Ver­ti­cal Spi­rit Pa­kis­tan

Bons bai­sers de Tran­go

Vertical (French) - - Sommaire - Texte et photos : Da­vid Gi­rard, Pa­trice Bret et Pascal Tri­vi­dic.

Y al­ler ou pas ? Au mo­ment du dé­part pour le Pa­kis­tan, les cli­gno­tants sont au rouge pour Da­vid Gi­rard, Pa­trice Bret et Pascal Tri­vi­dic. Tout le monde leur dé­con­seille le voyage. Ap­pel de l’aven­ture, dé­sir pro­fond de dé­cou­vrir le pays, reste de foi en l’homme ? Ils dé­cident de par­tir. À la clé, deux belles as­cen­sions, à Tran­go et sur Ship­ton Spire. Mais plus en­core. Leurs sou­ve­nirs, au retour, ne sont pas faits que d’his­toires de grimpe.

12 juillet 2014, Gre­noble

Après un re­fus de l’am­bas­sade du Pa­kis­tan, nous te­nons fiè­re­ment nos vi­sas. Nous re­ce­vons alors un mail de la FF­CAM, en­voyé à toute la com­mu­nau­té mon­ta­gnarde, re­com­man­dant d’an­nu­ler les ex­pé­di­tions à des­ti­na­tion du Moyen-Orient, vu le cli­mat de ten­sion entre l’Oc­ci­dent et le monde mu­sul­man. Quelques jours plus tôt, la dé­lé­guée du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères nous té­lé­pho­nait pour nous de­man­der de re­non­cer à notre voyage, et par la même oc­ca­sion, nous trai­ter d’ir­res­pon­sables, compte te­nu des risques en­cou­rus dans le pays. Nous ne pou­vons igno­rer l’at­ten­tat de Karachi, il y a un mois, qui a fait ving­thuit morts lors d’une at­taque de l’aé­ro­port par les Ta­li­bans, ni l’opé­ra­tion d’éli­mi­na­tion de ces der­niers, mo­bi­li­sant 10000 sol­dats de­puis le mois de juin. Ni même la ten­sion entre le gou­ver­ne­ment et deux de ses op­po­sants, Im­ran Khan et Ta­hir ul Qa­dri, ca­pables de le­ver les foules pour dé­non­cer les fraudes électorales lors de l’élec­tion du Pre­mier mi­nistre, Na­waz Sha­rif. Des ma­ni­fes­ta­tions sui­virent, dont une à La­hore, dé­gé­né­rant en af­fron­te­ment avec la po­lice. Le bi­lan est lourd, dix morts! Pour nous, le risque sub­sis­tait dans la pro­ba­bi­li­té de se re­trou­ver « au mau­vais en­droit au mau­vais mo­ment », mais ces aver­tis­se­ments sèment le doute. C’est la pre­mière expédition pour la­quelle se posent des ques­tions de sé­cu­ri­té, autres que celles liées à la pra­tique de la mon­tagne. Coup de fil à notre agence à Is­la­ma­bad, North Pa­kis­tan Ad­ven­ture et son ma­na­ger, Ishaq Ali. Il se veut ras­su­rant : le pays est calme et les risques « clas­siques ». Nous gar­dons en tête qu’il est peut-être op­ti­miste. Coup de fil à Pierre Ney­ret, guide de haute mon­tagne et spé­cia­liste du Pa­kis­tan, qu’il vi­site de­puis quinze ans. Pour lui, la si­tua­tion n’est pas au mieux mais il voit mal des Ta­li­bans pour­chas­sés par les mi­li­taires or­ga­ni­ser l’en­lè­ve­ment de trois Eu­ro­péens. Il nous re­com­mande de res­ter dis­crets. On se rap­pelle dou­lou­reu­se­ment les onze al­pi­nistes as­sas­si­nés l’an­née der­nière au camp de base du Nan­ga Par­bat. Mais ce camp est ac­ces­sible en un jour de marche, et nous al­lons sur le camp de base des tours de Tran­go, si­tué au pre­mier tiers du gla­cier du Baltoro, un en­droit plus re­cu­lé. Nous dé­ci­dons donc de pour­suivre l’aven­ture. Seul Pascal s’est dé­jà ren­du au Pa­kis­tan, en 2006 dans le Wa­zi­ris­tan, main­te­nant in­ac­ces­sible car trop près de l’Af­gha­nis­tan. Nous se­rons au Baltistan, dans la chaîne du Karakoram, ap­pa­rem­ment pré­ser­vé des vio­lences… Nous avons en­vie de ce voyage, de dé­cou­vrir l’ac­cueil, la beau­té et l’ex­cep­tion des pay­sages, le plai­sir du contact au­then­tique et cha­leu­reux de ces po­pu­la­tions pré­caires.

15 juillet

Nous at­ter­ris­sons à Is­la­ma­bad avec une foule de lo­caux char­gés de pa­quets. Ishaq Ali nous ac­cueille avec le sou­rire, nous nous dé­ten­dons un peu. Le trans­port jus­qu’à l’hô­tel offre l’ef­fer­ves­cence d’une grande ville où la den­si­té s’ex­prime d’abord par les Klaxon et les tra­jec­toires in­cer­taines des vé­hi­cules. Nous pou­vons ob­ser­ver à chaque coin de rue une fa­mille à cinq sur une mo­to, sans casque, avec le nour­ris­son dans les bras de la ma­man as­sise en po­si­tion « co­saque ». Le pre­mier soir se ter­mine par un re­pas tra­di­tion­nel à base de pe­tits lé­gumes en sauce épi­cée, riz et mou­ton fi­ne­ment re­ve­nus à la poêle. Ishaq et Sa­drou­dine nous ex­posent le pro­gramme. Nous pren­drons l’avion pour Skar­du afin d’évi­ter deux jours de voi­ture et de pos­sibles ren­contres dis­gra­cieuses. De Skar­du, une jour­née de 4 x 4 nous mè­ne­ra à As­kole, der­nier vil­lage avant la marche vers la val­lée du Baltoro. Pas d’es­corte ar­mée, nous nous ba­la­dons li­bre­ment et les gens sur place n’ont l’air de se dé­pla­cer ni à plat ventre ni à toute vi­tesse. Nous sommes de plus en plus ras­su­rés. Le len­de­main, l’avion nous fait faux bond, comme une fois sur deux se­lon les sta­tis­tiques. Nous en pro­fi­tons pour ou­vrir les yeux sur Is­la­ma­bad. Les armes sont bel et bien de sor­tie, entre les mi­li­taires der­rière leurs sacs de sable, la po­lice gou­ver­ne­men­tale et les po­lices pri­vées de­vant les banques, les ma­ga­sins, jus­qu’au grand- père avec son fu­sil de chasse ! Pas ques­tion de sor­tir une ci­ga­rette trop brus­que­ment à proxi­mi­té des hommes ar­més même s’ils ont plu­tôt l’air dé­ten­du sur la gâ­chette. Le soir, nous nous ba­la­dons tran­quille­ment dans le quar­tier à proxi­mi­té de l’hô­tel, à la ren­contre des lo­caux à la mine ré­jouie. La deuxième ten­ta­tive est la bonne, on vole pen­dant une heure à tra­vers les

Pas d’es­corte ar­mée, nous nous ba­la­dons li­bre­ment et les gens sur place n’ont l’air de se dé­pla­cer ni à plat ventre ni à toute vi­tesse

mon­tagnes, tout près du Nan­ga Par­bat. Skar­du, une ville de 250000 per­sonnes, se dresse au bord de l’In­dus dans une nature sau­vage et mi­né­rale. Les rues em­pilent les échoppes de toutes sortes et cha­cun semble trou­ver sa place dans cet uni­vers bouillon­nant. Nous ren­con­trons notre guide Has­san, un long bon­homme fin au vi­sage de soleil, notre cuisinier Ab­bas, pe­tit, cos­taud aux mous­taches à la Ma­gnum, le ma­na­ger lo­cal Ejaz bien per­ma­nen­té, et notre chauf­feur Pi­daous­sen au re­gard pé­tillant. Nous pas­sons l’après-mi­di à faire les courses avec Ab­bas, dé­cou­vrant ce que donnent les terres fer­tiles en­vi­ron­nantes, une mul­ti­tude de lé­gumes et de fruits, et no­tam­ment des mangues suc­cu­lentes.

18 juillet

Après une si­gna­ture à l’of­fice gou­ver­ne­men­tal où l’on as­sure prendre soin des per­sonnes qui tra­vaille­ront avec nous, nous fon­çons vers As­kole sur une vraie route à 4x 4, où la dex­té­ri­té du chauf­feur nous évite un retour pres­to à Skar­du via l’In­dus. Nous tra­ver­sons des vil­lages oa­sis où l’ir­ri­ga­tion fait mer­veille dans ces mon­tagnes de pierre. Les blés scin­tillent au soleil, les bêtes paissent, les abri­cots sèchent en bord de route ; toute une ac­ti­vi­té se dé­voile, signe d’un ter­ri­toire où il fait bon vivre. Sept heures plus tard, nous dé­cou­vrons le pe­tit vil­lage aux mai­sons vé­tustes de terre et de pierres. Mal­gré sa no­to­rié­té, lieu de dé­part des cé­lèbres 8 000 : K2, Broad Peak, Ga­sher­brum I et II, et bien qu’il soit tra­ver­sé par des mil­liers de vi­si­teurs chaque an­née, sa pau­vre­té crève les yeux. Heu­reu­se­ment, la terre est fer­tile ! Les femmes sont dans les champs et les hommes vivent du tou­risme. Une mul­ti­tude de por­teurs et guides vivent sur place ou viennent des val­lées en­vi­ron­nantes. Nos craintes se sont en­vo­lées et nous nous sen­tons en sé­cu­ri­té ici au mi­lieu de ces hommes qui ne vivent pas l’Is­lam à la lon­gueur de la barbe, au sabre et à la Ka­lach­ni­kov. Beau­coup croient en Dieu, ne prient pas for­cé­ment cinq fois par jour, aiment fumer et boire un coup de temps en temps avec les Oc­ci­den­taux, hors des lieux de vie pu­blique. Has­san, notre guide, s’im­pose dans le choix des quinze por­teurs et mules pour ache­mi­ner nos 300 kg de

ma­té­riel et de nour­ri­ture au camp de base des tours de Tran­go, à trois jours de marche. Nous par­ta­geons cette va­drouille avec les por­teurs vê­tus chi­che­ment, tou­jours prêts à échan­ger un sou­rire, une plai­san­te­rie, une ci­ga­rette ou une tape sur l’épaule. Ils sont tous secs comme des cou­cous, sentent le feu de bois et se lèvent comme les poules ! Nous pas­sons par les camps de Ju­la et Pai­ju avant d’ar­ri­ver au camp de base de Tran­go. Nous fou­lons le gla­cier du Baltoro, puis ce­lui de Tran­go dans cette in­ter­mi­nable val­lée. À 4000 mètres, un lac ap­pa­raît, pi­qué de quelques tentes au­tour. Nous y sommes. Nous sommes le 21 juillet, le ren­dez-vous avec Has­san est pris dans dix-huit jours, même en­droit.Après un chan­tier de ter­ras­se­ment, le confort est au top. Mal­heu­reu­se­ment, il fait beau et vu la mau­vaise ré­pu­ta­tion de la météo dans le Karakoram, nous al­lons être obli­gés de le­ver les voiles. Sa­drou­dine, notre rou­teur de­puis Is­la­ma­bad, nous an­nonce l’an­ti­cy­clone jus­qu’au 26 juillet, soit le temps d’une ten­ta­tive sur la tour Sans Nom de Tran­go (6250 m). Ce se­ra peut-être le seul cré­neau du sé­jour, nous ne pou­vons pas le lais­ser pas­ser.Tant pis pour l’ac­cli­ma­ta­tion. Le len­de­main, nous traî­nons au des­sus de 5000 mètres pour une dé­pose de ma­té­riel, le long d’un large cou­loir avec ébou­lis et chutes de pierres, un vrai bon­heur. Le sur­len­de­main, nous bi­voua­quons en des­sous du col sud à 5 400 mètres, dé­part de la voie, les prières pro­tec­trices d’Ab­bas en poche. Nous sommes au pied de la Grande Tour de Tran­go (6286 m), en face du Cho­ri­cho (6756 m) et de l’Uli Bia­ho (6 109 m), dé­li­cieux mé­langes de gra­nite et de cham­pi­gnons de glace.

24 juillet

Nous sor­tons les chaus­sons à l’at­taque des ma­gni­fiques lon­gueurs sur le gra­nite de la tour Sans Nom. Nous res­pi­rons comme des asth­ma­tiques et le his­sage s’ap­pa­rente à une en­tre­prise de dé­mé­na­ge­ment. Nous sommes trop char­gés, les sacs trop pe­tits. La lo­gis­tique n’est pas fa­cile car il faut pré­voir de la nour­ri­ture si nous res­tons coin­cés dans le mau­vais temps, les pio­lets cram­pons pour les lon­gueurs de mixte et le som­met, le ma­té­riel de bi­vouac et toute la quin­caille­rie. Nous char­rions aus­si une corde à simple de se­cours et 100 mètres de corde sta­tique pour fixer deux lon­gueurs pour le len­de­main, ce que nous n’ar­ri­ve­rons ja­mais à faire. Nous dé­bar­quons avant la nuit à Sun Ter­race, le pre­mier bi­vouac (5700 m). Nous pro­fi­tons de ce pro­mon­toire pa­ra­di­siaque. Nous y lais­se­rons une tente Ascent, de la nour­ri­ture et les cordes sta­tiques. Le som­meil vient vite et le le­ver du jour aus­si. C’est ici que les choses sé­rieuses com­mencent. Nous sou­hai­tions grim­per Eter­nal Flame (800 m, 7c+), ou­verte par Kurt Al­bert,Wolf­gang Gül­lich, Ch­ris­toph Stie­gler et Mi­lan Sy­ko­ra en 1989, ré­pu­tée pour ses fis­sures splen­dides. Un pen­dule mal­com­mode confirme notre dé­route ma­ti­nale. La voie Slo­vène ( 800 m, 7b, A1), ou­verte en 1987 par Slav­ko Can­kar, Fran­cek Knez et Bo­jan Srot, s’offre juste de­vant nous. Il n’en faut pas plus pour orien­ter notre choix, le but est d’ar­ri­ver au som­met. Trois su­perbes lon­gueurs de 7b nous ré­galent. Nous pour­sui­vons, une es­ca­lade en ter­rain d’aven­ture hor­mis les pi­tons des re­lais qu’il faut ren­for­cer. Un pen­dule, en­core une ma­gni­fique fis­sure et là, ça se gâte ! Le pro­chain bi­vouac est en­core loin et le off

width qui s’an­nonce nous fait froid dans le dos. Le gra­nite est frac­tu­ré, gris et de mons­trueux blocs en­châs­sés se tiennent dans l’axe du re­lais. La lon­gueur s’avère su­perbe et les blocs bien so­lides, mais le re­lais au- des­sus n’est pas pro­pice au bi­vouac. Il reste quelques heures de jour, la suite semble en­core ver­ti­cale et longue. Si nous conti­nuons, nous ris­quons de nous re­trou­ver en plus mau­vaise pos­ture avec peu de temps pour nous or­ga­ni­ser. Au re­lais pré­cé­dent, une tra­ver­sée de sept mètres nous per­met d’ac­cé­der à un re­coin où l’on peut cui­si­ner et dor­mir à deux. Nous ver­rons bien où mettre le troi­sième… L’en­vie de re­des­cendre n’est pas loin, mais notre rou­teur nous a an­non­cé le beau temps jus­qu’au 29 juillet. Faire de­mi-tour son­ne­rait l’échec. Juste une mau­vaise nuit à pas­ser! Fi­na­le­ment Dav et Scal se posent en­cas­trés l’un, les pieds de l’autre au-des­sus de la tête, et moi, je fi­nis les jambes sur un sac de his­sage, pen­du dans le vide! On dort quand même. « Sor­tir de sa zone de confort » , comme di­rait Ch­ris­tophe Pro­fit, et « re­naître » comme di­rait Mess­ner.

26 juillet

Il fait beau. Un peu dur de dé­col­ler, mais nous sommes contents de ne pas avoir aban­don­né. La suite nous re­froi­dit. Un 6b aus­si dur que les 7b, un pas­sage non co­té sur le to­po qui se ré­vèle être du A1/6b en che­mi­née avec de la neige et puis des lon­gueurs dures, trem­pées. En dé­but d’après-mi­di, nous ar­ri­vons à une bonne ter­rasse à 6 000 mètres, où nous pou­vons plan­ter la tente. Le temps se gâte, nous nous en­dor­mons bien vite.

27 juillet

Il fait tou­jours beau. 6 heures du ma­tin, le soleil nous lèche les mous­taches. Nous avons pas­sé les dif­fi­cul­tés mais c’est sans comp­ter sur le re­gel noc­turne qui nous ré­gale de fis­sures ver­gla­cées puis, dans la dou­ceur de la jour­née, de fis­sures dé­trem­pées… Der­nier jour pour at­teindre le som­met. Nous lan­çons le push fi­nal. Nous re­chaus­sons les cram­pons sur une pente de neige puis une lon­gueur de mixte et là, les der­nières lon­gueurs s’offrent à nous. Une vraie cas­cade! Les cham­pi­gnons de neige de l’arête som­mi­tale fondent comme une glace va­nille sur la place du Pa­laz­zo Vec­chio à Flo­rence. Une mon­tée oblique, une tra­ver­sée, un pe­tit rap­pel et une pente de neige nous mènent à un pi­lier de su­perbe gra­nite orange. Une voie Greg Child. Ça va pas­ser, même si nous avons lais­sé les chaus­sons plus bas! Nous nous bat­tons, une lon­gueur ma­gni­fique avec des lignes de fuite in­ou­bliables, puis un off-width mais, ça y est, nous nous pro­me­nons sur l’arête som­mi­tale avec tous les 8000 au loin. La tour Sans Nom pro­jette son ombre dans la val­lée. Tout est là, des 7000 à la pelle, la tour de Mus­tagh, des 6000 en veux-tu en voi­là, la Grande Tour de Tran­go et son pi­lier Nor­vé­gien de près de 2000 mètres, le gla­cier du Baltoro et ses 58 ki­lo­mètres de long, la Chine toute proche : c’est gran­diose… Nous nous lan­çons dans la des­cente en rap­pel et ses 32 re­lais à ré­vi­ser. Nous pre­nons le temps de bi­voua­quer deux fois avec le beau temps. Sept jours après notre dé­part du camp de base, char­gés comme des hal­té­ro­philes, nous re­trou­vons la com­mu­nau­té pa­kis­ta­naise ac­cueillante avec col­liers à fleurs, mu­sique, re­pas gar­gan­tuesque de fin de Ra­ma­dan. Ab­bas est heu­reux de se re­mettre au bou­lot, et nous, joyeux de vi­der ses plats de riz à la chèvre, des pe­tits-dé­jeu­ners au

tchaï, ome­lette et cha­pa­tis. Les jour­nées passent à dis­cu­ter de la vie ici, chez nous, de la mon­tagne, avec les al­pi­nistes et les Pa­kis­ta­nais. Une jour­née de grimpe sur le camp de base, une ini­tia­tion fis­sure pour les lo­caux qui donnent l’im­pres­sion d’avoir grim­pé de­puis tou­jours.

2 août

Nous vi­brons à l’idée de pous­ser plus loin sur le gla­cier de Tran­go et les mul­tiples val­lées qui s’épar­pillent çà et là. De­puis leT­ran­go BC, deux jours d’er­rance der­rière l’Ibex, au bord des cre­vasses et par-des­sus les bé­dières, nous po­sons la tente sur le Hai­na­brak Gla­cier (4800 m), au pied d’un épe­ron nord. Ship­ton Spire (5900 m) dé­voile ses énormes faces.Au som­met de notre épe­ron, un large col et une arête nous per­met­tront peut-être de re­joindre le som­met. Nous avons pris le mi­ni­mum de pro­tec­tions et juste ce qu’il faut de lyo­phi­li­sés.

4 août

Pre­mier dé­part, il pleut. La grasse ma­ti­née rem­place le com­bat, les sol­dats ne se plaignent pas. Nous pro­fi­tons d’une ba­lade sur le gla­cier pour re­pé­rer la des­cente, qui nous in­quiète ques­tion chutes de pierres. Le deuxième ré­veil est le bon. Les flèches de gra­nite tout au­tour semblent tou­cher les étoiles. Nous ga­gnons une gou­lotte qui s’avère un bon iti­né­raire. Nous en­chaî­nons par du ro­cher et du mixte, au plus fa­cile. Ça se corse, le fil à droite de­vient lisse, la mon­tagne nous pousse dans une di­rec­tion avec de moins en moins de pos­si­bi­li­tés. Ça passe, mais pas pour long­temps. Chaque lon­gueur nous au­to­rise à pour­suivre, l’es­to­mac ser­ré.

« Bis­mil­lah » , bon ap­pé­tit en pa­kis­ta­nais. De toute fa­çon, nous n’avons pas grand­chose à man­ger. Nous ap­pro­chons de la fin du ro­cher. Un der­nier crux nous oblige à des pas d’ar­ti­fi­cielle sur pio­let. Nous re­trou­vons le royaume des cham­pi­gnons de glace et des ice flutes. 19 heures, l’heure du dî­ner, mais on est à la bourre même si le col se rap­proche. 21 heures, nous fran­chis­sons enfin la cor­niche, après seize heures de cra­pa­hut, pour dé­cou­vrir une pente de neige bien en pente, alors qu’on es­pé­rait un re­plat. Trois ter­rasses creu­sées plus tard, je n’ar­rive pas à abais­ser mes rythmes car­diaque et res­pi­ra­toire, et j’ai des four­mis dans les bras. C’est la pre­mière fois que je me re­trouve dans cet état à seule­ment 5600 mètres. Dav et Scal passent à table tan­dis que je dé­vore le fond de mon du­vet.Au ma­tin ça va mieux, les four­mis se sont fait la malle. Nous al­lons lais­ser de cô­té la tour du Ship­ton car le me­nu de des­cente nous file la cou­rante. Nous ne vou­lons pas pas­ser tard dans ce cirque de ro­cher et de glace, et nous n’avons ni le temps, ni la lo­gis­tique de res­ter un jour de plus. Nous ga­gnons le dé­part re­pé­ré sur l’arête. Ce doit être là, par ces lignes de fuite. Nous en­chaî­nons les Aba­la­kov, puis re­joi­gnons le ro­cher où il faut sub­ti­le­ment jouer avec nos six pi­tons. Nous avons pas­sé mi­di et le soleil en­tame son of­fice. Des pe­tites pierres ai­gui­sées comme des cou­teaux fusent en mode scie cir­cu­laire. Nous es­sayons de trou­ver une ligne à l’abri et fi­na­le­ment nous sau­tons la ri­maye, avec 1-0 pour le ro­cher contre

Dav qui s’est fait tran­cher le pe­tit doigt. Le score nous va plu­tôt bien. Nous ne sa­vons pas si nous avons ou­vert une nou­velle voie. Nous n’avons pas trou­vé de traces de pas­sage, ni à la mon­tée, ni à la des­cente. On l’ap­pelle Bis­mil­lah, ce ne pour­rait être au­tre­ment. 800 m, M4, 6a, A1. Le len­de­main, une grosse jour­née de labyrinthe sur les gla­ciers dé­mon­tés nous ra­mène à Tran­go BC où Ab­bas nous ac­cueille avec le sou­rire, du Tang et une mon­tagne de dé­li­cieux pa­ko­ras, ces bei­gnets de lé­gumes frits.

8 août

Nous re­trou­vons Has­san, notre guide, avec plai­sir. Il aime res­sen­tir les émo­tions et prend le temps de dis­cu­ter. Les au re­voir avec Ab­bas et sa fa­mille sont tou­chants. Le che­min du retour se passe au mieux. Nous res­tons trois jours à Is­la­ma­bad. Ishaq Ali nous em­mène des bi­don­villes aux quar­tiers riches, de la mos­quée Fai­sal aux col­lines de Mar­gal­la où les gens se pro­mènent pai­si­ble­ment. Il nous trouve un hô­tel po­pu­laire dans Ra­wal­pin­di, an­cienne ca­pi­tale bri­tan­nique si­tuée à 20 ki­lo­mètres d’Is­la­ma­bad, un ré­gal de vie pa­kis­ta­naise: le tu­multe, les mar­chés foi­son­nants, les in­nom­brables boui-bouis, les fon­taines pu­bliques… Nous sommes bien.

14 août

C’est l’an­ni­ver­saire de l’in­dé­pen­dance avec le Royaume-Uni, il y a soixante-sept ans. Im­ran Khan,Ta­hir ul Qa­dri et leurs par­ti­sans manifestent dans Is­la­ma­bad, tou­jours contre la lé­gi­ti­mi­té du Pre­mier mi­nistre. Nous ne nous aper­ce­vrons de rien, vo­lant vers le sol pa­ri­sien. De­puis, la France a pris par­ti dans la guerre contre l’État is­la­mique. Notre po­si­tion est claire et notre place en­core plus dif­fi­cile dans les pays mu­sul­mans. Her­vé Gour­del est as­sas­si­né en Al­gé­rie. Nous pen­sons à lui, à sa fa­mille. Ne pas se trou­ver au mau­vais en­droit au mau­vais mo­ment. Nous avons ren­con­tré tel­le­ment de mu­sul­mans res­pec­tueux de la vie des autres.Tou­jours des mi­no­ri­tés sèment le trouble, même si l’Oc­ci­dent a sa part de res­pon­sa­bi­li­té. Une his­toire com­pli­quée, mais nous vou­lons en­core croire à une meilleure co­ha­bi­ta­tion entre l’Orient et l’Oc­ci­dent. À cha­cun de po­ser une pierre à l’édi­fice.

Camp avan­cé sur le che­min de Ship­ton

Spire. Au fond, le groupe de Tran­go.

la voie ou­verte sur Ship­ton Spire.

Page de droite : Ship­ton Spire, une des mer­veilles ca­chées der­rière le groupe de Tran­go. De nom­breuses

voies ont été ou­vertes sur cette face.

Tout près de la sor­tie de la voiedes Slo­vènes sur Na­me­less To­wer qui pro­jette

son ombre ef­fi­lée sur le gla­cier.

Page de droite : la der­nière lon­gueur du socle (7a) de la

voie­desS­lo­vènes.

Ci-contre : à la sor­tie du pas­sage d’A2 de

Bis­mil­lah.

Le charme des val­lées du nord du Pa­kis­tan : au mi­lieu des cultures, les abri­cots

sèchent sur les mu­rets et les toits. La vie agréable des vil­lages en été, ryth­mée par les

in­tenses tra­vaux des champs. L’hi­ver se ter­mine sys­té­ma­ti­que­ment dans la di­sette. Le der­nier mois est

ap­pe­lé « le mois de la faim »…

« Sum­mit cake » pour fê­ter l’as­cen­sion…

L’ac­cueil de l’équipe de North Pa­kis­tan ne s’ar­rête pas à la confec­tion de gâ­teau. Le retour au camp est tou­jours cha­leu­reux.

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