QUE FAIRE DE L’EVE­REST ?

Vertical (French) - - Édito - Claude Gar­dien

L’ Eve­rest ne fait guère par­ler de lui que par des images af­fo­lantes de files in­in­ter­rom­pues de cos­monautes en­gon­cés dans leurs com­bi­nai­sons d’al­ti­tude et bran­chés sur leur ré­serve d’oxy­gène, at­ten­dant leur tour de faire les der­niers pas qui les pro­pul­se­ront sur la cime ul­time (au ra­len­ti), et dans la cé­lé­bri­té (ins­tan­ta­né­ment) via leur Smart­phone. L’In­ter­net nous porte aus­si l’écho, di­rect live de que­relles et de ba­garres… Cha­cune de ces nou­velles fait re­gret­ter que l’Eve­rest n’ait pas joui du même sta­tut que le Kai­lash : ces foules maladroites, qui portent avec elles tous les dé­fauts des foules, en fe­raient le tour, au lieu de s’échi­ner sur ses flancs. Le sym­bole res­te­rait, ce­lui de Cho­mo­lung­ma, déesse vé­né­rée par les peuples qui vivent à son pied, in­tact, in­vio­lé. N’au­rait-on pas dû, ré­tros­pec­ti­ve­ment, ins­ti­tuer un trai­té pour ce Troi­sième Pôle, tel que ce­lui qui pro­tège en­core, tant bien que mal, l’An­tarc­tique ? Mais de­puis l’in­ven­tion de l’al­pi­nisme, l’Eve­rest se trou­vait au bout du che­min. Pour­quoi vou­loir le gra­vir ? « Parce qu’il est là » , ré­pon­dait sans dé­tour George Mal­lo­ry, qui s’y per­dra corps et âme en 1924. Il n’est pas un al­pi­niste qui ne sou­haite pas­ser quelques mi­nutes sur le point culmi­nant de la pla­nète. Seul, avec ses com­pa­gnons, face au monde, iso­lé de cette foule que jus­te­ment, on cherche à fuir en al­ti­tude… Alors, que faire de l’Eve­rest ? Chas­ser les mar­chands du Temple ? Guère d’es­poir de ce cô­té-là. Elles sont bien trop fortes, les re­tom­bées de cette éco­no­mie mon­dia­li­sée d’une aven­ture fre­la­tée à force d’être ra­bâ­chée, pire même, ga­ran­tie. Reste à se sou­ve­nir des belles choses : le re­gard des pre­miers al­pi­nistes en cos­tumes de tweed, leurs er­rances sur les gla­ciers, à scru­ter la Déesse, mère des vents, à ten­ter de de­vi­ner si elle lais­se­ra pas­ser les quelques hu­mains qui sau­ront la cour­ti­ser avec au­tant d’hu­mi­li­té que de pas­sion. L’al­pi­nisme a écrit de belles his­toires sur l’Eve­rest. La cor­dée du som­met, en 1953, en est une image : un Néo-zé­lan­dais et un Sher­pa à la na­tio­na­li­té in­cer­taine, qui sur­ent mettre leur ex­ploit au ser­vice des peuples de l’Eve­rest. Par la suite, de nom­breux gestes d’al­pi­nisme ont su ré­pondre à la beau­té de la py­ra­mide su­prême. C’est à ces « beaux gestes » que nous nous rac­cro­chons, dans l’es­poir que le som­met du monde re­trouve une force sym­bo­lique uni­ver­selle, autre que celle de la va­ni­té et de la vé­na­li­té.

Pho­to Pas­cal Tour­naire.

Le do­maine des dieux.

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