L’avè­ne­ment du dry too­ling

Vertical (French) - - Sommaire - Par Claude Gar­dien.

Les chro­niques sont dé­sor­mais pleines de dry too­ling, ou plus fa­mi­liè­re­ment, de dry… À ce terme bien à la mode, on a par­fois l’ir­ré­sis­tible en­vie de rap­pe­ler que l’ex­cellent An­dy Par­kin évoque plu­tôt les « an­crages secs », avec le dé­li­cieux ac­cent qui lui reste d’Outre-Manche… Quel que soit le nom qu’on lui donne, cette nou­velle ma­nière d’uti­li­ser pio­lets et cram­pons a chan­gé bien des choses.

L’his­toire re­tient que le pio­let n’a pas tou­jours ser­vi qu’en glace. Il a d’abord été beau­coup pré­sent sur les photos d’al­pi­nistes bien po­sées des dé­buts de l’ac­ti­vi­té… Les ap­pa­reils photos n’étaient guère adap­tés à la photo d’ac­tion. Le bon et puis­sant Alexandre Bur­ge­ner s’en ser­vait pour pro­pul­ser, par­fois à bout de bras, son pré­cieux auxi­liaire Be­ne­diktVe­netz, moins cos­taud mais plus agile que lui, vers des prises haut per­chées. Ain­si la fis­sure Ve­netz, ou­verte en 1881 lors de la pre­mière du Gré­pon sous la hou­lette d’Al­bert Frederick Mum­me­ry, fut-elle gra­vie à l’aide d’un lourd pio­let uti­li­sé comme un mar­che­pied… Sur le même som­met, c’est à l’aide de son pio­let que Jo­sef Knu­bel se sor­tit de la fis­sure qui porte son nom, lors de l’ou­ver­ture de la face est dite « Gré­pon-mer de Glace »… Ar­mand Char­let, qui n’ai­mait pas les pi­tons, ne dé­dai­gnait pas de temps en temps au coin­ce­ment de lame. Ra­mon Mer­ca­der, en 1940, in­ven­ta une tech­nique non-or­tho­doxe d’uti­li­sa­tion du pio­let, puis­qu’il ex­pé­dia le sien dans le crâne de Léon Trots­ki. Mer­ca­der, al­pi­niste es­pa­gnol, avait été en­voyé à Mexi­co par le NKVD pour oc­cire Trots­ki. Il le fit d’un coup mal pla­cé, qui n’avan­ça guère sa car­rière d’al­pi­niste, mais mit fin à celle de Léon. Mer­ca­der fi­nit ses jours à Cu­ba…

Stu­peur et trem­ble­ments

La mé­thode Mer­ca­der ne fait pas école, et jus­qu’au mi­lieu des an­nées quatre-vingt­dix, les al­pi­nistes uti­lisent de temps à autre leur pio­let dans une fis­sure, dans les es­ca­lades mixtes un peu sèches. Mais d’or­di­naire, ils cherchent plu­tôt la glace. Pla­cer un cram­pon sur du ro­cher n’est guère ap­pré­cié: per­ché sur les pointes, ri­per dans un grin­ce­ment mé­tal­lique, brrrr… Stu­peur et trem­ble­ments! Tout ça pour dire qu’en 1994, quand les images de Jeff Lowe pen­du à ses pio­lets dans un vrai toit, dé­boulent dans les ma­ga­zines, l’ef­froi sai­sit les gla­ciai­ristes !

Oc­to­pus­sy (c’est le nom de cette voie deVail) re­flé­tait pour­tant l’air du temps, et d’ailleurs Jeff Lowe était consi­dé­ré comme un maître no­va­teur en ma­tière de glace, tou­jours en avance d’un coup de pio­let. En Eu­rope aus­si, les es­prits sont mûrs. De grandes cas­cades ont été gra­vies, avec des dra­pe­ries pen­dantes où les grim­peurs font connais­sance avec le dé­vers. Ils se tournent de plus en plus vers ces

sta­lac­tites qu’ils évi­taient peu de temps avant. Le pro­blème avec ces pen­de­loques, c’est qu’il faut les at­teindre. C’est d’abord pour al­ler de gla­çon en gla­çon que les grim­peurs usent leurs griffes mé­tal­liques sur le ro­cher. Jeff Lowe n’a pas fait autre chose, dans un toit spec­ta­cu­laire. En a-t-il fait une fin en soi, comme cer­tains ana­lystes le sug­gèrent, ou cher­chait-il une nou­velle fa­çon d’at­teindre des for­ma­tions de glace in­ac­ces­sibles? Le choc des photos, le cha­risme de Jeff et la gour­man­dise des grim­peurs en ma­tière de nou­veau­té pré­ci­pitent les gla­ciai­ristes sur ce nou­veau con­cept. Très vite, on équipe des lignes à de­meure, d’abord de gla­çon en gla­çon. Pa­ral­lè­le­ment, l’idée de sup­pri­mer les dra­gonnes des pio­lets fait son che­min. À pre­mière vue, c’était une drôle d’idée… Les dra­gonnes, c’était le confort: on lais­sait al­ler la main dans cette « poi­gnée », sans cris­per sur le manche. C’était la sé­cu­ri­té: on pou­vait res­ter ac­cro­ché à un pio­let pour peu qu’il soit bien an­cré. Mais c’était aus­si une entrave. Il fal­lait en sor­tir la main pour pla­cer une pro­tec­tion (les fa­bri­cants firent des mi­racles pour fa­ci­li­ter la ma­noeuvre), et on ne pou­vait pas croi­ser les mains sur un seul pio­let. Dans les pas­sages dif­fi­ciles, cette ma­noeuvre est sou­vent une so­lu­tion. On com­mence donc ti­mi­de­ment à se pas­ser des dra­gonnes. Les manches de pio­lets évo­luent, pour of­frir une meilleure pré­hen­sion et un meilleur confort.Très vite, fi­na­le­ment, les dra­gonnes fi­nissent au pla­card des vieilles choses ou­bliées. L’es­ca­lade sur glace en est comme li­bé­rée. Et les « an­crages secs » font une ap­pa­ri­tion de plus en plus fré­quente dans les cas­cades de glace, pro­vo­quant l’ar­ri­vée de plus en plus mas­sive d’une co­ta­tion en M…

La dé­cou­verte du mixte

En haute mon­tagne, les ama­teurs de mixte dif­fi­cile fai­saient du dry sans le sa­voir. L’évo­lu­tion, là-haut, s’est faite toute seule. Les iti­né­raires dits « éphé­mères » se dé­rou­laient sur des fi­lets de glace par­fois in­ter­rom­pus. Les voies de cette époque sont sou­vent agré­men­tées de quelques pas d’es­ca­lade ar­ti­fi­cielle. En outre, la glace est sou­vent trop fra­gile pour y an­crer quoi que ce soit: il n’y a alors plus qu’à la net­toyer pour voir ce qu’il y a des­sous… Tiens, une fis­sure! Et la glace qui re­prend plus haut, un peu plus épaisse… Si j’an­crais le pio­let dans la fis­sure? Tiens, ça marche. Et voi­là un pas d’ar­tif évi­té avec élé­gance… et ra­pi­di­té. La glace de la fin des an­nées quatre-vingt-dix est mar­quée par ces iti­né­raires où on dé­couvre la dé­li­ca­tesse des pla­cages, un en­ga­ge­ment cer­tain, et la sen­sa­tion de l’acier qui se ver­rouille dans les fis­sures ou cro­chète les écailles. Mais on n’en fait pas en­core un style à part en­tière… Quelques es­ca­lades fa­meuses marquent les es­prits: la plus cé­lèbre est sans doute Beyond

Good and Evil aux Pè­le­rins. Ou­verte en 1992 par An­dy Par­kin et Mark-Fran­cis Twight, elle bous­cule, elle in­quiète. Le to­po provocateur de Mark n’y est pas pour rien… La co­ta­tion ori­gi­nale évoque des dif­fi­cul­tés deV, 5+, 5c et A1/A2, avec les men­tions M (mixte) et R (pré­ca­ri­té des an­crages et des pro­tec­tions). Les pre­miers as­cen­sion­nistes ne bé­né­fi­cièrent pas des meilleures condi­tions, qui étaient à l’époque mal iden­ti­fiées. Au­jourd’hui, on at­tend les bons pla­cages d’au­tomne pour pas­ser sans trop tou­cher le ro­cher. Mais si par mal­chance il manque… Le dry so­lu­tionne le pro­blème. D’autres évé­ne­ments marquent les es­prits. Thier­ry Sch­mit­ter et Mar­ko Pre­zelj s’offrent en 1998 un par­cours hi­ver­nal de la Ga­bar­rou

Sil­vy à la face nord de l’ai­guille Sans Nom. Temps ca­non, éton­nant, qui laisse per­plexe. Per­sonne ne conteste les affirmations de tels grim­peurs… L’ex­pli­ca­tion vient bien­tôt: dans l’épe­ron de base, qui offre des dif­fi­cul­tés pu­re­ment ro­cheuses en 6b, dif­fi­ciles à gé­rer en hi­ver (et chro­no­phages), ils ont pro­gres­sé cram­pons aux pieds, pio­lets en main… La mé­thode dé­montre son ef­fi­ca­ci­té.

Le dry, une pra­tique à part en­tière

Le dry, comme l’es­ca­lade il y a trente ans, va prendre une cer­taine au­to­no­mie. Des fa­laises (le plus sou­vent im­propres à l’es­ca­lade clas­sique) lui sont dé­diées et cer­tains grim­peurs ne font plus que ça! Une nou­velle co­ta­tion est née de cette pra­tique ex­clu­si­ve­ment sèche: D (pour dry, of course!). De nom­breuses lignes sont ou­vertes dans les grands sites de cas­cade, avec des lon­gueurs en­tières de dry. Le ni­veau monte, on n’en est plus à coin­cer les lames, mais à les po­ser sur des pe­tites prises où la te­nue im­pro­bable de la pointe exige des gai­nages puis­sants pour ef­fec­tuer les mou­ve­ments (sou­vent amples) sans faire bou­ger le « pio­chon » ou la mo­no­pointe du cram­pon. Les es­ca­lades sont de plus en plus spec­ta­cu­laires. Les photos de Robert Jas­per, ac­cro­ché sous la voûte de Flying Cir­cus à Kan­ders­teg, au mi­lieu de sta­lac­tites acé­rées, fas­cinent. Une nou­velle forme d’es­ca­lade est née. Le dry va trou­ver un ter­rain d’ex­pres­sion idéal à la face nord des Grandes Jo­rasses. De grandes voies res­tées confi­den­tielles com­mencent à ten­ter les grim­peurs qui ont dé­jà tout fait… Ou­vertes dans les an­nées 1970-1980 en été, sous les chutes de pierres et dans du ro­cher dou­teux, avec par­fois des pas­sages d’ar­ti­fi­cielle pré­caire, se ré­vèlent de fa­bu­leux chal­lenges de mixte très raide.

Ain­si sont gra­vies en libre des voies comme le cou­loir Ja­po­nais, No Sies­ta, Des­mai­son,

Bo­nat­ti-Vau­cher. D’autres sont ou­vertes, se­lon les ca­nons du style nou­veau, comme

Mo­no­ma­nia. Dans la face nord des Drus, où en hi­ver 1983 An­dy Par­kin et Thier­ry Re­nault firent oeuvre de pré­cur­seurs en es­ca­la­dant la voie Le­sueur en ver­sion mixte, Jeff Mer­cier et Kor­ra Pesce s’es­saient à des exer­cices en­core plus ver­ti­caux et com­pacts. Les temps d’as­cen­sions sont sou­vent très courts, par rap­port à ceux réa­li­sés au­pa­ra­vant en style tra­di­tion­nel. Un bon exemple de la ra­pi­di­té que per­met le dry reste l’as­cen­sion de la Bo­nat­ti-Vau­cher par Fran­çois Mar­si­gny et Be­noît Jac­que­mot en qua­torze heures. De­puis, l’idée d’al­ler plus vite ne germe plus seule­ment dans le cer­veau d’Ue­li Steck, et les ho­raires tombent…

L’es­ca­lade mixte « con­ta­mine » de­puis quelques an­nées les pa­ra­dis de l’es­ca­lade ro­cheuse… Ain­si, dans les Do­lo­mites, des iti­né­raires d’un type nou­veau voient le jour : au Sas­so­lun­go ( La Le­gri­ma, Adam Holzk­necht et Hubert Mo­ro­der, 1000 m, WI6, M6), à la Civetta ( Ar­gen­to Vi­vo, Ste­fa­no An­ge­li­ni, Alessandro Be­ber et Fa­bri­zio Del­lai, 1 000 m,WI6+, M8), ou au Sass Por­doi ( Ghost Dogs, Jeff Mer­cier et Kor­ra Pesce, 750 m,WI6, M5). Chaque hi­ver, les spé­cia­listes des Do­lo­mites dé­nichent des joyaux gla­cés dont, jus­qu’à pré­sent, per­sonne ne se sou­ciait.

Et en Hi­ma­laya…

Les hi­ma­layistes ne sont pas les der­niers à s’in­té­res­ser au mixte… Les grandes pa­rois en­vi­sa­geables au­jourd’hui en style al­pin se dé­roulent sur ce ter­rain. Un des pro­blèmes du genre reste la ra­pi­di­té, qui condi­tionne d’abord le poids du sac, en­suite le temps pas­sé en al­ti­tude, qui érode l’or­ga­nisme. Le mixte ré­pond à cette pré­oc­cu­pa­tion, et les grandes as­cen­sions réus­sies ces der­nières an­nées s’ap­puient lar­ge­ment sur la par­faite maî­trise de ces tech­niques. Les grandes as­cen­sions ro­cheuses se­ront sû­re­ment so­lu­tion­nées grâce à ces tech­niques. Mar­ko Pre­zelj et Steve House ne sont-ils pas mon­tés as­sez haut dans la face ouest du Ma­ka­lu pour la dé­cla­rer « pos­sible » en style al­pin? Ce n’est sû­re­ment pas en trans­por­tant des pa­quets de pi­tons et coin­ceurs et en lam­bi­nant dans des pas­sages d’ar­tif. Im­pos­sible, quand on parle de dry, de ne pas pen­ser aux es­ca­lades écos­saises… Il y a long­temps que les Bri­tan­niques jouent du coin­ce­ment de lames sur leurs ro­chers gi­vrés. Rab Car­ring­ton et Alan Rouse, en fé­vrier 1975, éton­nèrent les al­pins, en es­ca­la­dant la Ré­buf­fat-Ter­ray aux Pé­le­rins. Cette voie ou­bliée, mal­gré la cé­lé­bri­té de ses au­teurs, était une es­ca­lade ro­cheuse… Cet hi­ver-là, elle de­vint une voie de mixte, au­jourd’hui ap­pré­ciée et clas­sique. Mais les Bri­tan­niques avaient l’ha­bi­tude de tout mé­lan­ger. Ne grim­paient-ils pas, pio­lets en main et cram­pons aux pieds, sur les fa­laises de craie blanche, du cô­té de Douvres. L’un des spé­cia­listes en était… Mick Fow­ler.

Photo To­ru Na­ka­no.

Un maître de la glace de ces an­nées-là :

Jean-Marc Boi­vin.

Photo Fran­çois Mar­si­gny.

Patrick Ga­bar­rou dans la splen­dide Cas­ca­deNotre-Dame, au ver­sant Brouillard.

Photo Yann Bor­gnet.

Le mixte d’au­jourd’hui, digne hé­ri­tier des pion­niers des an­nées quatre-vingt et de leurs pioches à manche droit :

ci-des­sus, Ch­ris­tophe Du­ma­rest dans la Le­sueur à la face nord du Grand Dru, en passe de de­ve­nir une grande

clas­sique du genre.

Photo Jon Grif­fith.

Julien Dé­sé­cures, dans le nou­veau mixte de FullLove au Peigne, une voie aus­si éphé­mère qu’ex­po­sée…

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