règle » disent-elles, adop­tant ain­si ta­ci­te­ment le point de vue des tueurs. En ou­bliant que ce gar­çon était avant tout un mi­li­tant po­li­tique, même s’il a pu em­ployer des mé­thodes cri­mi­nelles… Je ne suis pas d’ac­cord avec elles, bien sûr. Mais c’est le pa­ra­doxe, quand on vit au mi­lieu de cette vio­lence : on de­vrait fuir, crier, s’in­di­gner, mais on fi­nit par l’ac­cep­ter comme si c’était na­tu­rel…

Vous n’avez pas peur qu’on vous re­proche de ter­nir l’image du na­tio­na­lisme en mon­trant que ces jeunes ne sont, pour les vieux mi­li­tants po­li­tiques, que de la chair à ca­non ?

Non, je crois que le pire se­rait de men­tir, de faire du folk­lore. J’es­saie de faire mon tra­vail d’ar­tiste le plus sé­rieu­se­ment et le plus pré­ci­sé­ment pos­sible. Et j’ai foi dans le pou­voir conso­la­teur du ci­né­ma. Ce n’est

pas un film ven­geur. Je montre seule­ment qu’à force de vou­loir col­ler à un des­tin de tragédie grecque, on a une fin tra­gique. Pour moi, la vie, ce n’est pas ça. Quand le jeune de­mande à son co­pain : « Qu’est-ce que tu peux faire de mieux que te battre

pour ton pays ? », ça peut avoir du sens… Mais pas dans ce contexte ! Il y a des en­droits ou des époques où ça peut être vrai, mais là ? Il y avait d’autres formes de lutte pos­sibles, d’autres moyens d’im­po­ser ses idées. La ques­tion de la lutte ar­mée peut tou­jours se po­ser. Mais cer­tai­ne­ment pas ici et pas à ce mo­ment-là…

Les choses ont-elles évo­lué de­puis ?

La vio­lence est tou­jours là, mais elle est da­van­tage liée aux ques­tions so­ciales que po­li­tiques. Le na­tio­na­lisme do­mine, il s’est ins­ti­tu­tion­na­li­sé. On a élu trois dé­pu­tés na­tio­na­listes aux der­nières élec­tions. La Corse est le seul en­droit de France qui n’a pas vo­té mas­si­ve­ment « En marche ! ». Pour­tant, c’est la même gé­né­ra­tion qui est por­tée au pou­voir. Ce­la res­sort, à mon avis, d’un re­jet iden­tique de la vieille po­li­tique cla­nique.

Le titre du film est em­prun­té à Pa­so­li­ni, mais il fait aus­si son­ger à His­toire de la vio­lence de Da­vid Cro­nen­berg. Des ré­fé­rences ?

Non, ce se­rait trop écra­sant. Di­sons des ré­so­nances. Ce sont des ci­néastes im­por­tants, très ins­pi­rants pour moi…

La ques­tion du trai­te­ment de la vio­lence à l’écran est par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sante ici. Comment évi­ter les cli­chés du film de ma­fia et ceux des sé­ries TV à la Ma­fio­sa ?

C’est une ques­tion d’écri­ture et de mise en scène. Il en est beau­coup ques­tion, mais il y a peu de scènes de vio­lence. La pre­mière suf­fit à char­ger le film. C’est la force du plan-sé­quence : il vous im­plique et vous force à ques­tion­ner ce que vous voyez. Pas be­soin d’y re­ve­nir par la suite, on sait de quoi on parle…

La Corse que vous mon­trez n’est, évi­dem­ment, pas celle des guides tou­ris­tiques…

J’es­saie de faire un ci­né­ma de ter­ri­toire. Claire De­nis dit que c’est « l’in­verse du pay­sage ». Il faut donc évi­ter le folk­lore, l’exo­tisme, la su­per­fi­cia­li­té. Je ne fais pas un ci­né­ma dé­co­ra­tif. C’est aus­si pour ce­la que je n’em­ploie pas d’ac­teurs cé­lèbres. Si j’avais pris Ro­main Du­ris, mal­gré son ta­lent, on au­rait peut-être eu plus de mal à s’iden­ti­fier à mon jeune hé­ros. Ce­la va au-de­là du jeu ou de l’ac­cent : il faut un rap­port di­rect au pays et à sa culture pour qu’on y croie.

Con­ti­nue­rez-vous à fil­mer en Corse ?

Cer­tai­ne­ment. J’ai un pro­jet de co­mé­die « vi­tel­lo­nienne » qui se passe à Ajac­cio. Mais mon pro­chain film se­ra tour­né à Pa­ris. Avec des ac­teurs corses, mais parce que j’ai le sens de la troupe, comme au théâtre.

Une vie vio­lente de Thier­ry de Pe­ret­ti, sor­tie en salles le 9 août.

‘‘ La Corse reste une ré­gion pauvre” ‘‘ Je ne fais pas un ci­né­ma dé­co­ra­tif”

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