Per­for­mance Expédition An­tarc­tique 2014

Vertical (French) - - Sommaire - Texte : Antoine Cay­rol. Photos : Ni­co­las Donadey.

L’An­tarc­tique est un grand blanc qui fascine les voya­geurs, et les al­pi­nistes. La pé­nin­sule, avec ses fjords, ses dé­troits, ses mon­tagnes bien an­crées sur des gla­ciers qui s’écroulent dans l’océan, est un fan­tas­tique ter­rain de jeu. Antoine Cay­rol, fa­mi­lier de ce « white wil­der­ness » rê­vait d’y jouer à saute-mon­tagnes de­puis un voi­lier, cram­pons ou skis aux pieds.

En 2012, avec mon col­lègue Jean-Marc Ven­geon, guide dans le mas­sif de Bel­le­donne, nous sommes par­tis en pé­nin­sule An­tarc­tique sur le voi­lier Po­do­range. Nous en­ca­drions un voyage de ski de ran­don­née avec des clients. Je suis re­ve­nu fas­ci­né par les mon­tagnes de la pé­nin­sule. Elles re­pré­sen­taient, aux confins du Grand Sud, l’al­liance mer-mon­tagne et pôle; une des­ti­na­tion sau­vage et sin­gu­lière.Avec Brice Mo­né­gier du Sor­bier, le skip­per de Po­do­range, nous avons dé­ci­dé alors de re­prendre ren­dez­vous pour 2014, afin de réa­li­ser une expédition mer-mon­tagne, sur des ob­jec­tifs que j’avais re­pé­rés lors de ce pre­mier voyage. Sui­virent deux an­nées né­ces­saires à la cons­ti­tu­tion d’une équipe et à la pré­pa­ra­tion. Nous étions à nou­veau réunis au port d’Ushuaia le 7 no­vembre 2014, en­tou­rés de sept amis al­pi­nistes: Ka­rine Payot, Laurent Bi­bo­let, Yann De­le­vaux, Paul Du­das, Em­ma­nuel Chance, Ni­co­las Donadey, Da­vid La­coste, et de deux ma­rins bien mo­ti­vés (Co­rinne Per­ron et John).Avec les par­rai­nages pres­ti­gieux d’Isabelle Au­tis­sier, Ch­ris­tophe Pro­fit et Jean-Louis Étienne, notre expédition s’in­ti­tu­lait « Le bout et la corde ».

L’île de la Déception

Une fois les af­faires ran­gées et les der­niers pré­pa­ra­tifs ache­vés, nous pre­nons enfin la mer, di­rec­tion la pé­nin­sule par le canal de Drake, car ces mon­tagnes du Grand Sud ne sont ac­ces­sibles qu’en voi­lier. Cinq jours de na­vi­ga­tion nous sé­parent des Shet­lands du Sud, ce cha­pe­let d’îles dis­per­sées au large de la pointe ex­trême de la pé­nin­sule. Mal­heu­reu­se­ment pour cer­tains d’entre nous, le mal de mer est fé­roce et les ma­lades mal­chan­ceux ne peuvent pas sou­vent prendre leurs quarts et par­ti­ci­per aux ma­noeuvres du bord. Mais la mer n’est pas trop agi­tée, et c’est sans pro­blème que nous ar­ri­vons à l’île de la Déception, qui res­semble à un fer à che­val émer­gé de sept ki­lo­mètres de long. Elle abrite une baie par­mi les plus sûres de ces contrées, ap­pe­lée Port Fors­ter, où l’on pé­nètre par un dé­troit de 230 mètres de large, les Forges de Nep­tune. J’avais dé­jà eu la chance d’al­ler plu­sieurs fois en An­tarc­tique avec le Groupe mi­li­taire de haute mon­tagne (GMHM), mais c’est tou­jours une émo­tion d’aper­ce­voir ces terres

sau­vages en­tou­rées d’ice­bergs, sur­gies des eaux. Mes amis mon­ta­gnards sont aus­si sous le charme puis­sant du lieu. Nous res­tons une jour­née sur place, ce qui nous per­met de faire « un ga­lop d’es­sai » avec nos skis et nos snow­boards. Tout le monde est main­te­nant bien re­mis de la tra­ver­sée, et nous met­tons les voiles vers notre pre­mier et prin­ci­pal ob­jec­tif ; la tra­ver­sée des Sept Soeurs du Fief qui do­minent la baie de Port Lo­ckroy. Il s’agit d’une arête per­chée 1000 mètres au-des­sus de la mer, our­lée de cor­niches dé­bor­dant de part et d’autre, consti­tuée de sept som­mets suc­ces­sifs s’éti­rant sur une dis­tance de 10 ki­lo­mètres. Seules les Deux Soeurs des ex­tré­mi­tés ont été gra­vies, mais la tra­ver­sée in­té­grale, bien que convoi­tée et plu­sieurs fois ten­tée, n’a pas été en­core réa­li­sée. Deux jours de na­vi­ga­tion de­puis Déception sont né­ces­saires pour ar­ri­ver à pied d’oeuvre. Une fois sur place, nous par­tons faire les re­pé­rages afin d’éta­blir un sens de tra­ver­sée et une stra­té­gie, puis nous at­ten­dons un cré­neau de beau temps. Nous n’avons pas pris de rou­teur météo pour ce voyage et nous nous fions aux cartes sa­tel­lites de Brice ain­si qu’à ses re­le­vés GRIB (prévisions météo ma­rine). Le 22 no­vembre, il neige mais il n’y a pas de vent en pré­vi­sion. Nous par­tons pour l’as­cen­sion. Nous tra­ver­se­rons du sud au nord. L’ap­proche de la Pre­mière Soeur (le pic Jan­sen) se fait presque in­té­gra­le­ment sous des sé­racs me­na­çants. Puis, de­puis la ri­maye, nous re­mon­tons la voie Crad­dock (du nom du pre­mier as­cen­sion­niste) jus­qu’au som­met: une pente de neige à 50°/55° de 500 mètres ter­mi­née par un pe­tit mur ver­ti­cal où nos ai­lettes de pio­lets s’avèrent d’une grande uti­li­té. La tra­ver­sée du som­met est très cor­ni­chée mais ça, on le sa­vait… Une di­zaine de rap­pels nous ra­mènent à la

ri­maye où nous bi­voua­quons. Le len­de­main, nous re­joi­gnons la ri­maye de la Deuxième Soeur qui est cette fois at­te­nante aux autres jus­qu’à la Cin­quième Soeur. De la Deuxième à la Sixième, au­cune n’a été gra­vie et c’est une suc­ces­sion in­in­ter­rom­pue de pointes très cor­ni­chées re­liées par une arête ex­po­sée et plan­tée 1000 mètres au-des­sus de l’océan. En ef­fet, le som­met de chaque Soeur est exi­gu, et toutes les pré­ci­pi­ta­tions tom­bant sous forme de neige se trans­forment en glace au fil du temps. Il en ré­sulte d’im­menses cor­niches ge­lées et autres cham­pi­gnons do­mi­nant le vide de part et d’autre de la crête. Il est im­pos­sible de sa­voir si on est à l’aplomb des ro­chers sous-ja­cents as­su­rant un peu de sta­bi­li­té à l’édi­fice quand on grimpe. Nous fai­sons deux cor­dées et pre­nons la tête à tour de rôle. La dif­fi­cul­té est due à la neige pul­vé­ru­lente qui tient dans des par­ties les plus raides, et à l’ex­po­si­tion per­ma­nente. Sans les ai­lettes aux pio­lets, il se­rait sans doute im­pos­sible de pas­ser. Les Soeurs se suc­cèdent les unes après les autres et nous lou­voyons sur l’arête en contour­nant par­fois de gros cham­pi­gnons de neige et en es­ca­la­dant quelques pas­sages à 80°. Nous pro­fi­tons du jour per­ma­nent pour grim­per en « one push » (sans bi­voua­quer). Les des­centes en rap­pels sur corps-mort (en fait des plan­chettes de bois) offrent par­fois des dif­fi­cul­tés im­por­tantes car les cham­pi­gnons de neige sont sou­vent très sur­plom­bants.

La vingt-cin­quième heure

Vingt-cinq heures après la Deuxième Soeur, nous ar­ri­vons au som­met de la Sixième (et der­nière pointe vierge). La dif­fi­cul­té de­vient plus mo­dé­rée et je suis en se­cond de cor­dée der­rière Ma­nu. Je suis ses traces, en­cor­dé 40 mètres der­rière lui, et au mo­ment où j’en­jambe une pe­tite cre­vasse en des­cente, sur le fil de l’arête, je vois dé­fi­ler des ro­chers qui montent sur ma droite! Je suis en train de tom­ber avec une énorme cor­niche qui a cé­dé sous mes pieds.Vingt mètres plus bas, la corde en­raye ma chute et, tête en bas, je vois conti­nuer les blocs de glace qui filent dans le vide en di­rec­tion du gla­cier. Le choc de la chute s’est bien ré­par­ti sur Laurent et Da­vid qui étaient der­rière moi.Après avoir crié plu­sieurs fois « est-ce que quel­qu’un

m’en­tend ? » , au bout de ma corde, c’est ai­dé par mes amis que je re­monte. Plus de peur que de mal mais un peu se­coué tout de même. Heu­reu­se­ment, je suis tom­bé sans tou­cher la pa­roi.Vi­gi­lants à mon égard, tous les gars me sur­veillent du coin de l’oeil. Puis la course conti­nue, main­te­nant beau­coup plus fa­cile, avec quelques rap­pels qui nous amènent sur un plat, d’où nous at­tei­gnons ra­pi­de­ment la Sep­tième Soeur. La tra­ver­sée est fi­nie. Comme d’ha­bi­tude après une belle

as­cen­sion, il y a un court mo­ment d’eu­pho­rie col­lec­tive, mais bien vite, cha­cun sa­voure le mo­ment de ma­nière plus in­time. Je suis très heu­reux, c’est une belle réus­site, et les deux ans de pré­pa­ra­tion n’ont pas été vains. En­core une di­zaine de rap­pels et nous voi­là sur le gla­cier, sur le­quel nous re­trou­vons Ka­rine et Ni­co ve­nus à notre ren­contre. En­semble, nous re­joi­gnons le ba­teau, cin­quante-trois heures après notre dé­part dont trente heures en « one push ». Les ma­rins sont heu­reux éga­le­ment, et après un peu de re­pos, c’est la fête à bord.

Les Tours jumelles

Deux jours sont pas­sés et nous nous tour­nons vers d’autres ob­jec­tifs ; il s’agit de réa­li­ser quelques des­centes en ski et snow­board de pente raide. Mal­gré quelques belles réus­sites, la neige se ré­vé­le­ra sou­vent ge­lée et ra­re­ment pro­pice à nos envies. Puis nous nous tour­nons vers notre se­cond gros projet, l’as­cen­sion de la der­nière tour vierge des Tours jumelles du cap Re­nard. Ce sont deux mon­tagnes ma­gni­fiques et em­blé­ma­tiques de la pé­nin­sule. Que l’une des deux soit en­core vierge est une chance as­sez in­ouïe pour nous.Après avoir scru­té la face, nous fai­sons une pre­mière ten­ta­tive in­ter­rom­pue à cause du mau­vais temps. Puis nous re­ve­nons deux jours après. Le dé­bar­que­ment avec le zo­diac est as­sez ex­po­sé aux sé­racs et nous ne traî­nons pas trop. Il y a beau­coup de neige pour l’ap­proche mais ce­la nous fa­ci­li­te­ra l’es­ca­lade en re­cou­vrant les ro­chers. Après quelques lon­gueurs en­tre­cou­pées de pas­sages ro­cheux et un peu de glace, nous ar­ri­vons sous le cham­pi­gnon som­mi­tal. Une lon­gueur de mixte as­sez dé­li­cate à l’aplomb d’un gros sur­plomb de glace me­na­çant nous prend un peu de temps, puis nous ar­ri­vons dans les der­nières pentes. Une dou­zaine d’heures après notre dé­part, nous at­tei­gnons la cime. Quel pri­vi­lège de se trou­ver là après cette as­cen­sion sans pro­blème. In­croyable som­met du bout du monde. Mo­ment rare dans une vie d’al­pi­niste. Dix rap­pels nous ra­mènent à la ri­maye et au ba­teau, où Ka­rine, Ni­co et nos amis

ma­rins nous ac­cueillent cha­leu­reu­se­ment. Suivent quelques jours de se­mi-oi­si­ve­té à pro­fi­ter de pe­tites sor­ties pai­sibles, loin des sé­racs, à skier, grim­per ou contem­pler la faune sau­vage et les mon­tagnes plon­geant dans l’eau. Le mo­ment est ve­nu de quit­ter « l’âge de glace » et de re­prendre le large, di­rec­tion le Cap Horn! C’est un des ob­jec­tifs in­con­tour­nables et ex­cep­tion­nels de l’expédition que de pas­ser par ce lieu my­thique en voi­lier. J’ai dé­jà connu ce plai­sir et Brice a à coeur de nous faire par­ta­ger ce pri­vi­lège à tous. Les voiles sont his­sées et c’est par­ti. Les quarts se suc­cèdent et le temps s’écoule à leur rythme. Heu­reu­se­ment, tout le monde est à peu près ama­ri­né et pro­fite de la na­vi­ga­tion. Mais plus forte que pré­vue, la tem­pête se lève et nous ac­com­pagne une grande par­tie de la tra­ver­sée du canal de Drake. Bien­tôt, nous (les mon­ta­gnards) ne pou­vons plus te­nir la barre et seuls nos amis ma­rins se re­laient pour bar­rer, nous de­man­dant par­fois de les ai­der pour les ma­noeuvres. À leur tour de faire « one push ». Quel spec­tacle de voir cette mer dé­mon­tée. Par force 8, nous pas­sons le Cap Horn le 14 dé­cembre. Grands mo­ments pour nous tous. À la vue du ro­cher my­thique, mes pen­sées vont vers les pre­miers ma­rins des XVIIe et XVIIe siècles qui na­vi­guaient en ces lieux avec des ba­teaux peu pré­pa­rés à af­fron­ter un tel océan. Nous ga­gnons alors les ca­naux pro­té­gés et le canal de Beagle. Cette fois, c’est aux In­diens de Terre de Feu au­jourd’hui disparus aux­quels nous pen­sons… Le retour à la ci­vi­li­sa­tion se fait tran­quille­ment. Es­cor­tés par deux ba­leines, sur une mer d’huile, nous re­ga­gnons Ushuaia. Un peu « per­chés » avec des sou­ve­nirs plein la tête, nous lais­sons les orques, phoques et autres man­chots dans ces mon­tagnes de la mer, loin der­rière nous. J’avais écrit en ren­trant du pôle Sud sur mon car­net en 1999: « L’An­tarc­tique, c’est une autre pla­nète sur Terre, nul ne peut échap­per à sa ma­gie. » Quinze an­nées plus tard, je me­sure en­core un peu plus la chance que nous avons eu d’al­ler grim­per dans cet éden aus­tral.

Rêve de voyage an­tarc­tique où

tous les coups sont per­mis…

Ci-des­sus : dans la nou­velle voie de la tour sud-est du cap Re­nard. À gauche : du­rant la tra­ver­sée des Sept Soeurs, 1 085 mètres d’al­ti­tude, mais une course de plu­sieurs ki­lo­mètres le long d’arêtes ex­po­sées.

Ci-des­sus : la grande tour du Cap Re­nard de­puis le som­met de la tour sud-est. En haut : dans la tra­ver­sée des Sept Soeurs, des dif­fi­cul­tés très spé­ciales : neige in­stable per­chée sur des pa­rois très (trop ?) raides.

Page de droite : ter­rain de jeu in­fi­ni, fris­son ga­ran­ti.

Une fois le dif­fi­cile ac­cos­tage réus­si, l’as­cen­sion peut com­men­cer dans une am­biance d’une in­fi­nie poé­sie.

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