Pas­seurs de mi­grants : condam­na­tions à la chaîne

Var-Matin (Sainte-Maxime / Saint-Tropez) - - Grand Sud - STÉ­PHA­NIE GASIGLIA

«Your coun­try is a dic­ta­to­ry! You un­ders­tand »... « One year ? But one year for what?»(1) Hus­sein est en rogne. Da­vid Hill, le pré­sident du tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Nice garde son calme. En­fin, es­saie. Au dé­but de l’au­dience, le pré­ve­nu avait dé­jà fait gri­ma­cer les ma­gis­trats en fai­sant part de sa désap­pro­ba­tion de voir des femmes dans le tri­bu­nal, ex­pul­sant au pas­sage un dé­li­cat «Fuck ». Da­vid Hill s’en­fonce dans son siège. Souffle. Il est tard. Ce sont les der­niers ju­ge­ments ren­dus, hier. «S’il n’est pas content, il peut faire ap­pel. Il a 10 jours.»

« C’est moi que j’ai vou­lu ai­der »

En at­ten­dant, re­tour à la case pri­son. La po­lice re­met les me­nottes à Hus­sein qui vient de prendre un an de pri­son ferme. Une peine en de­çà des ré­qui­si­tions de Ju­lie Rouillard, la très po­sée pro­cu­reur de la Ré­pu­blique, qui avait de­man­dé 18 mois, pour «aide à l’en­trée, à la cir­cu­la­tion ou au sé­jour ir­ré­gu­liers d’un étran­ger en France». Le 6 août, cet Ira­kien est contrô­lé à 1 h 20 au ni­veau de la Tur­bie. Pas de bol, des CRS rentrent du tra­vail. Ils re­pèrent son mo­no­space feux éteints, ar­rê­té sur l’au­to­route, et voient s’en ex­tir­per 6 per­sonnes « d’ori­gine afri­caine ». Le mi­ni-van re­met les gaz et tente d’échap­per au contrôle. Il se­ra rat­tra­pé un peu plus loin. Pour sa dé­fense, Hus­sein af­fir­me­ra qu’il n’avait pas com­pris qu’il s’agis­sait de po­li­ciers. Pour le reste, il re­con­naît avoir ren­con­tré un Pa­kis­ta­nais qui lui au­rait de­man­dé de trans­por­ter les mi­grants contre ré­mu­né­ra­tion. Un geste hu­ma­ni­taire? «Oui», mais en­vers lui. «C’est moi que j’ai vou­lu ai­der », di­ra-t-il à la barre.

Un cou­sin tom­bé du ciel

À la barre, où ve­nait de com­pa­raître un peu plus tôt Ba­chir, 34 ans et Rah­mane 42 ans. Ces Mar­seillais sont pour­sui­vis pour les mêmes faits qu’Hus­sein. Le 27 juin, ils ont été in­ter­pel­lés à bord d’une Au­di au péage de la Tur­bie, avec à bord un Al­gé­rien en si­tua­tion ir­ré­gu­lière. Leur his­toire, Rah­mane la ra­conte comme une vi­rée entre potes. Il doit em­me­ner un cou­sin à Ma­ri­gnane, il de­mande à Ba­chir de l’ac­com­pa­gner avec sa voi­ture. Ba­chir veut alors pour­suivre jus­qu’à Nice pour voir de la fa­mille. Et de Nice, voyant un pan­neau « Gênes », ils dé­cident d’al­ler man­ger une piz­za à Vin­ti­mille. Vin­ti­mille où Ba­chir tombe «par ha­sard » sur un Al­gé­rien qu’il dé­couvre, af­firme-t-il, être un vague cou­sin à lui et qu’il dé­cide de ra­me­ner à Mar­seille. Une belle his­toire qui ne plaît pas au pro­cu­reur. Ju­lie Rouillard évoque « un cou­sin tom­bé du ciel», «une his­toire gro­tesque ». Pour elle, l’aide à l’en­trée est ca­rac­té­ri­sée et l’in­ten­tion aus­si. Elle re­quiert 10 mois pour les deux. Ba­chir en pren­dra 8 avec man­dat de dé­pôt. Rah­mane qui pour­rait bien avoir été « le din­don de la farce», comme a plai­dé son avo­cat, pren­dra 8 mois lui aus­si mais amé­na­geables.

« On n’est pas sur de l’en­traide fa­mi­liale »

Et dé­ci­dé­ment, il y a de l’ac­tion à la Tur­bie. C’est là éga­le­ment que Mar­ti­na, une jeune Ita­lienne, a été in­ter­pel­lée au vo­lant de sa voi­ture, le 10 juillet à 1 h et quelque. À ses cô­tés un ami, Sou­lai­ma­na, la qua­ran­taine. Et der­rière, un étran­ger en si­tua­tion ir­ré­gu­lière. Du box, Mar­ti­na s’ex­cuse et s’ex­cuse en­core. Elle vit chez ses pa­rents et est ven­deuse à Mo­na­co. Elle pen­sait, chu­chote-t-elle l’air ha­gard, « rendre ser­vice à son ami et ra­me­ner des membres de sa fa­mille co­mo­rienne ». Mais là aus­si, pas de chance, les po­li­ciers se sont pen­chés sur leurs conver­sa­tions via la mes­sa­ge­rie ins­tan­ta­née Mes­sen­ger, où le mot client ap­pa­raît ré­gu­liè­re­ment et où des sommes d’ar­gent sont évo­quées. «Com­bien il y en a?» «6 clients à 100», «OK donc 600?». Pour le pré­sident, c’est clair, «on voit bien que c’est un trans­port ré­mu­né­ré et or­ga­ni­sé». D’au­tant qu’il y au­rait eu d’autres convoyages. Les pré­ve­nus nient « ces dis­cus­sions c’était de la ri­go­lade, on s’amu­sait ». Fré­dé­ric De Baets, l’avo­cat de Sou­lai­ma­na, tente de dé­fendre un client « au par­cours ex­tra­or­di­naire, au pro­fil aty­pique » : ca­sier vierge, in­té­gra­tion par­faite. Et seule­ment ce dé­ra­page : « Il a vou­lu ai­der sa fa­mille co­mo­rienne». Au­drey Mas­sei, l’avo­cate de la jeune femme, es­saie, de son cô­té, de mettre en avant un pro­fil bien in­ha­bi­tuel pour un pas­seur. « Il ne s’agit ni d’un tra­fic hu­ma­ni­taire ni cu­pide. Elle croyait vrai­ment que c’était de la fa­mille de Sou­lai­ma­na». Avant les plai­doi­ries, Ju­lie Rouillard avait as­sé­né : «On n’est pas sur de l’en­traide fa­mi­liale, on est sur des gens qui agissent pour de l’ar­gent. Vous avez une vraie ac­ti­vi­té or­ga­ni­sée et ré­mu­né­rée». Dix­huit mois de pri­son ferme avaient été re­quis pour les deux pieds ni­cke­lés-pas­seurs. Mar­ti­na et Sou­lai­ma­na pren­dront 12 mois ferme.

1. « Votre pays est une dic­ta­ture !, vous com­pre­nez ». « Un an (de pri­son) ? Mais un an pour quoi ?»

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